Le Figaro : Le Désespéré, de Gustave Courbet, trône au Musée d’Orsay avant une c

Le Désespéré, de Gustave Courbet, trône au Musée d’Orsay avant une curieuse garde alternée entre la France et le Qatar



Longtemps invisible, le chef-d’œuvre de Courbet réapparaît à la faveur d’un accord de prêt entre la France et le Qatar, son propriétaire. Il prévoit cinq ans d’accrochage à Paris, puis des incertitudes.

Son visage nous est si familier que nous avons oublié que nous ne le voyions plus. Depuis des années. Dix-sept, précisément. « La dernière fois que je l’ai admiré, c’était en 2008 dans le cadre d’une rétrospective au Grand Palais », fouille dans ses souvenirs un élégant connaisseur venu rendre ses hommages au Désespéré. L’autoportrait de Gustave Courbet apparaît en majesté dans la première pièce du Musée d’Orsay depuis mardi dernier. Il trônera là pendant cinq ans suite au prêt de son propriétaire qatarien. Le tableau réaliste se détache sur le mur rouge cardinal qui lui sert d’écrin.

La dernière fois que le public français l’a admiré, c’était en 2007-2008, lors d’une rétrospective au Grand Palais. Prêtée par l’intermédiaire du Conseil investissement art de la BNP, la toile appartenait à un propriétaire privé. Elle a voyagé ensuite au Metropolitan Museum de New York et au Musée Fabre, de Montpellier. Lundi dernier, son nouveau propriétaire se dévoilait lors d’une cérémonie au Musée d’Orsay. Sans que l’on sache quand s’est opérée la vente, Qatar Museums, l’autorité en charge de la gestion des musées de la monarchie, détient aujourd’hui cette œuvre parmi les plus célèbres du XIXe siècle.

Une promesse entourée de flou
Il n’est pas nécessaire d’être chauvin pour s’en étonner. Comment ce superbe autoportrait de jeunesse, peint autour de 1843, aurait-il pu quitter la France ? Pour éviter la perte de biens culturels de cette qualité, le code du patrimoine prévoit la délivrance obligatoire d’un certificat d’exportation par le ministère de la Culture. Qui peut refuser de l’accorder afin d’offrir à des institutions hexagonales la possibilité de se porter acquéreuses.

Un tel acte, en réalité, n’a pas été produit pour Le Désespéré. La toile ne s’est donc pas envolée vers Doha, où elle doit pourtant être accrochée dans cinq ans aux cimaises du futur musée d’art moderne et contemporain. Un communiqué de presse précise qu’« après une première période de présentation au Art Mill Museum en 2030, le tableau se verra alternativement exposé à Paris et à Doha ». Une promesse qui reste entourée de flou. Le chef-d’œuvre bénéficierait, selon toutes apparences, d’autorisations d’exportation temporaire. Singulière situation, qui confirme l’attachement du Qatar à devenir une destination artistique majeure. En 2012, la famille royale s’était offert Les Joueurs de cartes de Cézanne pour 250 millions de dollars.

Émouvoir et stupéfier
Cet accord de prêt, qui pourrait en précéder d’autres, a été soutenu par le regretté Sylvain Amic. Grand spécialiste de Courbet, l’ancien président des musées d’Orsay et de l’Orangerie, brutalement disparu le 31 août dernier, a œuvré pour que Le Désespéré puisse trôner dans les collections d’Orsay, qui abritent plusieurs autres autoportraits de Courbet. L’écrin idéal. À Orsay, la salle n° 7 porte désormais le nom de Sylvain Amic. « Grâce à son action, “Le Désespéré” revient émouvoir le public français qui ne l’avait pas vu depuis 20 ans », s’est félicitée Rachida Dati.

Émouvoir et stupéfier. La réaction des visiteurs, les premiers jours de son installation, témoigne de son intacte force d’attraction. Certains sont venus l’admirer tout spécialement. Le reste des curieux se laisse happer après avoir inspecté la chevrière auvergnate de Millet. « Quelle beauté, ce poignet et ce visage », commente une dame après avoir plongé pendant cinq minutes ses yeux dans ceux de Courbet. Deux pièces plus loin, L’Origine du monde ne suscite pas les mêmes réactions. Sa gaillardise gêne encore. Les groupes d’étrangers passent plus rapidement. Ah, ces Français !

Face à la petite huile qatarienne, une collégienne enseigne à ses camarades : « C’est Le Dépressif, de Courbet ». Comme d’autres élèves, elle l’aura découvert en rêvassant en cours de français : Le Désespéré apparaît sur l’une des couvertures du Horla de Maupassant. D’autres ados corrigent le titre de l’œuvre. « Le personnage n’est pas désespéré, il est choqué. Parce qu’il vient de découvrir son visage pour la première fois », avance l’un d’eux, imaginant un face-à-face avec un miroir.

Le coup de génie du peintre bisontin se situe en effet dans ce hors-champ, qui place le moteur de l’émotion en dehors de la toile. « C’est très propre à Courbet, ce genre de cadrages qui contraignent le spectateur au face-à-face », détaille Isolde Pludermacher, conservatrice générale des peintures au Musée d’Orsay. L’historienne, qui sait son Courbet sur le bout des doigts, cite d’autres exemples. L’Origine du monde (1866), mais aussi le Chêne de Flagey (1864) et La Truite (1872). Concernant le motif, l’œuvre la plus proche s’intitule L’Homme fou de peur (vers 1844). Une sorte de bouffon penché au-dessus d’un précipice.

Le peintre a goûté au plaisir de représenter ces inquiétantes figures par l’intermédiaire d’un exercice académique. Celui de la « tête d’expression ». « En 1845, Courbet décrit Le Désespéré dans une lettre à ses parents comme une tête d’étude peinte dans l’atelier de son professeur. Le jeune homme, méconnu mais ambitieux, leur exprime sa fierté d’avoir été complimenté », rembobine Isolde Pludermacher. Qui ajoute : « On peut imaginer qu’il existait un lien intime entre l’artiste et cette œuvre de jeunesse. »

Preuve de son attachement, la toile le suit en exil en Suisse, en 1873. Il la dévoilera pour la première fois au cours d’expositions à cette période, trois décennies après son exécution. « Le désespoir apparaît dans le titre à cette époque », précise Isolde Pludermacher. Une qualification choisie par Gustave Courbet en écho à sa situation personnelle. Son socialisme et son engagement en faveur de la Commune avaient donné des armes solides à ses adversaires, qui sonnaient l’hallali. Il avait été condamné, à tort, pour la destruction de la colonne Vendôme et s’épuisait pour la rembourser. Un siècle et demi plus tard, le premier des modernes fait l’objet de tous les soins. Il ne fait plus scandale. On le célèbre à Orsay, on le veut à Doha.