Francis Fukuyama, Donald Trump et la fin suspendue de l’histoire
ANALYSE - Dans une longue tribune au Financial Times, le célèbre politiste américain perçoit la réélection de Donald Trump comme l’entrée dans une «nouvelle ère» de «rejet décisif» du «libéralisme» dont il avait pourtant prophétisé le triomphe idéologique dès 1989.
La force de certains mots dépend parfois de celui qui les prononce. Ainsi, quand Francis Fukuyama, le penseur de «la fin de l’histoire», se fait derechef prophète en annonçant que la réélection de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait ouvrir une «ère nouvelle politique» de «rejet décisif» du «libéralisme», l’on ne peut que redoubler d’attention et de vigilance. Dans une longue tribune parue ce jeudi dans le Financial Times, le célèbre politiste américain semble vaciller sur ses propres fondements, sans le reconnaître expressément. Il y a 35 ans, à l’été 1989 - quelques mois avant la chute du mur de Berlin -, il prophétisait dans un article de la revue The National Interest «l’universalisation de la démocratie libérale occidentale comme forme finale de tout gouvernement humain».
De prophète de bonheur, Francis Fukuyama se mue aujourd’hui en prophète de malheur. «Lorsque Trump a été élu pour la première fois en 2016, il était facile de croire que cet événement était une aberration. Quatre ans plus tard, tout semblait être revenu à la normale», commence le professeur de l’Université John-Hopkins, qui se corrige aussitôt : «Il semble désormais que ce soit la présidence Biden qui soit l’anomalie, et que Trump inaugure une nouvelle ère dans la politique américaine et peut-être dans le monde entier». De quelle ère s’agirait-il ? Francis Fukuyama la décrit en négatif, par le «rejet décisif» du «libéralisme classique lui-même», et pas seulement de ses deux avatars plus récents que sont le «néolibéralisme» et le «libéralisme éveillé».
Le libéralisme et ses deux distorsions
Plongeant ses racines dans les Lumières tant françaises qu’anglo-saxonnes, mais forgé surtout au 19e siècle, le libéralisme classique est une «doctrine fondée sur le respect de l’égale dignité des individus» : l’État est là pour y veiller en même temps que des «contrôles constitutionnels» garantissent que ce même État n’aille pas trop loin. C’est toute l’idée de l’«État de droit» à travers laquelle l’État pose lui-même les bornes de son propre pouvoir pour ne pas en abuser. En somme, c’est le rejet de l’arbitraire. Mais le libéralisme a connu deux «distorsions» dans la seconde moitié du 20e siècle, précise Fukuyama. D’un côté, le «néolibéralisme», cette doctrine économique qui a «sanctifié les marchés et réduit la capacité des gouvernements à protéger ceux qui étaient touchés par le changement économique». De l’autre, le «libéralisme éveillé», ce désormais fameux «wokisme» à travers lequel «l’intérêt progressiste pour la classe ouvrière a été remplacé par des mesures de protection ciblées» vers des «groupes marginalisés : minorités raciales, immigrés, minorités sexuelles, etc.».
Le «trumpisme» a évidemment fait son miel du rejet croissant de ces deux enfants du libéralisme classique. En l’emportant dans les sept «Swing States» et en décrochant le vote populaire, Donald Trump a fait main basse sur l’Amérique blanche déshéritée ou inquiète, frappée par la désindustrialisation de ces dernières décennies et par l’inflation forte qui a particulièrement entaché le mandat de Joe Biden. Les blancs, certes, mais pas seulement car le score du républicain a explosé chez les Latinos, et Kamala Harris, de son côté, n’a pas su convaincre davantage les Noirs, les femmes et les jeunes, malgré ses mises en garde parfois caricaturales contre la misogynie, le racisme voire le fascisme de son rival. Pour ces électeurs appartenant aux minorités chéries des démocrates, «la classe sociale comptait plus que la race ou l’ethnicité», commente Francis Fukuyama.
