Le Figaro : David Layani prend le contrôle d’Atos

David Layani prend le contrôle d’Atos : l’incroyable revanche du «petit Poucet»

PORTRAIT - Son offre pour le sauvetage du groupe informatique vient d'être préférée à celle de Daniel Kretinsky. Une victoire pour cet entrepreneur de 45 ans qui s'est préparé patiemment depuis deux ans à avaler l’ex-fleuron tricolore au bord de la faillite.

David Layani s’en souvient-il ? C’était en 2009, il avait tout juste 30 ans. Déjà patron de l’entreprise de services numérique OnePoint, qu’il avait fondée sept ans plus tôt, le jeune dirigeant écumait encore les tables de poker les plus prestigieuses du circuit européen. Lors d’une partie à Barcelone, à l’occasion d’une manche où sa paire d’As au tirage lui assurait la meilleure main possible, le jeune entrepreneur s’était laissé piéger, après le tirage des trois autres cartes, par le bluff de l’Américain Phil Ivey, à la tête d’un brelan de 6. Lunette noire sur le visage, David Layani avait perdu une bonne partie de ses gains après ce « bad-beat ».

L’histoire se répète parfois dans la vie, mais pas toujours. Dans la partie de poker menteur pour la reprise d’Atos, David Layani a longtemps été raillé pour la faiblesse de ses cartes. À l’automne, alors qu’il s’emparait de 10% du capital d’Atos, aspirant à jouer un rôle central dans la destinée de l’entreprise alors accablée par 4,8 milliards d’euros de dette, un banquier parmi les plus influents de la place confiait auprès du Figaro : « Il a l’air sympathique, mais il me fait penser à cette phrase de Cocteau : ’puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs’ ».

Atos : les créanciers bancaires arbitres du duel entre David Layani et Daniel Kretinsky : http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/atos-entre-david-layani-et-daniel-kretinsky-la-bataille-continue-20240603

Une pique, pas la dernière, sur le chemin qui a finalement vu David Layani être sélectionné ce lundi soir par le conseil d’administration pour la reprise d’Atos, en consortium avec Walter Butler et le groupe Econocom. À 45 ans, le patron de OnePoint va devenir actionnaire de référence d’Atos, avec 20% du capital. Propulsé directeur général d’une entreprise phare du pays, qu’il convoite depuis plusieurs années. Un passeport pour se faire un nom dans le monde du capitalisme français, et une revanche sur les sceptiques. Du dédain, David Layani en a encore suscité ces dernières semaines dans le petit monde parisien des affaires. Avec ses 800 millions d’euros de fortune personnelle selon Challenges, d’aucuns ne donnaient pas cher de sa peau face au mastodonte Daniel Kretinsky, avec ses 9 milliards d’euros au compteur. Patron d’une belle entreprise de services numérique (ESN), avec 500 millions d’euros de revenus, David Layani visait un groupe dix fois plus gros que le sien, avec ses 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires, et ses 100.000 salariés.

Une préparation intense

«Il va se retrouver avec des miettes pour ses 10% de capital, une fois que la restructuration de la dette sera faite et les actionnaires rincés», pronostiquait un financier. Mais le patron de OnePoint est un opiniâtre. En octobre 2022, alors qu’il exprimait pour la première fois ses vues sur les activités digitales du groupe qu’il était prêt à racheter pour 4,2 milliards d’euros, il avait été traité avec mépris par Bertrand Meunier, alors président du conseil d’administration d’Atos. Celui-ci voyait en lui un «petit Poucet», pas un candidat sérieux. David Layani aurait pu passer à autre chose. Mais Atos est une obsession. «Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’il est très ambitieux», note une figure de la place parisienne qui l’a rencontré.

Ces deux dernières années, en très bon stratège, il s’est surtout préparé. L’homme d’affaires a troqué les lumières blafardes des salles de poker pour le charme bourgeois de son duplex de 400 mètres carrés, avenue Georges Mandel dans le XVIe arrondissement de Paris ou des bureaux flambant neuf de OnePoint, rue des Sablons, où il reçoit abondamment. Pour «Symphonie», nom de code donné à l’opération visant à devenir l’actionnaire de référence d’Atos, le chef d’orchestre s’est entouré des musiciens parmi les meilleurs.

