Chez les Agnelli, la guerre ravageuse de la fille de «l’Avvocato»
EMPIRES ET GUERRES D’HÉRITIERS (5/5) - Margherita remet en cause les modalités de la succession de son père, Gianni Agnelli, puis de sa mère, Marella. Un combat qui la met aux prises avec ses propres enfants, dont John Elkann, devenu le patron de la dynastie.
Le capitalisme familial a bâti certaines des plus belles entreprises et des plus grandes fortunes du monde. Mais chaque passage de témoin d’une génération à une autre est un moment périlleux. Quand une entreprise est en héritage, des frères et sœurs, cousins et cousines, fils et filles, enfants et parents se déchirent parfois pour le patrimoine et le pouvoir. Le Figaro fait le récit de certaines de ces batailles, à la fois intimes et publiques.
Dans la presse internationale, pour tous les investisseurs, il est «l’héritier Agnelli». À Turin, il est le chef de la dynastie la plus puissante d’Italie. Vingt ans après son accession au trône après les décès de son grand-père Gianni Agnelli en 2003 et de son grand-oncle Umberto en 2004, le monde entier reconnaît John Elkann comme tel. Le monde entier, sauf peut-être sa propre mère. Margherita Agnelli de Pahlen, la fille de «l’Avvocato» Gianni, bataille devant les tribunaux pour son héritage. Et cela fait près de vingt ans que cela dure. On n’est jamais si bien trahi que par les siens. Qui des deux, du fils ou de la mère, le pense le plus fort?
Il faut plonger dans l’histoire de la famille pour comprendre les enjeux. John Elkann, c’est la cinquième génération d’une dynastie où le pouvoir s’est transmis de grand-père en petit-fils. La loi salique a exclu les filles. La mort a fauché les fils. C’est parce qu’Edoardo, le fils du fondateur de la Fiat (Fabbrica Italiana Automobili Torino) Giovanni Agnelli, dit «le Sénateur», a perdu la vie dans un accident d’hydravion en 1935, que son petit-fils, Giovanni, dit «Gianni», a pris la tête de l’empire en 1945. C’est parce qu’un autre Edoardo, le fils mal aimé de l’Avvocato, était empli d’un spleen qui l’a poussé au suicide en 2000, et parce que Giovannino, son neveu chéri, a été foudroyé par un cancer à 33 ans, que John Elkann est devenu le chef du clan. «Jaki» n’avait que 21 ans quand Gianni a intronisé l’aîné de ses petits-enfants en le faisant entrer en décembre 1997 au conseil de Fiat.
Pour éviter la dispersion du capital au fil des générations, létale pour les empires familiaux, l’Avvocato avait logé ses parts dans un holding, Dicembre, qui détient une minorité de blocage dans la société en commandite Giovanni Agnelli BV. C’est à cet étage qu’on trouve une centaine de descendants de la dynastie Agnelli, souvent croisée par diverses unions avec la fine fleur de l’aristocratie européenne - les Fürstenberg, les Nasi, les Brandolini d’Adda, etc. Cette société est à son tour actionnaire d’Exor, la tour de contrôle des participations au capital de Fiat - devenu Stellantis -, de Ferrari, de CNH, de l’Institut Mérieux ou encore de Gedi (presse) et de The Economist.
Quand Gianni Agnelli décède en 2003, sa veuve, Marella, et sa fille, Margherita, concluent une transaction et un pacte successoral. À Margherita les biens immobiliers - dont les fameuses villas piémontaises Frescot et Perosa, et les maisons en Corse et à Paris - et la monumentale collection d’art où l’on trouve des œuvres de Klimt, Picasso, Bacon ou Warhol. En tout, il y en a pour plus de 1 milliard d’euros, qui valent bien plus aujourd’hui. En échange, la fille laisse à sa mère ses parts (37 % du capital, valorisés 106 millions d’euros) de Dicembre. Fin de l’histoire. Margherita, remariée depuis 1981 à Serge de Pahlen, avec qui elle a eu cinq enfants, peut couler des jours heureux, à l’abri du besoin et loin des Agnelli. Marella exauce le vœu de son mari avec qui elle a formé l’un des couples les plus en vue du business et de la jet-set: elle passe le pouvoir chez Dicembre à John, majoritaire, Lapo, et Ginevra Elkann, les trois enfants que Margherita a eus de son premier, et bref, mariage avec l’écrivain français Alain Elkann.
