Le Figaro : Disparitions de vélos, batteries à plat… Velib’ multiplie les sortie

Disparitions de vélos, batteries à plat… Velib’ multiplie les sorties de piste

DÉCRYPTAGE - Trouver un cycle en état de rouler via ce service parisien relève de la gageure. La hausse des prix des abonnements passe mal.

Des vélos électriques en station à la batterie déchargée, des bicyclettes avec des freins défaillants, des phares qui ne s’allument pas… Les 534.000 abonnés de Velib’ et les utilisateurs plus occasionnels ne peuvent plus compter sur leur moyen de transport habituel. Certes, on n’est pas revenu à la période noire (2018-2019), où le plus gros système de vélos partagés dans le monde, exploité par Smovengo, était totalement à l’arrêt. « Mais les utilisateurs se plaignent d’une détérioration du service », constate Paris en selle, une association de cyclistes dans la capitale.

La cause de cette nouvelle sortie de piste ? « Sur les 20.000 vélos habituellement disponibles, 3000 avaient disparu fin juin, explique Sylvain Raifaud, président de l’Agemob, qui fédère les plus de 70 communes équipées de stations Velib’. Forcément, ceux qui restent sont sursollicités. Seulement 20 % à 30 % étaient conformes à ce qui est demandé dans le contrat. » Ces bicyclettes sorties du circuit ne se sont pas évaporées. Beaucoup d’entre elles ont fait l’objet de vandalisme. Une vidéo montrant des jeunes donnant de violents coups de pied pour décrocher un Velib’ a fait le tour des réseaux sociaux. « Il y a même des tutos sur internet qui expliquent comment arracher un vélo, soupire Sylvain Raifaud. À chaque fois que nous en identifions un, nous portons plainte pour le faire retirer. »

Le phénomène n’était pas anecdotique : fin juin, 640 vélos disparaissaient de cette façon chaque semaine, contre 230 habituellement. Au bout de 24 heures, ils n’étaient plus utilisables. Puisqu’ils ne sont pas dotés de GPS, il faut partir à leur recherche un peu partout en région parisienne. Une pratique frauduleuse a aussi provoqué la disparition de centaines de vélos : des usagers indélicats souscrivent à l’offre V-Libre qui leur permet de payer leur course après l’avoir effectuée à condition de verser au préalable une caution de 300 euros. Dès qu’ils ont décroché un vélo, ils font opposition sur leur engagement de 300 euros et ne rendent pas la bicyclette.

Pression sur Smovengo
Pour en finir avec ces dysfonctionnements, l’Agemob met la pression sur l’exploitant de Velib’. « Je laisse jusqu’au 1er septembre à Smovengo pour remonter à 20.000 vélos », menace Sylvain Raifaud. Contacté, Smovengo n’a pas souhaité réagir. Cet été, l’entreprise déploie des moyens supplémentaires pour répondre à la demande de son donneur d’ordre. Désormais, elle emploie 20 « maraudeurs » chargés de retrouver les Vélib’ abandonnés, contre quatre précédemment. De plus, elle a augmenté de 20 % ses moyens dédiés à la maintenance, pour réparer 900 vélos par semaine. « La situation s’améliore : au cours de la dernière quinzaine, 500 vélos ont été réinjectés dans le système par semaine », se réjouit Sylvain Raifaud. Quant au vandalisme, un travail de prévention sur les cinquante stations les plus exposées a permis de le faire revenir à des taux plus normaux.

Mais, sur le terrain, les clients n’en voient pas encore les effets positifs. Aujourd’hui encore, il est fréquent de ne pas trouver un seul vélo électrique en état de marche dans une station qui en compte dix. Dans ce contexte, l’augmentation des prix décidée par l’Agemob tombe mal. À partir du 12 août, les 190.000 abonnés à la formule la plus large de Vélib’, V-Max, débourseront toujours 9,30 euros par mois. Mais leurs deux premières courses quotidiennes à bicyclette électrique qui étaient gratuites jusqu’à 45 minutes leur coûteront désormais chacune 50 centimes. L’abonnement V-Libre, pour les utilisateurs un peu moins réguliers, va passer de 3,10 euros à 4,30 euros par mois. Et, pour lutter contre la fraude, la formule V-Libre exigera de créditer son compte de 6 euros avant de décrocher son premier vélo.

Même si ces hausses seront plus faibles pour les jeunes et les seniors, les utilisateurs manifestent leur mécontentement. Et les nouveaux services comme la possibilité de laisser son vélo à côté d’une station pleine moyennant 8 euros n’y changent rien. « Vélib’, qui ne tient plus debout depuis plusieurs mois, ne va pas améliorer son offre mais bien augmenter ses tarifs ! C’est une honte », estime Robin sur Twitter. Maxime, lui se montre plus ironique : « Augmenter le tarif alors que le service est au plus mal, vous aimez prendre des risques. »

Un trou abyssal
De fait, des clients pourraient se tourner vers l’un des trois autres opérateurs de vélos partagés : Lime, Dott et bientôt Voi. Ces derniers exploitent au total 18.000 engins dans la capitale. « Nos tarifs resteront cinq fois moins chers », argumente Sylain Raifaud, qui tente d’expliquer les raisons de cette augmentation des prix : « Cela vise à financer un plan pour réduire le nombre de stations pleines ou vides. Il y en avait 75 début juin (NDLR sur 1 500). J’ai fixé à Smovengo l’objectif de n’en avoir plus que 45 en février 2026 et 30 à la fin de l’année prochaine. Avec les hausses tarifaires, l’opérateur disposera de 2,5 millions d’euros par an pour y parvenir. »

Pour réussir l’opération, l’entreprise devra déplacer beaucoup plus de bicyclettes que jusqu’à maintenant. Il lui faudra ajouter vingt camions électriques à sa flotte, qui en comprend déjà trente, et recruter vingt employés. Un nouvel épisode dans l’histoire troublée de Smovengo : alors qu’elle devait proposer à la location 20.000 vélos dès 2018, l’entreprise n’a respecté cet engagement qu’en 2023. Et comme ses bicyclettes ne donnaient pas satisfaction, elle a dû changer toutes les pièces (selle, freins, phare…).

« Si le service était aussi déplorable, le nombre d’abonnés ne progresserait pas chaque année », tempère un observateur. Malgré les dysfonctionnements en cascade, les clients sont, en effet, toujours au rendez-vous, sans doute parce que les prix restent plus attractifs que ceux de Lime et Dott. Mais ses débuts catastrophiques empêcheront Smovengo d’être dans le vert sur la durée de contrat (2018-2032). Missionné par l’Agemob, le cabinet de conseil indépendant Rise avait résumé en 2023 la situation en quelques chiffres : au total, Smovengo devrait perdre 113 millions d’euros. L’entreprise devrait bien gagner 95 millions entre 2022 et 2032, mais cela ne compensera pas le trou abyssal de 209 millions accumulé entre 2018 et 2021. La chronique d’un fiasco économique qui semble inévitable.