Créativité et intelligence artificielle : «Pourquoi il faut (re)lire Marguerite Yourcenar»
FIGAROVOX/CHRONIQUE - Dans Paradoxe de l'écrivain, publié en 1983, Marguerite Yourcenar s’interrogeait sur la place de la créativité humaine dans le roman. Un livre plus que jamais d’actualité à l’heure de l’essor des intelligences artificielles génératives, explique notre chroniqueuse Aurélie Jean.
Aurélie Jean est docteur en sciences et entrepreneuse. Elle a notamment publié Les algorithmes font-ils la loi ? (L'Observatoire, 2022) et coécrit Résistance 2050 (L'Observatoire, 2023). Dernier livre paru : Le code a changé. Amour et sexualité au temps des algorithmes, aux éditions de l'Observatoire.
En 1983, soit presque quarante ans après le déploiement de la version 3 de ChatGPT et des débats sur l'idée d'un grand remplacement des humains par l'IA, Marguerite Yourcenar s'interroge entre autres sur la place de la créativité humaine dans le roman. Dans une série d'entretiens sous le titre Paradoxe de l'écrivain, l'écrivaine déroule sa pensée sur nombre de sujets, celui de la créativité humaine en général et de celle de l'écrivain en particulier, en fait partie. Selon elle, la valeur ajoutée d'un bon écrivain s'inscrirait dans l'idée selon laquelle on le reconnaîtrait en quelques lignes voire en quelques mots. Ce qui n'est pas sans penser à cette même signature littéraire au temps des IAs génératives…
«Ils sont étrangement uniques car ils ont su tirer étrangement parti des circonstances et des faits et des émotions qui avaient été les leurs. Et c'est ce qui fait qu'ils sont reconnaissables.» Ces mots de l'écrivaine Marguerite Yourcenar résonnent chez quiconque a déjà créé dans sa vie… c’est-à-dire nous tous ! Et oui ! Même enfant on crée à travers un dessin, une maison faite en lego ou en pâte à modeler, ou encore une histoire entièrement imaginée dans une mise en scène qui incluent des dinosaures, des poupées, des voitures ou encore des peluches.
En pratique, quand on crée, on fait appel à ce qu'on nomme des ressorts et une ou plusieurs intentions. Les ressorts caractérisent le point de départ de l'acte de créer qui représente celui qui crée c’est-à-dire son histoire, et ses expériences. Les intentions caractérisant ce vers quoi on va, à savoir la raison concrète de l'acte de créer comme faire passer un message, rendre les choses belles, ou encore s'amuser. Peu importe la nature des ressorts et des intentions, leur existence est nécessaire à la création qui est alors le propre de l'être humain qui, contrairement à la machine (et donc à l'IA), maîtrise toutes les intelligences. En effet, la machine ne maîtrise que (le résultat de) l'intelligence analytique alors que nous - êtres humains - maîtrisons les intelligences émotionnelle, créative et pratique.
Certains aimeraient nous faire croire que l'humain deviendrait obsolète face à la machine toujours plus efficace, mais c'est oublier de préciser que cette même machine est déjà plus intelligente que nous analytiquement (et c'est tant mieux !). En revanche, elle ne maîtrisera jamais les autres composantes de l'intelligence bien humaine. En cela, une IA générative n'écrit pas ou ne crée pas un texte mais le génère comme son nom l'indique… et les écrivains le savent bien.
La pensée de Marguerite Yourcenar est intéressante car elle soutient d'une certaine manière l'idée que le style d'un auteur ne peut en aucun cas être utilisé sans en évaluer l'usage au sein d'un modèle d'IA. Le cas contraire, le plagiat en est la conséquence évidente. En pratique, une IA générative comme ChatGPT, entraînée sur un jeu de textes pantagruéliques, fabrique ce qu'on nomme des corrélations et des analogies statistiques sur ces textes en détectant des signaux faibles et forts, pour en retour générer un texte en réponse à une requête. À ceux qui affirment qu'une IA générative est capable d'écrire du Proust ou du Baudelaire, on leur répondra que ce n'est pas comprendre le besoin d'intentions et de ressorts chez celui ou celle qui écrit et qui n'existent aucunement chez la machine. Mais aussi qu'un style bien identifiable doit pouvoir être valorisé au sein des bases de données utilisées pour construire ces IAs génératives afin d'écarter le risque de plagiat, et la violence qui va avec. On comprend alors les discussions actuellement en cours où les écrivains, les scénaristes ou encore les journalistes revendiquent leur droit de protéger leurs créations… et leur style !
La pensée de Marguerite Yourcenar, il y a presque quarante ans, nous démontre également qu'il faut toujours contextualiser les grandes questions et préoccupations de notre époque dans les temps longs… On y trouve souvent des réponses qui nous éclairent, des interrogations qui nous bousculent ou encore des espérances qui nous font vivre. Marguerite Yourcenar avait raison, et on lui dit merci.