Margherita fait exploser sa première bombe le 30 mai 2007: elle affirme qu’on l’a trompée. Qu’on lui a caché des actifs de la succession de son père. Elle met en cause les conseillers de l’époque, dévoués à l’Avvocato, qui lui ont fait signer des documents à la hâte. Elle réclame un inventaire, veut savoir ce qu’il y avait au Lichtenstein ou dans les Caraïbes. Sur ce volet, elle sera entièrement déboutée, jusqu’en cassation en 2015. Mais la bataille laisse des traces. Elle a fait prospérer la rumeur d’un trésor caché des Agnelli. En 2016, elle lance une nouvelle salve de procédures, contre sa mère, Marella. La matriarche s’éteint en février 2019, à l’âge de 91 ans. Sa fille assiste aux obsèques. À Turin, il se dit qu’avec sa mère, Margherita est prête à enterrer aussi la hache de guerre. Ses conseillers assurent qu’elle ne souhaite plus que se rapprocher de ses aînés. Ce n’est qu’une trêve.
Dès le mois de décembre 2019, elle repart à l’assaut. Considérant avoir soldé les comptes avec sa fille avec les accords de 2003 et 2004, Donna Marella a laissé tout ce qui lui restait à ses trois petits-enfants Elkann. Les cinq Pahlen seraient-ils moins Agnelli qu’eux? Margherita reprend le combat. Depuis l’an dernier, elle et ses nouveaux conseils ont trouvé un autre angle d’attaque, ouvert un nouveau front. Selon eux, la transaction et le pacte successoral de 2004 sont invalides. Ils ont été signés en droit suisse, le pays de résidence déclaré de Marella Agnelli.
Or, ils se font fort de démontrer, témoignages de proches et d’employés, plans de vol de jet privé et autres factures à l’appui, qu’elle vivait davantage en Italie et au Maroc et pas assez longtemps en Suisse pour prétendre à cette résidence fiscale. Margherita veut casser les contrats d’origine, et amener la justice italienne à se prononcer. En Italie, le régime du droit des héritiers réservataires s’applique. Marella n’aurait pas pu ne rien laisser à sa fille et à cinq de ses petits-enfants, est-il avancé. À Turin, le tribunal saisi a suspendu début juin la procédure dans l’attente que celle engagée en Suisse, devant le tribunal de Thoune, soit menée à son terme. Aux plaintes de l’une répondent les plaintes des autres. Il y en a pour des années.
Qu’est-ce qui fait courir Margherita Agnelli de Pahlen? Un besoin de vérité, d’équité? «Ce n’est pas le combat d’une folle», affirme un proche du dossier, quand un autre suggère qu’elle «devrait être traitée». Les Elkann se murent dans le silence. «C’est douloureux», dit un proche de la famille. Quelles blessures intimes se cachent derrière les assignations? «J’ai toujours cherché à me construire en demandant conseil aux personnes que je respecte et que j’estime. Malheureusement, ma mère n’en fait pas partie. Il n’y a pas de place pour elle dans ma vie», avait réagi Lapo Elkann en 2007. «Après avoir essayé un million de fois, il n’est plus possible de dialoguer avec elle», a commenté John Elkann dans le Corriere della Serra en 2020.
