Le Figaro : Le gouvernement occulte la gravité du choc extérieur

Le gouvernement occulte la gravité du choc extérieur subi par la France

DÉCRYPTAGE - L'économie française doit supporter une surcharge d'environ 100 milliards d'euros sur sa facture d'énergie et de matières premières, ce qui paradoxalement n'apparaît pas dans les chiffres de la croissance en 2022 et 2023.

La France est-elle réellement confrontée à une crise économique alors que son PIB devrait-avoir progressé de 2,7% en 2022 -à ce stade de l'année, c'est pratiquement acquis- et à nouveau de 1% en 2023 ? Bien sûr l'inflation des prix à la consommation - 5,6% sur les douze derniers mois – est un problème qui menace le pouvoir d'achat de tous ceux dont les revenus ne progressent pas à ce rythme, soit la quasi-totalité des gens, mais l'activité économique continue de progresser. N'est-ce pas l'essentiel, tant que cela dure ?

Tel est le projet général rassurant que le gouvernement cherche à accréditer sans toutefois parvenir à convaincre. La raison en est que ce scénario présente une très grosse lacune. Alors que dans les débats publics on ne parle que de hausses du pétrole et du gaz importés, le formidable choc énergétique et alimentaire auquel doit faire face le pays n'apparaît nullement dans les chiffrages macro-économiques du gouvernement. Paradoxal mais vrai : le rapport économique social et financier 2023 établi par le ministre de l'Économie et des Finances, censé synthétiser la stratégie économique du pays en 2022 et en 2023, est totalement déficient à cet égard. La seule indication d'un choc extérieur figure incidemment dans un tableau annexe concernant les comptes extérieurs : on y apprend que le solde extérieur «énergie» qui était déficitaire de 44 milliards d'euros en 2021 aura été négatif de 106 milliards cette année , et que le déficit devrait légèrement refluer à 103 milliards en 2023. Il n'est même pas fait état des différentes sources d'énergies que recouvrent ces chiffres et moins encore du renchérissement des autres matières premières.

Crise de l'énergie : «Quand les prix s'emballent, les États doivent intervenir», déclare Bruno Le Maire : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/crise-de-l-energie-quand-les-prix-s-emballent-les-etats-doivent-intervenir-declare-bruno-le-maire-20221019

C'est regrettable, car ces chocs extérieurs sont au cœur de tous les défis économiques actuels, lesquels ne sauraient se résumer à la seule analyse du sacro-saint PIB. Ces trois lettres, P, I, B, sont d'ailleurs tellement rabâchées qu'on ne prend même plus la peine d' en donner le sens. Le Produit intérieur brut, faut-il le rappeler, mesure tout ce qui est produit sur le territoire national, autrement dit, c'est la somme de toutes les valeurs ajoutées réalisées en France par l'ensemble des acteurs quels qu'ils soient (entreprises, travailleurs indépendants, professions libérales, administrations, etc). Il est d'usage de présenter l'évolution en PIB en volume (hors inflation ), même s'il n'est pas inutile d'en rappeler la valeur nominale, 2501 milliards d'euros en 2021 et 2642 milliards en 2022 selon les estimations de Bercy.

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«Dégradation des termes de l'échange»

Or la présentation en termes de PIB, pour être pertinente en soi, occulte complètement un phénomène aujourd'hui essentiel, ce que les économistes appellent de façon un peu technique «la dégradation des termes de l'échange». Plus simplement, il s'agit de comparer les prix des importations de la Maison France et de ses entreprises (pétrole, gaz, entre autres) qui augmentent très fortement, alors que simultanément les prix de nos exportations progressent peu ou pas du tout. Il en résulte un appauvrissement manifeste pour la France dans sa totalité que ne mesure nullement son PIB.

