Croissance en berne, coalition divisée... L’Allemagne est-elle redevenue «l’homme malade de l’Europe»
DÉCRYPTAGE - La traditionnelle locomotive de l’Europe est en panne. Avec une coalition ingouvernable, Berlin paie entre autres les errements de sa politique énergétique et sa dépendance au secteur automobile.
Si le football était le baromètre de la santé d’un pays, l’Allemagne serait bien fragile. Après avoir brutalement congédié son sélectionneur, Hansi Flick, la Mannschaft s’est imposée sans gloire mardi soir contre l’équipe de France, et sans dissiper ses faiblesses. Signe de fébrilité tout à fait inédit, la Fédération, qui agit d’ordinaire avec pondération, avait limogé son principal technicien quelques heures seulement après une défaite humiliante contre le Japon (4-1). L’équipe qui hier inspirait la crainte et le respect sur les pelouses est aujourd’hui en plein doute.
Quant au pays lui-même, est-il redevenu «l’homme malade de l’Europe?», s’interrogeait l’hebdomadaire britannique The Economist au cœur de l’été, suscitant une nouvelle vague douloureuse d’introspection dans une nation d’ordinaire confiante et conquérante. Avec une récession qui se confirme en 2023 - de 0,4% selon l’institut IFO -, l’Allemagne est responsable du ralentissement de la zone euro, a pointé lundi la Commission européenne. Humiliation supplémentaire, l’Espagne, les États-Unis et surtout l’éternel adversaire français, dessinent pendant ce temps, leur conjoncture en rose.
«Warum wir nicht?» «Pourquoi pas nous?», s’angoissait fin août Der Spiegel, l’hebdomadaire de référence qui, d’ordinaire, s’abandonne volontiers au «french bashing». «La France est une Allemagne meilleure », ajoutait l’un de ses éditorialistes, Michael Sauga, louant les réformes d’Emmanuel Macron. La réponse à cette interrogation angoissée avait déjà surgi durant la pandémie, qui a grippé les approvisionnements extérieurs de l’industrie allemande et révélé sa dépendance excessive aux exportations vers la Chine. Les exportations n’ont progressé que faiblement au premier semestre 2023 (+ 2,9%) par rapport à la même période de l’année dernière, tandis que les importations reculaient de près de 5%.
L’impératif d’une transition écologique
La guerre en Ukraine a parachevé cette tendance. Elle a remis en cause un modèle industriel basé sur des livraisons de gaz à bas coût, gagées sur une politique d’accommodement funeste à l’égard du Kremlin. Les artisans de cette politique, de Gerhard Schröder à Angela Merkel, sont désormais relégués aux oubliettes de l’histoire. Au premier chef la chancelière, qui voit sa légendaire pondération associée à un péché d’immobilisme. Elle est accusée de ne pas avoir réformé un pays qui, durant une décennie, s’est endormi sur ses lauriers.
Bien que privée de gaz russe, l’Allemagne vient de renoncer au nucléaire sous la pression des Verts. Cette décision qui, il y a moins de deux ans, faisait l’objet d’un consensus, suscite aujourd’hui les critiques régulières des alliés du FDP et d’une frange croissante de l’opinion publique.
L’irruption de la guerre a conduit deux logiques à s’affronter: l’impératif politique d’une transition écologique, affirmé lors de l’accord de coalition de 2021 d’une part, et la crainte d’autre part de voir des piliers énergivores de l’industrie allemande, comme le chimiste BASF, flancher sous le fardeau des coûts. La nécessité de sauver les seconds risque de se faire au détriment de la vague verte. «L’heure n’est plus à subventionner ce qui appartient à l’histoire mais de faire en sorte que la transformation (écologique, NDLR) s’opère plus rapidement et qui plus est chez nous, en Allemagne», met en garde, Henry Knobbe-Eschen, président du comité d’entreprise du fabricant d’éoliennes Enercon (33.000 salariés).
L’impératif de la transition expose à nu l’état de délabrement des infrastructures, pourtant nécessaire à son accomplissement: des autoroutes dégradées en chantier permanent, que le FDP entend développer au nom de l’automobile reine émettrice de CO2. Et des chemins de fer asphyxiés faute d’investissements et de réformes. Deux heures suffisent pour rejoindre Paris et Bordeaux tandis qu’il en faut quatre avec un ICE, le TGV allemand, pour relier dans la même distance Cologne et Munich, critique le journaliste Thomas Wüpper, dans un livre consacré au «chaos de la Deutsche Bahn». Une entreprise laissée en jachère «par avarice et désintérêt». Cet ouvrage a été écrit… il y a cinq ans.