Exit, donc, le néolibéralisme et le libéralisme éveillé. Mais, pour l’auteur de La Fin de l’histoire et le Dernier Homme - l’essai de 1992 qui a suivi l’article de 1989 -, Trump va plus loin. Il représenterait aussi une «menace majeure» contre le «libéralisme classique» lui-même. «Une nouvelle présidence Trump ne ressemblera en rien à son premier mandat. La véritable question à ce stade n’est pas la malignité de ses intentions, mais plutôt sa capacité à mettre réellement à exécution ce qu’il menace. De nombreux électeurs ne prennent tout simplement pas sa rhétorique au sérieux, tandis que les républicains traditionnels soutiennent que les freins et contrepoids du système américain l’empêcheront de faire le pire. C’est une erreur : nous devons prendre très au sérieux ses intentions déclarées», s’alarme Francis Fukuyama.
Le philosophe dessine alors un effrayant panorama du mandat à venir du 47e président des États-Unis, thématique par thématique. Son protectionnisme, qui déclenchera des représailles, aura des conséquences dramatiques sur l’inflation, la productivité et l’emploi, tout en faisant «s’effondrer» le commerce et bondir la «corruption». L’expulsion de 11 millions de sans-papiers «ouvrira la voie à un conflit civil». L’État de droit pâtira des «injustices» que Donald Trump estime avoir subies de la part de ses détracteurs et qu’il cherchera à «venger» : «Il a juré d’utiliser le système judiciaire pour poursuivre tout le monde». La politique étrangère occidentale sera bouleversée : «l’Ukraine est de loin la plus grande perdante» ; l’Otan, même si les États-Unis ne s’en retirent pas, sera «gravement affaiblie» par le non-respect potentiel de l’article 5 consacrant le principe de défense mutuelle au sein de l’alliance. «Il n’y a pas de champion européen capable de remplacer l’Amérique à sa tête», annonce d’ores et déjà le philosophe-prophète. «Les alliés et amis des États-Unis en Asie de l’Est ne sont pas en meilleure position», craint-il, en évoquant un possible accord sino-américain contre Taïwan. «Trump semble congénitalement opposé à l’usage de la force militaire et se laisse facilement manipuler, à l’exception du Moyen-Orient, où il est susceptible de soutenir sans réserve les guerres de Benjamin Netanyahou contre le Hamas, le Hezbollah et l’Iran.»
La fin suspendue de l’histoire
Donald Trump n’est pas un «fasciste» car il n’a pas «l’intention d’instaurer un régime totalitaire aux États-Unis», nuance certes Francis Fukuyama, en infirmant le mot de Kamala Harris. Donald Trump serait simplement le visage du «déclin progressif des institutions libérales» : «il se peut que la situation doive empirer bien avant de s’améliorer». Ce pronostic, en soi, n’a rien d’exceptionnel : combien de commentateurs l’ont dit avant lui ? Le plus singulier, dans ce long article du «FT», est que Francis Fukuyama semble suspendre «la fin de l’histoire» et ajouter une note de bas de page supplémentaire aux nombreux addendum qu’il a été obligé d’ajouter périodiquement à sa théorie depuis sa première formulation en 1989.
Qu’on ne se méprenne pas, Francis Fukuyama a été victime de son succès et ses propos ont souvent été caricaturés : ce lecteur d’Alexandre Kojève, lui-même lecteur d’Hegel, n’a jamais dit que le monde s’arrêterait à la chute du communisme et que les guerres disparaîtraient. Sa fin de l’histoire est d’ordre idéologique : le libéralisme ne viendra certes pas à bout du mal qui prospère sur la planète, mais il ne rencontrera désormais plus de rival capable de revendiquer une légitimité universelle comparable et, ainsi, de le menacer existentiellement, comme le fit naguère le communisme. La fin de l’histoire, c’est l’atteinte du «point final de l’évolution idéologique de l’humanité». Depuis 35 ans, comme un exégète de sa propre pensée téléologique, Francis Fukuyama est obligé de remettre les points sur les «i» à chaque soubresaut de l’histoire qui semble anéantir sa théorie.