Les banquiers d’affaires Grégoire Heuzé et son associé Stéphane Zeghbib (Altamoda), ou encore David Haccoun (Osborne Clarke); les avocats Antoine Gosset-Grainville (BDGS), spécialiste des sujets de gouvernance et de concurrence, et Saam Golshani (White&Case), un expert des restructurations financières qui a conseillé Daniel Kretinsky dans sa prise de contrôle de Casino l’an passé; les professionnels de la communication d’influence Stéphane Fouks et Michel Bettan (Havas) ou encore Julien Vaulpré (Taddeo). « Il a recruté tout ce que compte Paris d’avocats et d’agences d'influence », indique un banquier que Layani a essayé de démarcher. L’homme d’affaires est allé jusqu’à s’offrir les services de l’avocat et académicien François Sureau. Pour sa connaissance du droit public mais surtout son lobbying auprès du pouvoir. Une armée de généraux, pour un dirigeant qui a compris depuis longtemps l’importance de soigner ses connexions. « Quand vous discutez avec David Layani, il ne cesse de mettre en avant les gens qu’il connaît et avec qui il travaille », résume ce banquier d’affaires. Né à Belleville d’un père musicien et d’une mère travaillant dans l’événementiel, autodidacte sorti du système scolaire sans diplôme, c’est selon ses propres mots «sans réseau», «sans argent», «avec l’amour de ses parents» et «la foi du néophyte» qu’il s’est lancé en 2002.

De 1 à 3500 salariés

L’ascension sociale pour boussole, la révolution digitale comme moyen de l’assouvir. En l’espace de vingt ans, David Layani a imposé OnePoint comme l’un des cabinets de conseil en transformation numérique en vogue de la place. Banque, finance, assurance, énergie, industrie, médias, télécoms, secteur public...le groupe revendique plusieurs centaines de clients. Ses effectifs sont passés à 3500 salariés, ouvrant des bureaux dans 18 pays et cinq continents. Il multiplie pour cela acquisitions, une douzaine environ. Parti de zéro, OnePoint, dont Layani détient 80% du capital, revendiquait un chiffre d'affaires de 500 millions d’euros l’an passé. «Il détonne dans le milieu de l'informatique ou du conseil car ce n'est pas un ingénieur. OnePoint est une belle ESN, qui bénéficie d’une bonne marque employeur face aux grands du secteur », dit de lui un concurrent.

Une trajectoire au galop pour cet ancien cavalier de Polo. Elle lui a permis de s’offrir de nombreux biens immobiliers, en plus d’une écurie de pur-sang, deux attributs de la caste dominante. Mais cela ne lui suffit pas. L’establishment traite avec peu d’égards ceux qui n’ont pour guide que l’argent. Alors David Layani, qui se dépeint volontiers comme humaniste, veut redonner une partie de ce qu’il a reçu, selon la formule consacrée. L’entrepreneur multiplie les conférences et les rencontres sur l’égalité des chances, des sexes, l’entrepreneuriat, la méritocratie. Les concours aussi, où il officie comme jury pour dénicher les talents de demain. Une fois par mois, encore aujourd’hui, il organise des rencontres dans les bureaux de OnePoint avec la jeunesse en devenir du pays. Son entreprise a ouvert une école, et revendique plusieurs milliers de jeunes passés par ses formations. En 2018, il rend avec le député Didier Paris un rapport pour dynamiser les travaux d’intérêts généraux dans les peines de prison. Sa boîte de production, Place du marché, finance en 2019 le film Sœurs d’Armes de la journaliste et essayiste Caroline Fourest.

Légion d’honneur de Depardieu: les raisons de la colère d’Emmanuel Macron : https://www.lefigaro.fr/politique/legion-d-honneur-de-depardieu-les-raisons-de-la-colere-d-emmanuel-macron-20231221

Une omniprésence et un flair pour sentir les causes justes, qui finissent par lui valoir les honneurs de la Nation. Sa fierté et son émotion transpirent le 17 juin 2019 à l’hôtel Cassini, lorsqu’il se voit remettre l’insigne de Chevalier de l’ordre national du Mérite, par l’ancien président Nicolas Sarkozy et sous la recommandation de Gérald Darmanin dont il est proche. Dans les jardins de cet hôtel particulier, les hommes politiques de droite comme de gauche (Anne Hidalgo, Malek Boutih, François Baroin) côtoient journalistes (Léa Salamé, Caroline Fourest), essayistes (Jacques Attali), sportifs (Jean-Marc Mormeck) ou encore des personnalités comme Tiphaine Auzière, la fille de Brigitte Macron. David Layani redouble lors de son discours d’envolées sur le «génie français», et sa place singulière dans le monde. Alors que Nicolas Sarkozy se tient derrière lui, Layani ne semble pas encore tout à fait à l’aise dans cet exercice. Cela viendra. À ceux qui en doutent, le dirigeant prévient d’ailleurs que cette décoration «n’est pas un aboutissement, mais bien une invitation à continuer».