«Personne ne veut prendre de risques»
Pour sa part, le réseau numérique reste antédiluvien et la bureaucratie étouffante. «Dans les administrations, chacun cherche à se protéger en se réfugiant derrière l’argument du droit, censé assouvir le besoin absolu d’égalité, et ceci jusque dans les moindres virgules. Personne ne veut prendre de risques. Nous avons perdu la capacité à prendre des risques et à gérer l’imprévisible», se désole Frank Baasner, directeur de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg, pour qui la France dispose de dix ans d’avance dans l’administration numérique.
l’exposé de ces carences, le gouvernement a d’abord répliqué d’une manière réflexe, à l’unisson. «La dynamique de croissance n’est pas à la hauteur de nos ambitions mais l’Allemagne est un pays très fort, que ce soit sur le plan de la performance par habitant, le nombre de brevets déposés, la richesse de nos spécialistes, l’interdépendance internationale, les capacités…», énumère le ministre des Finances, Christian Lindner. Loin de rassurer la population, ces propos soulignent un décalage croissant entre la parole politique et la perception des électeurs, s’inquiète l’hebdomadaire Die Zeit.
Une part croissante de la population exprime sa méfiance à l’égard de l’État et des institutions publiques: de 27% à 42% entre 2017 et 2023 selon une enquête trisannuelle réalisée par l’Institut franco-allemand auprès des plus de 30 ans, même si le degré de satisfaction reste plus élevé que dans l’Hexagone. «Nous avons affaire à une crise qui touche tous les secteurs de la société, mais cette inquiétude s’exprime d’autant plus vivement que l’Allemagne dispose d’un niveau de prospérité plus élevé et qu’elle a donc plus à perdre», analyse le sociologue Dominik Enste, professeur à l’université technique de Cologne.
Montée de l’AfD
Les conflits qui agitent l’actuelle coalition cristallisent ce mécontentement. Les Verts et les libéraux s’y font la guerre sous l’œil détaché d’Olaf Scholz. «Cette alliance de progrès dont il ne reste pas grand-chose repose sur un chancelier et son parti social-démocrate qui n’ont jamais dans l’histoire bénéficié d’un taux d’approbation aussi faible (20%)», observe Manfred Güllner, directeur de l’institut de sondage Forsa. Tous les partis traditionnels, y compris la CDU, qui ont toujours garanti la stabilité politique de l’Allemagne, sont essorés. Seule l’AfD profite de la crise, ajoute le politologue, accomplissant ce qu’aucun parti d’extrême droite n’avait réussi à faire depuis 1945: élargir et consolider un électorat au-delà de sa clientèle radicale.
Sa percée sème la panique dans la classe politique. L’Alternative pour l’Allemagne surfe sur les peurs liées à l’immigration au moment où le pays fait face à une deuxième vague de réfugiés, aussi forte qu’en 2015. La première avait été bien gérée par Angela Merkel. La seconde tétanise le gouvernement fédéral qui, lesté du poids de l’histoire, peine à prendre à bras-le-corps ce défi politique. Réduisant ce dernier à un problème capacitaire, il laisse les régions se débattre financièrement pour gérer l’accueil des migrants.
Ce faisant, l’État creuse le fossé politique avec les Länder, déjà apparu lors de la crise sanitaire. Jouant leur propre carte politique, les présidents des seize régions du pays viennent de se réunir à Bruxelles pour exiger un programme de subvention de la facture électrique des grandes industries, auquel Berlin reste hostile. Or, nombre de réformes sont suspendues aux accords avec le Bundesrat, la Chambre haute qui réunit les Länder.
Un «pacte national»?
Olaf Scholz, qui jusqu’à présent minimisait les difficultés et appelait ses concitoyens à la patience, est brusquement apparu au Bundestag la semaine dernière, l’air impatient, proposant la création d’un «pacte national» réunissant les principaux acteurs du monde politique et économique. Une initiative susceptible «de remettre l’Allemagne sur les rails», et semblable aux tentatives de son homologue français, Emmanuel Macron. «Les citoyens en ont assez de cette stagnation, et moi aussi», a dit le chancelier en réclamant un effort collectif. Émanant d’un homme qui a rarement fait preuve de leadership, cet aveu n’a rien de rassurant. Et la promesse d’un pacte a suscité peu d’enthousiasme.
Plus que d’attendre un «choc venu du haut», l’Allemagne doit s’appuyer sur ses capacités locales à «agir et à innover», qui font la force du pays, soulignent les sociologues. À abandonner ses postures moralisatrices, quitte à surprendre là où on ne l’attend pas forcément. «Peut-être faudrait-il laisser de côté le fait de se considérer comme des champions du monde», avance Dominik Enste pour qui son pays est doté, parmi les nations industrialisées de l’OCDE, d’une plus grande «résilience». Bien que laborieuse lors de son match de football contre la France, mardi, l’Allemagne a été sacrée championne du monde de basket trois jours plus tôt. Une spécialité dans laquelle elle s’était auparavant très peu illustrée…