Le Figaro : Daniel Kretinsky : « Si la France mène des politiques hostiles au ca

Daniel Kretinsky : « Si la France mène des politiques hostiles au capital et aux entrepreneurs, elle va le payer très cher »

Actionnaire clé de TotalEnergies, Editis, Casino et Fnac Darty, investisseur dans les médias, l’homme d’affaires tchèque alerte sur les menaces pesant sur l’attractivité du pays. Il juge aussi que les pays européens ont de « fortes tendances à l’autodestruction ».

À un an de l’élection présidentielle, l’homme d’affaires tchèque Daniel Kretinsky, un des principaux investisseurs étrangers en France, souligne l’importance de continuer la politique pro-business d’Emmanuel Macron.

DANIEL KRETINSKY. - Contrairement à une idée répandue, notre ambition n’est pas de gérer le déclin, mais de chercher de la croissance dans l’énergie, la grande distribution et la logistique. Ces secteurs ont pour point commun la nature essentielle des services fournis aux citoyens, où notre obsession est de proposer le meilleur service au meilleur prix. Nous cherchons à la fois de la croissance organique et des opérations de consolidation. EPH est la société d’énergie qui a eu la plus forte croissance en Europe. Notre priorité est la bonne exécution de nos stratégies dans les sociétés dont nous sommes l’actionnaire de contrôle et celles où nous avons annoncé vouloir le devenir. De nouvelles acquisitions sont possibles dans l’énergie et la logistique des colis, où nous avons acheté Relais Colis la semaine passée. Mais nous n’avons pas l’ambition d’investir dans des métiers nouveaux, sauf le cas échéant comme actionnaire minoritaire. C’est le cas partout et bien sûr en France, pays pour lequel j’ai une très grande affection.

Investir dans les médias (Marianne , Franc Tireur , Libération , TF1, T18…) est-il une façon de vous imposer dans l’establishment français ou de peser sur le débat public ?

C’est d’abord un engagement citoyen en faveur de la démocratie libérale, du pluralisme et d’une information sincère. Nos démocraties sont fragilisées par la montée des populismes, favorisée et amplifiée par l’hyperpuissance des plateformes numériques. Elles ont détruit le débat public et contestent l’existence même de l’objectivité et de la vérité, la distinction entre le vrai et le faux. Des médias indépendants ont cette fonction essentielle de résister à cette vague et de proposer une vision alternative, rationnelle et pluraliste, de la chose publique. C’est la première raison de nos investissements : pas pour soutenir nos intérêts, mais pour défendre les valeurs auxquelles nous croyons.

Dans notre façon de concevoir ces métiers, les interventions de l’actionnaire n’existent pas, sauf pour assurer le respect des valeurs démocratiques et de la déontologie journalistique. L’important est de garantir une information honnête et un débat contradictoire. Je crois aux contre-pouvoirs : un actionnaire tout-puissant, c’est dangereux, mais une rédaction toute-puissante aussi. Le pouvoir absolu de qui que ce soit n’est jamais bon pour la liberté de pensée et d’expression individuelle des journalistes.

TotalEnergies, dont vous êtes le deuxième actionnaire (4,1 % du capital) se trouve au centre de polémiques. Comprenez-vous ces attaques ?

Je constate dans les pays européens, y compris la France, de fortes tendances à l’autodestruction. Nous croyons à tort que nous sommes le centre du monde et que nous décidons seuls de notre destin. Alors que nos deux premiers concurrents, les États-Unis et la Chine, font tout pour renforcer leurs entreprises clés, qui dominent déjà le marché global, nous faisons tout pour affaiblir nos rares champions mondiaux. Nous avons largement détruit les grandes sociétés énergétiques en Europe, et sommes en train de détruire nos constructeurs automobiles et notre industrie chimique. Pensez-vous que cibler les grands producteurs de pétrole et de gaz européens est intelligent ? Alors que les États-Unis mettent tout en œuvre pour renforcer ExxonMobil, Chevron et Conoco, la France réfléchit à la manière de déstabiliser Total, par la taxation, les menaces de nationalisation… Pensez-vous que les sociétés américaines vont soutenir les consommateurs français comme le fait Total avec son plafonnement du prix à la pompe ? Pensez-vous que s’il y a une rupture de livraisons de pétrole, elles vont donner la priorité aux consommateurs français ? Avec un Total fort, la France jouit d’une sécurité d’approvisionnement. Des mesures de surtaxation vont compromettre les investissements, sans lesquels aucun pays ne peut prospérer. Pensez-vous que les investisseurs vont choisir un pays qui pénalise le succès ? Certes, la taxation provisoire des superprofits n’est pas la taxe Zucman, qui signerait la fin économique de la France. Mais le débat doit être très prudent et les conclusions très raisonnables. 75 % des profits de Total viennent de l’étranger. Une stratégie agressive menacerait les intérêts vitaux de la France.