Le poids des relations

La proximité avec le pouvoir lui a donné, elle lui a aussi coûté. Depuis maintenant trois ans, David Layani est l’un des protagonistes de l’affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy. La justice l'a mis en examen pour avoir participé indirectement à l’opération de rétractation de Ziad Takieddine de ses accusations contre Nicolas Sarkozy. Il aurait financé la communication de l’intermédiaire libanais commanditée par la sulfureuse Mimi Marchand. David Layani, qui clame son innocence dans ce dossier, a encore été entendu par les enquêteurs à la fin de l'année dernière. Une partie du monde des affaires lui reproche également son implication dans le psychodrame de l’héritage des Casino Barrière. Très proche d’Alexandre Barrière, l’héritier de l’empire, il aurait pesé pour évincer le père et alors PDG du groupe, Dominique Desseigne. D’aucuns assurent qu’il aurait réussi par là même à remporter plusieurs prestations informatiques, ce qu’il nie fermement.

Derrière les paillettes du groupe Barrière, le putsch d’un fils contre son père : https://www.lefigaro.fr/conjoncture/derriere-les-paillettes-du-groupe-barriere-le-putsch-d-un-fils-contre-son-pere-20230731

Ces deux dossiers ont suffi à brosser le portrait d’un un cow-boy. Cela lui a-t-il porté préjudice dans sa conquête d’Atos ? Malgré l’échec de son offre d’octobre 2022, Layani est toujours resté à l’affût. Attendant le bon moment pour passer à l’action. Celui-ci se matérialisera à l’été 2023. Projet de vente de TechFoundations à Kretinsky (business qu’il ne voulait pas initialement), fronde des actionnaires minoritaires contre son adversaire Bertrand Meunier...les planètes s’alignent pour celui qui s’imagine bien croquer le reste des activités d’Atos dans le cloud, la cyber, le big data (regroupés au sein de la branche Eviden). L’idée étant de les rapprocher de OnePoint. En coulisses, il se rapproche des minoritaires comme Sycomore ou l'Union des actionnaires constructifs d'Atos (Udaac) pour forcer le destin sur le départ du président d’Atos et proposer des candidats. Jusqu’ici dans l’ombre, c’est à la fin de l’automne que l’entrepreneur révèle ses cartes. Il profite de l’effondrement du cours de Bourse pour franchir les 10% du capital et devenir l’actionnaire de référence d’Atos.

Partie de poker menteur

Un assaut qui lui a coûté 80 millions d'euros de deniers personnels, lesquels auraient bien été utiles dans la dernière ligne droite. D’autant que le rôle d’actionnaire, s’il lui a apporté de la visibilité, n’a pas été accueilli au début avec beaucoup d’enthousiasme par le duo à la tête d’Atos, composé du président Jean-Pierre Mustier mais surtout du directeur général Paul Saleh. David Layani mettra d’ailleurs plusieurs mois supplémentaires à se voir accorder deux sièges au conseil d’administration. Il faut dire que du côté de Jean-Pierre Mustier, la priorité est à la négociation des conditions de la vente de TechFoundations à Daniel Kretinsky, mais aussi des activités Big data et sécurité à l’avionneur Airbus pour désendetter le groupe. Pour des raisons différentes, les deux opérations échouent. Fin mars, Atos est plus acculé que jamais. Le mur de la dette se rapproche, le groupe entre en mandat ad hoc puis en conciliation. David Layani est maintenant en position de force. Il fait tapis dans les colonnes du Figaro. L’entrepreneur n’était venu chercher qu’une partie d’Atos, à savoir les activités d’Eviden, il veut désormais conserver le groupe intégré, et ambitionne ni plus ni moins que de créer «l’Airbus européen du cyber et du digital». Une stratégie et une direction, soufflent les syndicats, pour un groupe brinquebalé depuis trois ans au gré des valses managériales et des découpages à la portée plus financière qu’industrielle.


