En Allemagne, les services sociaux accusés d’avoir dissimulé un viol à cause de l’origine des suspects
RÉCIT - Une jeune adolescente de 16 ans affirme avoir été agressée sexuellement et violée dans un centre de loisirs pour jeunes à Berlin. L’encadrement est accusé d’avoir mis plusieurs semaines à saisir la police par peur de «stigmatiser» les suspects.
Le service d’aide sociale à l’enfance allemand a-t-il tenté d’étouffer un crime sur fond de considérations liées à l’origine des suspects ? La polémique enfle à Berlin, après qu’une jeune adolescente de 16 ans d’origine kurde a dénoncé un viol commis contre elle dans un centre de loisirs pour jeunes à Neukölln, un quartier populaire du sud de la capitale à forte population immigrée. Les faits se seraient produits dans la soirée du 28 novembre 2025 dans le jardin de ce centre destiné aux jeunes, où ils se réunissent en dehors des heures d’école pour des activités de loisirs. L’agresseur présumé, un jeune homme de 17 ans, aurait filmé son crime et intimé à la victime de revenir régulièrement sur le lieu de l’agression sous peine d’envoyer la vidéo à ses parents. Elle aurait ensuite été harcelée par d’autres jeunes au sein de l’établissement, qui l’auraient aussi poussée à leur livrer sa sœur de 14 ans. Ce n’est que plusieurs mois plus tard, le 23 février, que l’élève concernée s’est confiée à une policière et que son père a simultanément porté plainte contre l’auteur présumé des faits, et contre les responsables de ce centre géré par la ville. L’affaire est désormais entre les mains du parquet de Berlin et l’enquête confiée à l’Office régional de police criminelle.
Or les faits étaient connus depuis des mois de l’équipe encadrante du centre de loisirs, sans que personne n’ait cru bon d’en informer la police. Idem pour le service d’aide sociale à l’enfance de l’arrondissement, averti dès le 28 janvier selon le Tagesspiegel. Au sein de la structure, des personnes se seraient même activement opposées à la divulgation de l’affaire, craignant que les auteurs présumés soient stigmatisés et étiquetés comme «musulmans typiques», rapporte le quotidien berlinois. Les suspects étaient «majoritairement arabes», mentionne Bild qui a révélé l’affaire mais ne donne pas plus de précisions sur leur nationalité d’origine. La police enquête actuellement sur huit jeunes hommes, âgés de 15 à 19 ans et connus de la justice pour des faits de violence en réunion. «S’il s’avère que le viol d’une jeune fille de 16 ans a été délibérément étouffé par une tolérance culturelle mal comprise ou par des manœuvres politiques partisanes, il faudra en tirer les conséquences», a dénoncé le maire CDU de Berlin, Kai Wegner.
Fermeture provisoire du centre
Sous le feu des critiques, la conseillère municipale à la jeunesse Die Linke de Neukölln a d’abord admis que le service de protection de l’enfance avait commis une faute en s’abstenant de porter plainte. Puis elle est revenue sur ses propos, réfutant également toute tentative de dissimulation de la part de ses équipes. L’origine des suspects «n’avait joué aucun rôle» dans la gestion de l’affaire, qui avait été «correctement prise en compte» par les organismes qualifiés. «Le service de protection de l’enfance avait initialement décidé de porter plainte uniquement si la victime y consentait », a expliqué l’élue de gauche radicale, précisant qu’il s’agissait selon elle de la procédure habituelle en cas de mise en danger d’un enfant. Une ligne de défense étonnante, dans la mesure où il s’agissait de signaler un viol accompagné d’une situation de harcèlement où la vidéo des faits était utilisée comme moyen de pression sur la jeune victime. Sarah Nagel a tout de même annoncé lundi la fermeture provisoire du centre et le lancement d’une enquête interne sur la façon dont «les incidents» avaient été traités, pour en tirer «les conclusions qui s’imposent».
Sarah Nagel devait être auditionnée mercredi dans le cadre d’une enquête administrative au côté de la directrice du service de protection de l’enfance incriminé, Katrin Dettmer. Plusieurs membres de l’exécutif local demandent qu’elles soient sanctionnées, voire qu’elles démissionnent s’il est avéré que les faits ont été volontairement couverts pour cacher l’origine ethnique des suspects. D’autant que l’enquête en cours pointe des fautes de gestion graves au sein de cet établissement où les agressions sexuelles étaient monnaie courante, selon des documents consultés par Die Welt. Plusieurs jeunes filles ont fait état de harcèlement, de contraintes, de menaces et d’intimidations de la part de visiteurs masculins au sein du centre de jeunesse. Certaines d’entre elles auraient été touchées sur leurs parties intimes ou harcelées verbalement, parfois sous les yeux du personnel. En revanche, le journal précise que ces mêmes documents ne permettent pas d’établir une dissimulation délibérée en raison de l’origine des auteurs.
Climat toxique
Ce climat toxique semblait accepté par l’encadrement. Ainsi, il était courant que les filles doivent recourir à des «mots de sécurité» pour alerter les employés des cas de harcèlement. Les documents décrivent un autre incident, au cours duquel une jeune fille aurait été amenée dans une pièce par un groupe d’adolescents et jetée sur le canapé. Un garçon se tenait devant la porte pour surveiller les alentours, tandis que les autres auraient commis des agressions sexuelles à tour de rôle. L’employée qui avait découvert la scène se serait contentée de renvoyer les jeunes chez eux. Elle aurait ensuite suggéré à la victime que l’un des jeunes présents lors de l’agression la raccompagne chez elle ; proposition déclinée par la jeune fille.
«Le travail de clarification ne fait que commencer», a fait savoir le chef du groupe CDU à l’assemblée des conseillers d’arrondissement de Neukölln. Entretemps, la communauté kurde d’Allemagne, à laquelle appartient la jeune victime, s’est aussi saisie de l’affaire. « Lorsque des employés de structures d’accueil pour jeunes protègent les auteurs pour des motifs idéologiques et laissent les victimes seules, cela doit susciter un tollé dans la société. Je crains que ce ne soit que la partie émergée de l’iceberg», a dénoncé son président Ali Ertan Toprak auprès de Die Welt, estimant que des cas similaires pourraient exister dans tout le pays.
L’affaire rappelle, dans une moindre mesure, les mécanismes l’œuvre dans le scandale des «grooming gangs» au Royaume-Uni. Pendant plus d’une décennie, des centaines – voire des milliers- de jeunes filles britanniques, pour la plupart blanches et issues de milieux défavorisés, avaient été sous la coupe de gangs de proxénètes issus en grande partie de la communauté pakistanaise. La police et les autorités chargées de la protection de l’enfance avaient reçu de multiples signalements sur ces viols de masse mais avaient fermé les yeux, par crainte d’être accusées de racisme. Le gouvernement travailliste britannique a fini par accepter l’ouverture d’une enquête nationale sur l’inaction des autorités et de la police. Les blessures sont toujours béantes dans la société britannique, 15 ans après les premières révélations.