Pourquoi lancez-vous une OPA sur Fnac Darty, dont vous êtes le premier actionnaire (28,5 %) ? Pour empêcher le géant chinois de l’e-commerce JD.com d’en prendre le contrôle ?

Nous sommes entrés au capital de Fnac Darty en 2021 car nous avons confiance dans la stratégie et le management de l’entreprise mené par Enrique Martinez. Nous sommes devenus leurs partenaires pour l’acquisition de la chaîne italienne Unieuro : la part de l’international est ainsi passée de 20 % à 40 % du chiffre d’affaires, et les synergies attendues dépassent 20 millions d’euros. L’OPA s’inscrit dans cette continuité et vise à faire de cette enseigne française un champion européen.

Bruxelles enquête sur une possible concentration verticale, car vous êtes propriétaire d’Editis, le deuxième éditeur français. Craignez-vous que la Commission exige des contreparties ?

En cas de succès de notre offre, il n’y aura pas d’intégration entre Editis et la Fnac. Elles resteront deux entreprises distinctes, avec des directions, des équipes commerciales et des objectifs propres. Nous respectons religieusement les engagements pris lors de l’acquisition d’Editis. La logique économique rend le favoritisme absurde. Fnac Darty ne représente que 14 % des ventes d’Editis. Il serait irrationnel de pénaliser les autres réseaux qui font 86 % de nos ventes. La force de Fnac Darty repose sur la diversité de son offre et sur la confiance des consommateurs dans sa neutralité. Fnac Darty est en compétition féroce avec Amazon et les plateformes chinoises. Le service aux consommateurs doit être sans faute et la largeur de l’assortiment est un des principaux atouts. Depuis qu’Editis appartient à notre groupe, les conditions commerciales accordées à Fnac Darty sont restées inchangées. Lagardère contrôle Hachette Livre et le réseau Relay : personne n’observe pourtant de distorsion structurelle du marché du livre.

Le milieu français de l’édition est en émoi depuis l’éviction d’Olivier Nora de Grasset. Editis pourrait-il profiter de cette crise pour récupérer des auteurs à succès et des éditeurs ?

Je ne vais pas commenter et moins encore critiquer les actions d’Hachette, concurrent d’Editis et fournisseur de la Fnac. Olivier Nora est quelqu’un de très bien, et je lui souhaite de continuer à jouer un rôle clé dans le monde de l’édition, dont il est l’une des grandes figures. Chez Editis, l’indépendance des éditeurs est sacrée, sauf s’ils portent atteinte à la loi ou aux valeurs démocratiques essentielles. Tous nos éditeurs et auteurs vous le confirmeront. Nous sommes entrés dans les médias et l’édition avec une logique de long terme. Nous entendons, avec Denis Olivennes, être les collègues des acteurs du livre pour longtemps et nous battre aux côtés des éditeurs au sein du Syndicat national de l’édition et de son président, Vincent Montagne, et aux côtés des libraires vis-à-vis desquels Editis a une politique exemplaire, notamment en matière de remise ou de délais de paiement. La librairie est le poumon de l’édition et l’édition l’un des organes vitaux de l’exception culturelle française.

Comprenez-vous les inquiétudes suscitées par Vincent Bolloré dans l’édition, le cinéma et les médias ?