Le patron de OnePoint se pose également comme la solution, l’ancrage français vis-à-vis des craintes de l’Etat sur la souveraineté. Il emporte l’adhésion de la CFE-CGC, syndicat majoritaire chez Atos, autour de son projet de «OneAtos». Un appel du pied évident à Bercy. Avec Grégoire Heuzé, Julien Vaulpré, proches d’un Bruno Le Maire qui avait d’ailleurs inauguré le nouveau siège de OnePoint en 2019, David Layani croit pouvoir disposer d’appuis décisifs. Mais ce soutien ne se matérialisera jamais de façon explicite. Pire, en manifestant son intérêt pour reprendre dans son giron les activités sensibles d’Atos liées à la défense, Bercy rend le jeu encore plus lisible pour le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky qui n’aurait guère pu acquérir ce type d’actif sans déclencher une énorme levée de bouclier dans la sphère politique. « Layani fait de l’influence, mais un peu à l’ancienne. Dans un dossier comme celui-ci, ce n’est pas déterminant », estime un observateur.

Les reins solides pour relever Atos ?

L’argent l’est beaucoup plus. Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Daniel Kretinsky a failli lui ravir le trône. Malgré l’effort considérable demandé par le tchèque aux créanciers, sa brutalité dans la négociation et notamment pour convaincre les créanciers dans la dernière ligne droite, sa fâcherie avec le conseil d’Atos après avoir divulgué certaines informations confidentielles dans la presse,  sa volonté de démanteler le groupe contre laquelle les porteurs de dette étaient opposés, l’homme d’affaires tchèque est resté très longtemps en lice.

Dans la dernière ligne droite, c’est finalement le front uni opposé par les obligataires et une partie des banques au projet de reprise de Daniel Kretinsky, lequel demandait beaucoup plus d’effacement de dette, qui a fait la différence. Soutenant depuis maintenant quelques mois la démarche de Layani et son projet industriel «OneAtos», les porteurs de «bonds» ainsi qu’une partie des banques sont restés solidaires et ont résisté à l’opération séduction de la BNPParibas, qui avait rejoint l’homme d’affaires tchèque.

Si le choix du repreneur a été si long à se dessiner et notamment chez les banques, c’est aussi parce que David Layani, dans l’esprit des créanciers, n’était pas aussi solide financièrement que son adversaire. Deux de ses concurrents confient que OnePoint est moins profitable que ses pairs dans l’industrie des ESN, et que sa génération de cash ne permettait pas à elle seule une telle acquisition. «Depuis 20 ans, il réalise ses rachats en ayant recours à l’endettement et fait miroiter la croissance des revenus pour convaincre des investisseurs», souligne l’un d’entre eux. À l’automne dernier, son groupe a d’ailleurs reçu un financement de 500 millions d’euros de Carlyle, poche dans laquelle il a dû tirer pour financer son plan de reprise. Mais pour avoir les épaules plus larges, il a tenté de ratisser plus large encore. Xavier Niel a été approché pour mettre un ticket, sans succès.

Au final, Layani a trouvé auprès de Walter Butler et Econocom deux partenaires pour le suivre. Les 175 millions d’euros finalement mis sur la table ne lui donneront pas les 35% du capital initialement escomptés, mais seulement 20%. Et alors qu’il a pu espérer un temps devenir le PDG du groupe, il devra composer avec un président, qui pourrait être Stéphane Richard, l’ex-PDG d’Orange. « Les banques et les porteurs de dette n’ont pas une confiance absolue en lui », note un bon connaisseur de l’écosystème financier. «Le tandem avec Stéphane Richard serait un bon calcul, la grande qualité de Stéphane c’est son expérience. Et c’est un dirigeant qui n’est fâché avec personne», estime une figure du monde des télécoms qui l’a connu chez l’opérateur.

Ombre et lumière

David Layani, lui, va devenir directeur général du groupe. Un rôle d’opérationnel, crucial pour Atos, qui a connu cinq DG durant les quatre dernières années. « Passer de 3 500 à 100.000 salariés, cela va être un énorme défi pour lui. A-t-il les épaules ? », s’interroge un concurrent. Paradoxalement, c'est au moment où l'homme d'affaires est en pleine lumière qu'il va devoir s'attaquer à un colossal travail de l'ombre. Après deux ans de tergiversations, d'errances managériales, de projets de scission avortés, le groupe de Bezons a plus que jamais besoin de rassurer ses clients. « Dans nos industries du conseil et de l'informatique, il n’y a pas de patrons stars. Ce sont les clients qui brillent. Et ils aiment par-dessus tout la discrétion», indique le patron d’une ESN rivale. David Layani le sait. La partie pour le sauvetage d’Atos est encore longue. S'il a remporté cette manche, elle ne lui permettra pas de flamber.