«À chaque fois, cela tombe un peu plus bas. Cela jette des tonnes de boue sur la famille. C’est sordide», commente un proche. Sordide, oui. Vulgaire, même, ce contraste entre le raffinement à l’italienne qui s’attache au nom des Agnelli et ce grand déballage. Comme si la dynastie, comme celle des Kennedy à laquelle on la compare parfois, ne pouvait se perpétuer sans une dose de dramaturgie. Margherita n’est pas la seule, tant s’en faut, à avoir alimenté les colonnes de la presse à scandale. Lapo a fini une nuit de 2005 dans le coma à l’hôpital. Overdose. Le cousin Andrea a dû quitter l’an dernier la présidence de la Juventus avec tout le conseil sur fond d’enquête judiciaire. Mais la fille de Gianni est en rupture de ban. «Elle est allée complètement à contre-courant de la tendance familiale», avait dit John Elkann à Pierre de Gasquet (1). Le clan fait bloc. Jaki a gagné ses galons de patron.
Ce n’était pas gagné. En 1998, son oncle Edoardo avait vertement critiqué le choix de son père de faire de John Elkann un administrateur du groupe à seulement 21 ans. «Nous sommes proches du geste de Caligula qui nomme son cheval sénateur», avait-il dénoncé (1). À la mort de Gianni et d’Umberto, le dauphin, entouré de régents, ne faisait pas l’unanimité. Jeune et gauche, avec ce phrasé un peu lent qui donne à son expression une allure de léger différé. À moins que cela témoigne d’une volonté de contrôle chez celui qui a toujours pris très au sérieux sa responsabilité de chef de clan.
John Elkann fait ses premiers pas dans un groupe en crise. Au début de ce siècle, le destin de Fiat semble être de devoir être racheté ou de mourir ; celui de la famille d’abdiquer cet héritage si emblématique ou de se ruiner dans son renflouement permanent. Une partie de la guerre d’héritage se joue d’ailleurs là. Après avoir participé à une première augmentation de capital abondée par la famille, Margherita a probablement cru faire une bonne affaire en abandonnant ses parts de Dicembre à sa mère. Quitter le navire Fiat à l’époque semblait sensé.
Mais la fortune des Agnelli n’était finalement pas décadente. Sous le règne de John Elkann, sa valeur a explosé. «John a démontré qu’il était à la hauteur des espoirs placés en lui par mon frère Gianni», déclarait dans Les Échos en 2015 Maria Sole Agnelli, la sœur de l’Avvocato.
27 milliards de dollars: l’empire minier convoité de la «princesse de Pilbara» : https://www.lefigaro.fr/societes/27-milliards-de-dollars-l-empire-minier-convoite-de-la-princesse-de-pilbara-20230803
La famille a tenté le tout pour le tout en 2005, remis au pot pour garder le contrôle en passe d’être pris par les banques créancières. Le magicien Sergio Marchionne, arrivé en 2004, a fait des miracles. Il a sauvé Fiat, osé la reprise Chrysler en 2009, et ouvert la voie qui a permis la fusion avec PSA en 2019, conclue par Elkann, pour créer Stellantis. Les Agnelli n’en ont que 14,5 %, mais leur nom est attaché au groupe dont ils sont le premier actionnaire avec John Elkann à la présidence du conseil d’administration. «La dilution n’est pas un désengagement ; c’est parfois la condition pour que l’entreprise se développe. Nous assumons ce choix d’entrepreneurs», expliquait en 2021 John Elkann au Figaro. Parallèlement, la valeur de Ferrari s’est envolée. Exor, le principal véhicule d’investissement de la galaxie, pèse 30 milliards d’euros dont 9 milliards tirés de la vente de Partner Re, à réinvestir.
Le combat de Margherita peut-il couper la trajectoire de son fils? Si elle gagne, affirme un proche du dossier, elle pourrait revendiquer non seulement une plus grande part d’héritage, mais aussi la moitié du capital de Dicembre. Une hypothèse à laquelle le camp d’en face n’accorde aucun crédit. Dicembre est de droit suisse et le restera quel que soit le destin en justice des procédures de Margherita. «À aucun moment, le contrôle du groupe ne peut être mis en péril», avance un bon connaisseur.
(1) «La Dynastie Agnelli», Pierre de Gasquet, Grasset, 2006.