Trois économistes de l'Insee, Victor Amoureux, Nicolas Carnot et Thomas Laurent, proposent donc de calculer un « revenu intérieur réel » de façon à « mesurer le pouvoir d'achat de la nation ». Dans leur étude publiée sur le blog de l'Insee, le trio explique que la différence entre PIB et « revenu intérieur réel » est la conséquence de l'évolution des « termes de l'échange » . Ils rappellent qu'en 1974 - première année du choc pétrolier- le PIB avait augmenté de 4,3% (la France restait alors sur sa lancée de forte croissance des « trente glorieuses »), alors que le « revenu intérieur réel », n'avait progressé que de 1,5%. En 1975 ce fut l'inverse, le PIB se contracta de 1% (l'économie était en récession), alors que « le revenu intérieur réel » fut quasi –stable (les termes de l'échanges s'étaient un peu améliorés en notre faveur).

L'inflation ralentit en septembre à 5,6%, selon les données provisoires de l'Insee : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/l-inflation-ralentit-en-septembre-a-5-6-selon-une-estimation-provisoire-20220930

« Sans atteindre ces niveaux (de 1974), les termes de l'échange se dégradent aussi nettement en 2022 » notent les trois économistes de l'Insee qui n'avancent pas d'évaluation chiffrée du phénomène actuel : leur objet est de fournir une méthode nouvelle et non pas d'analyser la conjoncture présente.

Quelle est l'ampleur du choc extérieur en 2022 et donc l'appauvrissement de la « Maison France » ? Il dépasse en tout cas la simple dégradation de la facture énergétique stricto sensu que Bercy évalue à 62 milliards d'euros (l'équivalent de 2, 5% du PIB). Pour sa part, Denis Ferrand, le directeur général de l'institut de conjoncture Rexecode a calculé la ponction que représentent les hausses de prix de tous les produits bruts énergétiques, industriels et alimentaires, consommés en France ; il parvient à une somme équivalente à 4% du PIB , une centaine de milliards d'euros, qu'il compare à une ponction 5% du PIB au moment du premier choc pétrolier de 1974-75 et de 4% pour le deuxième de 1979-80.

La notion de « revenu intérieur réel de la nation » -autrement dit son pouvoir d'achat – ne vise pas à remplacer le PIB mais à le compléter soulignent les experts de l'Insee. La production et le revenu sont en effet deux choses différentes. Le PIB –la production globale - a peut-être augmenté de 2,7% en 2022, mais il a fallu payer beaucoup plus cher les importations nécessaires à la réalisation de ce PIB, et pour cette raison « le revenu intérieur réel du pays », a été amputé d'autant. De l'ordre de 4% du PIB l'on en croit les calculs de Rexecode.

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Des problématiques identiques

Ce qui se passe au niveau de la nation ne devrait pas surprendre les Français tellement préoccupés par leur pouvoir d'achat individuel mangé par l'inflation. Les problématiques sont fondamentalement identiques au niveau des personnes et à l'échelle de la nation. Dans un cas comme dans l'autre l'écart entre production et revenu est comblé par des déficits. Celui de l'État subventionne le renchérissement des consommations d'énergie des Français…. en espérant que les entreprises prennent le relais en augmentant les salaires. Mais ces dernières sont confrontées pour la plupart à une augmentation de leurs coûts et à la pression de la concurrence ce qui réduit leur marge de manœuvre !

Au niveau de la nation , c'est le déficit extérieur qui vient compenser sinon financer la baisse du revenu réel. Faute pour les entreprises françaises d'augmenter leurs prix à l'exportation , ce qui permettrait en effet de rééquilibrer les termes de l'échange. C'est hélas plus facile à dire qu'à faire : confrontée à l'inflation de ses coûts, une entreprise peut difficilement faire jouer un « mécanisme d'échelle mobile » comme les salariés le souhaiteraient pour eux-mêmes!

Il est en tout cas dommage que le Ministère de l'Économie et des Finances n'ait pas développé ce problème essentiel du « revenu intérieur réel de la nation » mis à mal par les chocs extérieurs. Un tel exercice élémentaire de pédagogie lui aurait-il permis de justifier sa stratégie économique et d'éviter ainsi « le passage en force du 49.3 » pour faire admettre son projet de budget 2023 ?