Ne comptez pas sur moi pour des attaques personnelles. La philosophie de gestion dans le groupe Bolloré est différente de la nôtre. Mais le paysage de l’édition et des médias en France est très concurrentiel et personne n’est forcé de travailler avec une maison particulière, chez Hachette ou chez Editis. Les bons éditeurs, les bons auteurs et les bons journalistes peuvent faire les choix qui leur conviennent.

Dans la distribution alimentaire, Casino peut-il subsister avec une si faible part de marché ?

Ce qui compte, c’est la pertinence du positionnement, la cohérence du modèle et la capacité à générer de la valeur pour ses consommateurs. Sur ces trois dimensions, Casino a aujourd’hui une réponse efficace. Le plan de son équipe managériale de grande qualité, gérée par Philippe Palazzi, en qui j’ai une grande confiance, se concentre sur le commerce de proximité sur trois marchés porteurs (courses alimentaires, restauration à emporter et nouveaux services du quotidien) où se déplace la consommation. Le plan prévoit la rénovation de l’intégralité des Monoprix et le déploiement du nouveau concept de Franprix dans 800 magasins, un travail engagé avec nos entrepreneurs franchisés. Nous sommes au bon endroit, au bon moment avec de belles marques, la bonne stratégie et les bonnes équipes. Il faut maintenant avoir la structure financière qui permet de franchir cette étape majeure de croissance du groupe.

Actionnaire à plus de 51 % de Casino, vous négociez actuellement avec ses créanciers. Certains craignent que vous abandonniez le groupe si vous en perdiez le contrôle.

La situation n’est pas facile pour les investisseurs, les actionnaires, les hedge funds et les créanciers de la partie de la dette moins sécurisés que les banques. Nous avons tous investi sur des hypothèses qui se sont avérées loin de la réalité. La valorisation du groupe et le montant de la dette ne sont donc pas soutenables. Nous faisons face à l’impératif d’accepter la réalité, c’est-à-dire des pertes financières importantes, pour protéger la société qui mérite de prospérer, car son modèle économique est durable et pérenne. J’accepte que les actionnaires soient subordonnés aux créanciers et doivent subir les pertes en premier mais l’abandon total de la capitalisation de Casino ne suffit pas. Les créanciers doivent se comporter d’une manière responsable et accepter la réalité et la valeur actuelle du groupe. Le droit français a les moyens d’imposer une solution pour protéger la société. Je peux rassurer tous les clients, salariés et partenaires de Casino, franchisés, fournisseurs et assureurs-crédit : le groupe n’est pas menacé. Il est prospère, stable et soutenu par ses banques partenaires. Son bilan sera rééquilibré soit par un accord soit par une décision du tribunal. Nous sommes prêts à investir des sommes considérables, de plusieurs centaines de millions d’euros, suffisantes pour assurer le futur de Casino. Il y a sur la table une solution qui garantit son avenir.

Il y a quelques années, vous estimiez qu’Emmanuel Macron était une chance pour la France. Alors que la situation se dégrade dans le pays, voyez-vous un possible candidat à la présidentielle qui soit une chance pour la France ?

La révolution de l’intelligence artificielle n’est qu’à son début et va entraîner une croissance digne de celle des Trente Glorieuses pour les pays qui sauront en profiter. Encore faut-il se mettre en situation pour cela. La France a bénéficié de la politique de son président, qui a séduit les investisseurs par ses politiques rationnelles. Cela a permis d’éviter à la France la chute économique de l’Allemagne. C’est le crédit du président Macron. Je trouve injuste qu’il n’obtienne pas de reconnaissance pour cet apport majeur. Je souhaite à la France que cette politique d’attraction du capital et des talents continue. C’est vital. La concurrence est globale et féroce, avec les premières puissances mondiales défendant brutalement leurs intérêts économiques et ceux de leurs sociétés. Si la France réagit avec des politiques hostiles au capital, aux talents et à la motivation des entrepreneurs, elle va le payer très cher. J’espère que nous allons éviter ce scénario. Si vous voulez partager la richesse il faut d’abord la créer.