La pépite franco-italienne du nucléaire Newcleo met le cap sur Wall Street à la recherche de financements
Ce lauréat du programme France 2030 a traversé l’Atlantique pour boucler une nouvelle levée de fonds mais aussi accéder à un précieux stock de plutonium.
La France et l’Europe ont-elles les moyens de leurs ambitions dans le nucléaire ? Pour Newcleo, une start-up franco-italienne lancée dans la course à la conception d’un petit réacteur modulaire (SMR), la réponse est non. L’entreprise a mis le cap sur le Nasdaq, pour trouver de nouveaux financements, avec l’objectif affiché d’y lever 250 millions de dollars. Le but a presque été atteint, avec 247 millions de dollars engrangés. L’opération reposait sur la fusion entre Newcleo et NewHold, une société d’acquisition à vocation spécifique (Spac). Elle valorise Newcleo 2,4 milliards de dollars. Une belle reconnaissance pour l’entreprise. Mais faut-il y voir un échec pour le plan de soutien public France 2030 ?
Ce dernier fêtera bientôt ses cinq ans. En pleine pandémie de Covid, Emmanuel Macron avait dévoilé un programme de relance doté de 54 milliards d’euros, destiné à soutenir l’innovation dans plusieurs domaines, dont le nucléaire. Il s’agissait de « favoriser l’émergence d’une offre française de SMR d’ici 2035, et soutenir l’innovation de rupture dans la filière ». En juin 2023, les deux premiers lauréats pour le volet nucléaire (sur les 12 au total du premier tour) étaient annoncés : Naarea et Newcleo. Le premier a jeté l’éponge au début de l’année. Le second est parti aux États-Unis chercher de nouveaux investisseurs… et du plutonium.
La suite logique de l’histoire, pour son fondateur, Stefano Buono. L’homme s’est déjà taillé une solide réputation dans les milieux scientifiques après avoir créé Advanced Accelerator Applications, spécialisé dans la médecine nucléaire, et l’avoir vendu à Novartis pour 3,3 milliards d’euros en janvier 2018. Une manne pour ce scientifique du Cern (il en détenait encore 11 %). Qui choisit de poursuivre l’aventure entrepreneuriale.
Sélection dans un programme de valorisation de plutonium
Le voilà donc en 2021 à la tête de Newcleo, bien décidé à concevoir, puis à commercialiser, un réacteur à neutrons rapides refroidi au plomb. La technologie fonctionne avec de l’uranium et du plutonium. Point positif : il s’agit de fermer le cycle du combustible, c’est-à-dire réutiliser quasiment à l’infini la même matière. La dépendance aux pays producteurs d’uranium disparaît, ainsi que l’épineux problème de la gestion des déchets nucléaires, principal point de crispation des opposants à l’atome. L’inconvénient est qu’il lui faut disposer de « carburant ». En France, le plutonium issu des centrales nucléaires électriques reste la propriété de l’exploitant : EDF.
C’est là que les États-Unis entrent en jeu. Newcleo et Oklo (une autre start-up du nucléaire) sont sélectionnés par le Département américain de l’énergie (DOE) dans le cadre d’un programme de valorisation de 20 tonnes de plutonium. Le franco-italien tient son combustible.
Tout n’est pas encore bouclé pour autant. Newcleo doit financer la construction d’une usine de fabrication de combustible et celle d’un premier réacteur, avec des mises en service respectives en 2031 et 2032. « Pour continuer, il nous fallait de nouveaux financements. Nous avons levé près de 900 millions d’euros en Europe. Nous devons nous tourner vers de nouveaux investisseurs », explique Stefano Buono. S’il continue de vouloir développer ces deux projets en France, en plus d’un démonstrateur non nucléaire en Italie (pour tester l’usure de certaines pièces), l’entrepreneur envisage aussi la construction d’un réacteur commercial aux États-Unis. « Les temps de développement américains vont être plus rapides que les français. Les procédures sont plus courtes outre-Atlantique, il n’y a pas de débat public à mener », explique-t-il, se disant « fier d’amener une technologie européenne aux États-Unis ».
Le temps du nucléaire est long
La France est-elle en train de laisser filer une pépite ? La réponse est nuancée. Tout d’abord, Newcleo fait partie d’un consortium sélectionné fin août dans le cadre d’un appel à projet lancé par Bpifrance pour le « soutien à la décarbonation de la filière maritime française ». Il s’agit de développer des solutions de SMR susceptible d’être installées sur des barges flottantes. Cette fois, le marché visé est celui de l’alimentation en électricité des plateformes pétrolières et gazières en mer.
Ensuite, « il n’est pas absurde que sur les douze lauréats du premier tour de France 2030, il n’en reste que deux ou trois au deuxième », argumente un des experts du nucléaire du plan France 2030. Effectivement, seuls deux, Calogena et Jimmy Energy, ont été sélectionnés pour le second. Un troisième pourrait les rejoindre, mais rien n’est encore fait. Qui ne sera pas Newcleo.
Enfin, le temps du nucléaire, même accéléré par Donald Trump, reste long, surtout quand il s’agit de technologie de rupture comme celle de Newcleo. « Ce procédé n’aboutira pas dans les dix prochaines années, prédit cet expert. Les investisseurs privés vont devoir s’armer de patience avant de percevoir un retour sur investissement. » À moins qu’un grand groupe ne finisse par s’intéresser à la technologie du franco-italien et ne rachète Newcleo. Stefano Buono a déjà montré sa capacité à gérer de telles situations.