Le Figaro : «Des attaques successives en meute ont conduit à la mort du groupe C

«Des attaques successives en meute ont conduit à la mort du groupe Casino» : la contre-offensive judiciaire de Jean-Charles Naouri

L’ex-PDG et principal actionnaire du distributeur demande la désignation d’un juge d’instruction pour enquêter sur ceux qu’il estime responsables de sa chute.

Jean-Charles Naouri a perdu le contrôle de Casino, mais pas l’envie de se battre contre ceux qu’il estime responsables de sa chute, à commencer par Carson Block. Avec sa société Muddy Waters, ce financier américain avait spéculé, à partir de décembre 2015, sur l’effondrement du cours de Bourse du distributeur stéphanois. Et, à l’été 2018, il avait lancé une nouvelle offensive de déstabilisation.

PDG et principal actionnaire du groupe (Casino, Monoprix, Franprix, Vival, Cdiscount…) pendant plus de trois décennies, l’ex-directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy au ministère des Finances, qui fut associé gérant à la banque Rothschild avant de se lancer dans les affaires à la fin des années 1980, a dû lâcher les rênes au printemps dernier. Le groupe Casino, ou plutôt ce qu’il en reste après la vente contrainte de ses filiales en Amérique du Sud et de la quasi-totalité de ses hypers et supermarchés français, est passé fin mars 2024 sous le contrôle d’un consortium dirigé par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky.

Quelques mois à peine après sa mise à la retraite forcée, l’ex-PDG, qui a longtemps contrôlé plus de 51 % de capital de Casino via une cascade de holdings, est reparti à l’attaque sur le front judiciaire. Le 9 juillet dernier, Jean-Charles Naouri, désormais simple actionnaire ultraminoritaire de Casino, a déposé plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris, Serge Tournaire, contre Carson Block, Muddy Waters « et tous autres ».

Spéculations sur la chute du groupe
La liste des méfaits présumés est impressionnante : « Manipulation de cours, diffusion d’informations fausses et trompeuses, délit d’initié, corruption active, association de malfaiteurs et recel de ces infractions », indique la plainte de 51 pages, que Le Figaro a pu consulter. Les avocats de Jean-Charles Naouri s’attendent à ce que Serge Tournaire désigne prochainement un juge d’instruction.

« La prophétie de Carson Block, telle que formulée depuis 2015, et les agissements entrepris dans ce cas de façon continue depuis lors auront conduit au dépeçage annoncé du groupe Casino, par une entente préalablement établie à cet effet, engendrant des conséquences économiques et sociales considérables », résume la plainte, avant de marteler le fond de la pensée de Jean-Charles Naouri : « Contrairement aux critiques portées par Carson Block, cette issue n’a aucunement procédé de prétendues carences du groupe. Malgré une dette en baisse (passant de 12 milliards en 2014 à 6 milliards en 2024), les frais financiers explosaient, passant de 100 à 500 millions par an, ce qui ne s’expliquait que par les attaques. »

En clair, ce n’est pas l’immense dette de Casino qui a provoqué sa chute, mais l’utilisation qu’en ont faite les spéculateurs : en pointant du doigt un risque de faillite, et en spéculant sur une chute du cours, Muddy Waters a entraîné une dégradation de la note de la dette par les agences, et donc une flambée de son coût, qui a fini par avoir raison du groupe…

« Avant l’attaque, il était reconnu que les actifs de Casino étaient les meilleurs du marché français, ajoute la plainte. Les prix pratiqués étaient au niveau de ceux affichés par l’enseigne Leclerc. Aucune critique sur le management n’était formulée et Jean-Charles Naouri était élu à plusieurs reprises le meilleur dirigeant de la distribution en Europe. » Avec autant d’atouts en main, comment le groupe Casino a-t-il donc bien pu être acculé, quelques années plus tard, à une quasi-faillite ? « D’évidence, la spirale infernale initiée en 2015 conduisait à pratiquer des hausses de prix et engendrait une désaffection des clients, malgré une dette en forte baisse, expliquent les avocats du PDG de l’époque. Cette mécanique, marquée par des attaques successives en meute, évidemment coordonnées, a conduit à la mort du groupe au terme de huit années, avec un impact social considérable. »

En juillet 2018, Jean-Charles Naouri avait déposé plainte auprès du procureur de la République, déjà pour manipulation de cours, diffusion d’informations fausses, délit d’initié et association de malfaiteurs. « Depuis lors, aucune avancée judiciaire n’était constatée en dépit d’une enquête préliminaire de six années, toujours en cours », relèvent ses avocats. C’est ce qui a incité l’ex-PDG de Casino à former une nouvelle plainte, avec constitution de partie civile cette fois…

En fait, une autre raison a poussé le dirigeant déchu à cette nouvelle offensive : il est lui-même sous la menace d’un procès pour corruption et manipulation de cours pour s’être attaché, entre septembre 2018 et mars 2019, les services de Nicolas Miguet. Cet homme d’affaires, à la tête d’organes d’informations boursières, aurait fait à ses abonnés des recommandations d’achat du titre du distributeur stéphanois.

« Casino a été contraint de solliciter l’aide de différents professionnels dans le cadre de la mise en œuvre d’une stratégie globale de protection », expliquent les avocats de Jean-Charles Naouri pour tenter de convaincre le Parquet national financier (PNF) de joindre les deux affaires. Las. Les avocats de Jean-Charles Naouri s’attendent à ce que le PNF, qui avait été saisi en 2020 par le gendarme de la Bourse, renvoie l’affaire Miguet devant le tribunal judiciaire.

L’ex-PDG convaincu qu’un complot a été ourdi par des rivaux
Si Jean-Charles Naouri repart à l’offensive avec une nouvelle plainte, c’est aussi qu’il est intimement convaincu que c’est un complot ourdi par des rivaux qui a conduit à la chute de Casino. Selon ses avocats, c’est l’ancien associé brésilien de Casino, Abilio Diniz, qui serait à l’origine de cette « opération de déstabilisation dénommée Napoléon » visant « à racheter la société Casino à vil prix et à conduire ainsi à son dépeçage ». Abilio Diniz, fils du fondateur du distributeur brésilien Grupo Pao de Açucar (GPA), et Jean-Charles Naouri avaient été au centre d’un violent conflit entre 2011 et 2013.

Pour empêcher la prise de contrôle de GPA par Casino, prévue par des accords signés entre les deux groupes en 2005, Abilio Diniz s’était allié à Carrefour. Face à la combativité de Jean-Charles Naouri, le Brésilien n’a jamais pu arriver à ses fins. Il avait fallu des tractations menées par William Ury, un ancien négociateur entre le gouvernement colombien et les Farc, pour que les deux hommes soldent leurs litiges, en septembre 2013.

« En février 2015, William Ury présentait Abilio Diniz à Carson Block, assure la plainte. Des informations confidentielles relatives à Casino étaient manifestement échangées entre messieurs William Ury, Carson Block et Abilio Diniz, l’année même au cours de laquelle ce dernier devenait grand actionnaire de Carrefour. » Dans sa plainte, Jean-Charles Naouri incrimine également les ex-patrons d’une banque anglaise et d’un cabinet d’analyse financière, qui ont écrit des notes défavorables à Casino, ainsi que le patron d’un distributeur et un banquier d’affaires. Persuadé de leur collusion avec Carson Block, il préconise même au futur juge d’instruction une liste de questions à poser à chacun d’entre eux. Abilio Diniz, lui, est décédé le 18 février dernier, quelques semaines seulement avant que Jean-Charles Naouri ne perdre définitivement le contrôle de Casino.