Le djihadisme dans le sillage du 11-Septembre ? «Je n’avais pas anticipé la montée en puissance de l’islam», reconnaissait-il en 2017 dans un entretien au Monde. Pour lui, néanmoins, l’islamisme est si «radicalisé» qu’il constitue un repère de «marginaux», incapable de «gouverner». Il se rassurait en voyant disparaître Daech. Dans un monde de moins en moins croyant, le djihad et son spectaculaire terrorisme seraient la preuve paradoxale d’un essoufflement de la légitimité religieuse.
L’émergence de la Chine comme «peer competitor» des États-Unis, Pékin rêvant de devenir la première puissance mondiale et faisant émerger au fil du 21e siècle un nouveau modèle techno-politique, mélange des deux frères ennemis, le communisme et le capitalisme ? Là encore, Fukuyama chancelle légèrement, tout en essayant de se reprendre : «Le système chinois m’apparaît, sur le long terme, comme le plus grand adversaire des démocraties libérales. Mais c’est une tâche ardue que de dupliquer le système chinois hors de Chine.»
De l’«ennui» à la révolte
Au fond, pour Fukuyama, des résistances au libéralisme surviennent encore ici ou là, des régimes politiques parvenant à étouffer par la force, la menace ou la persuasion le désir des peuples plus ou moins vif pour ce seul et unique projet qu’est la modernité. Mais aucun désir universel alternatif ne prendra le pas : personne ne fuira à Pékin, à Moscou ou à Téhéran rechercher l’asile politique. L’on retrouve dans ce messianisme sa proximité d’antan avec le courant néoconservateur américain, dont il a depuis pris ses distances.
Car, au fil des ans, le scepticisme l’a gagné peu à peu. Mais il était déjà présent dès l’origine. Dans son essai de 1992, il dépeint ainsi ce monde de la fin de l’histoire, où la lutte idéologique finale a vécu : l’«ennui» qui s’est emparé des individus post-historiques s’est substitué à la ferveur des sociétés agitées par la plus ancienne des questions politiques : comment bien organiser la Cité ? Privé de cette angoisse existentielle, l’Américain post-1991 s’affale confortablement dans son canapé, une canette de bière dans une main, un burger dans l’autre, face au grand écran de sa télévision où défile la fin de l’histoire, sans sursaut décisif sinon les tribulations de quelques djihadistes, d’une poignée de dictateurs corrompus et d’un milliard et demi de communistes asiatiques qui, tous, se seraient trompés de siècle.
Avec Donald Trump, au cœur de l’Amérique, le prophète libéral voit son système menacé de s’effondrer en son centre et non dans ses marges : c’est ce même Américain consumériste assoupi, dont l’«ennui» se mue soudainement en colère, et maintenant en révolte. «Quand on lit attentivement mon livre, je mettais déjà en garde contre le danger généré par cet ennui et la menace d’une guerre contre la démocratie par ceux qui ont été élevés en son sein. Avec, à la clé, la menace du relativisme, où la démocratie serait perçue comme un mode de gouvernance parmi d’autres», expliquait-il déjà en 2017. À force d’addendum, que reste-t-il de sa fin de l’histoire ? Celle-ci se fissure toujours un peu plus, rappelant la critique de son grand rival réaliste, Samuel Huntington, qui qualifiait de «finisme» (endism) le travers de celui qui fut son élève : toutes les téléologies, mêmes élaborées, structurées et nuancées, finissent par se heurter au mur du réel, si imaginatif.
Mais il reste une ultime question : le vent de colère contre le système politique qui porte Donald Trump est-il un «rejet décisif» de la démocratie et du libéralisme eux-mêmes ou est-il le surgissement brutal d’une nouvelle formule libérale encore informe ? La première hypothèse est celle que pose aujourd’hui Francis Fukuyama. L’expérience de ces trois décennies montre heureusement que le prophète n’a pas toujours su prédire la fin de l’histoire.