EXCLUSIF - Associés au distributeur Moez-Alexandre Zouari, les deux hommes se lancent sur le créneau de la consommation responsable.
Le succès de Matthieu Pigasse et Xavier Niel dans l’audiovisuel leur a ouvert l’appétit. En quatre ans, partant de zéro en créant Mediawan avec Pierre-Antoine Capton, le banquier d’affaires et le fondateur d’Iliad ont créé un champion européen de la production. Après une boulimie d’acquisitions (vingt-sept, dont AB, Lagardère Studios et 3e œil), Mediawan est devenu un groupe réalisant un milliard d’euros de chiffre d’affaires.
» LIRE AUSSI - Xavier Niel, l’amateur de paris sur la presse
Cette recette, Pigasse et Niel veulent l’appliquer pour bâtir «un acteur européen de la consommation durable, alternative et responsable». Associés à Moez-Alexandre Zouari, propriétaire d’un groupe exploitant 200 Franprix et Monop’, ils ont créé 2MX Organic. Aujourd’hui coquille vide, 2MX Organic veut vite se transformer en géant de la production et de la distribution de biens de consommation responsables dans l’alimentation, la santé, l’hygiène et la beauté. Elle compte parmi ses administrateurs Cécile Cabanis, numéro 2 de Danone, et Gilles Piquet Pellorce, ex-patron de Biocoop.
L’idée a germé fin 2019, après le rachat par la famille Zouari de 42 % des surgelés Picard, pour lequel elle était conseillée par Matthieu Pigasse. «Matthieu m’a proposé de rencontrer Moez, raconte Xavier Niel. Je vois un entrepreneur non tech, ce qui me change, me raconter qu’il fait du commerce de proximité d’une manière différente de ses rivaux.» Prévue pour trente minutes, la rencontre dure trois heures. Xavier Niel, qui n’est pas un expert du commerce de détail, préfère juger sur pièce. «Quand je lui ai demandé de me montrer un magasin, Moez m’a proposé de le retrouver le lendemain matin à 6 heures, poursuit Xavier Niel. Il m’était impossible de prétexter un autre rendez-vous à cette heure-là pour refuser.» Les deux hommes visitent des magasins des Zouari avant de faire la tournée des rivaux. «Chez lui, j’ai vu des salariés souriants et heureux, des magasins au sol clair et aux fenêtres ouvertes, résume Xavier Niel. J’ai compris pourquoi il cartonne. C’est un entrepreneur fantastique.»
Le trio partage la conviction que «les modes de vie et de consommation sont en train d’être révolutionnés par la conjonction de trois crises, économique, énergétique et sanitaire, résume Matthieu Pigasse. Nous voulons encourager et accélérer la transition vers ce nouveau monde où les Européens pourront consommer mieux, à un prix accessible, en quantité suffisante, en toute sécurité et dans le respect du bien-être animal.»
Peu importe que les enseignes observent un grand écart entre les intentions d’achat et la réalité et craignent que la crise entraîne une guerre des prix plutôt que de la qualité. Moez-Alexandre Zouari n’en démord pas: «Les consommateurs ne veulent plus arbitrer entre la fin du monde et la fin du mois. Ils savent désormais qu’ils ont à travers leur portefeuille un réel pouvoir, et ils veulent consommer autrement: moins, mais mieux et responsable. Cela favorise l’essor de l’économie circulaire et de la seconde main dans l’habillement, et celui des circuits courts et de modèles comme “c’est qui le patron?” dans l’agroalimentaire.»
» LIRE AUSSI - Consommation responsable: les bons créneaux de l’écologie au quotidien
Peu importe que les préoccupations des deux «M» et du «X» à l’origine de 2MX Organic soient déjà depuis des années celles de nombreux géants de l’industrie et de la distribution. Carrefour a ainsi fait de la transition alimentaire l’épine dorsale de son plan de transformation et Unilever se fixe pour objectif de réaliser 1 milliard d’euros dans les produits végans d’ici à 2025… «C’est le syndrome Tesla, rétorque Moez-Alexandre Zouari. Quand vous parlez de voiture électrique autour de vous, tout le monde vous répond Tesla et personne n’évoque les constructeurs historiques. Peu importe que la plupart se soient mis à l’électrique, c’est Tesla la référence. Avec 2MX Organic, nous voulons créer le Tesla du consommer responsable.» Les associés veulent investir sur les poches de croissance d’un marché global de l’alimentation stable, et consolider ces segments fragmentés.
«Notre atout face aux industriels et aux distributeurs établis est que nous partons d’une page blanche pour construire un modèle alternatif et casser la logique qui a abouti à des aberrations sur toute la chaîne, de la production agricole à la distribution, avec des salades composées qui font le tour du monde avant d’arriver dans nos assiettes» , résume Xavier Niel. «Les géants de l’industrie et du commerce ont du mal à sortir de leur modèle hérité des années 1970 et 1980, fondé sur la surconsommation, la guerre des prix et les promos» , ajoute Moez-Alexandre Zouari.
Les associés, qui ont investi chacun 2 millions d’euros, détiendront 20 % de 2MX Organic. La société a obtenu samedi le visa de l’AMF pour son introduction à la Bourse de Paris, la plus importante de 2020. D’ici jeudi, 2MX Organic compte lever 250 à 300 millions d’euros. Ces dernières semaines, épaulés par la Deutsche Bank, Zouari, Niel et Pigasse ont présenté leur projet par visioconférence à plusieurs dizaines d’investisseurs américains et européens, des fonds et des family offices. «Nous avons rencontré beaucoup d’investisseurs souhaitant accompagner cette révolution de la consommation, mais qui n’avaient pas d’appétit pour les acteurs traditionnels de l’industrie et de la distribution, raconte Moez-Alexandre Zouari. C’est cela, le syndrome Tesla.»
» LIRE AUSSI - Les enseignes au garde-à-vous devant les «consom’acteurs»
2 MX Organic aura, comme Mediawan à ses débuts, le statut de Spac (special purpose acquisition company), un véhicule boursier dédié à la réalisation d’acquisitions dans lequel seuls des investisseurs qualifiés peuvent intervenir. «Forts de cette première levée de fonds, nous disposerons d’une force de frappe de 2 milliards d’euros environ pour notre première acquisition, que nous espérons boucler d’ici un an au plus tard» , prévient Matthieu Pigasse.
Cette première acquisition sera-t-elle un distributeur? «Pas nécessairement, précise Moez-Alexandre Zouari. Ce pourra être un industriel ou une société de service. Nous ne nous interdisons rien, et nous regardons tout. Nous sommes capables d’accompagner et de transformer une société que nous aurons ciblée.» Le trio a une grosse dizaine d’entreprises-cibles dans son radar pour sa première acquisition, pour la plupart des entreprises familiales en croissance et rentables. Mais il prévoit bien d’autres rachats par la suite pour se rassasier.