Le Figaro : Ce que contient vraiment le rapport sur la modulation du parc nucléa

Ce que contient vraiment le rapport sur la modulation du parc nucléaire d’EDF

EXCLUSIF - Les variations à la hausse et à la baisse de la production de ses réacteurs pourraient coûter à EDF plusieurs milliards d’euros au cours des prochaines années. Bernard Fontana, son PDG, interrogé par Le Figaro, rassure sur la capacité de l’entreprise à apporter des réponses.

EDF est confronté à un étrange dilemme. D’un côté, la nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3), publiée vendredi matin, lui fixe un objectif ambitieux de production d’électricité nucléaire. De l’autre, le fonctionnement du marché de l’électricité lui impose de réduire cette même production, notamment quand celle de l’éolien et celle du solaire s’envolent. Cela se traduit par le recours accru à un procédé bien connu de l’exploitant de réacteurs : la modulation de son parc, soit une gestion à la baisse - puis à la hausse - de sa production.

Le phénomène s’est accéléré depuis deux ans, avec la mise en service de nouvelles capacités de production éolienne et solaire, alors que la consommation d’électrons reste atone. « Historiquement, le parc nucléaire a toujours contribué à l’équilibre du système électrique français. Il peut ajuster à la baisse jusqu’à 80 % de sa puissance en trente minutes, jusqu’à deux fois par jour, précise Bernard Fontana, le PDG d’EDF, au Figaro, dans un entretien exclusif. Aujourd’hui, il est confronté à des situations nouvelles, avec des niveaux et des fréquences de modulation plus rapprochés. »

Une interrogation s’est dès lors immiscée dans le débat, jusqu’à sortir du cadre technique pour gagner celui de la politique : quel est le coût de cette modulation ? Ce qui pose en creux une autre question : les renouvelables font-ils perdre de l’argent au nucléaire ? Et la France n’est-elle pas en train de bâtir des surcapacités de production en électricité ? « Nous avons besoin de tout notre parc nucléaire. Les 22 et 23 novembre 2025 (lors d’un pic de froid, NDLR), toutes nos installations tournaient pour répondre à la demande », explique Bernard Fontana. Qui précise que dans le cadre de la PPE 3 « un travail a été engagé afin d’établir une approche consolidée et un chiffrage global du système électrique. EDF y contribue en s’appuyant sur les analyses et les enseignements issus du rapport sur la modulation. » Après des semaines de spéculation sur son contenu, ce rapport, que Le Figaro a consulté, a été publié lundi.

Une accélération de la modulation du parc
Essentiellement centrée sur les éléments techniques, l’étude confirme que la modulation a d’importantes conséquences. Ces baisses de production plus fréquentes peuvent conduire jusqu’à des arrêts de réacteurs, ajoutant de la complexité à leur gestion, aussi bien sur le plan matériel qu’humain. « Nous sommes face à un enjeu économique lié à l’usure prématurée de certains équipements, comme les turbines, les pompes ou les alternateurs, et à une réduction de notre production. Pour une entité avec principalement des coûts fixes, cela impacte directement le coût unitaire de production », résume Bernard Fontana. Pour autant, le chiffrage précis de cet impact s’avère être un casse-tête. « Le chiffrage précis fait partie des choses sur lesquelles nous sommes en train de travailler. Nous avons des éléments, mais pas des coûts complets », reconnaît le PDG.

Les auteurs du rapport ont établi de premières estimations, qui doivent être affinées. L’impact de la modulation sur les coûts de maintenance et les dépenses supplémentaires liés à la mobilisation des équipes serait d’environ 366 millions d’euros par an pour le groupe. À cela s’ajoutent quelque 3 milliards d’euros de charges supplémentaires pour remplacer prématurément des équipements (turbines, pompes ou encore alternateurs). Cependant, de telles dépenses ne sont pas réalisées en une seule fois et sont amorties sur plusieurs années, voire décennies.

À cause de la modulation, EDF a abaissé sa production de 31 térawattheures en 2024, puis de 33 TWh en 2025. « Une partie de cette modulation a été mise en place par EDF pour économiser du combustible (18 TWh en 2024) », précisent les auteurs du rapport - confronté à des prix bas de l’électricité, l’énergéticien préfère ne pas produire pour ne pas utiliser son uranium. Le solde, soit 13 TWh de modulation, « a été réalisé exclusivement en raison de manque de débouchés économiques ».

La modulation pourrait atteindre 42,5 TWh en 2028, selon les auteurs de l’étude, si la consommation n’augmente pas. Une forte hausse, donc. « L’année dernière, nous avons produit 373 TWh d’électricité nucléaire et nous avions un productible de 410 TWh », précise Bernard Fontana, sans évaluer le manque à gagner pour le groupe.

Cerise sur le gâteau, le parc nucléaire n’est pas seul à être concerné : les barrages hydroélectriques et les centrales à gaz d’EDF modulent aussi. Ce qui vient encore compliquer les calculs. Ainsi le gestionnaire du réseau de transport (RTE) a chiffré à 20 milliards d’euros par an les effets économiques de ces surcapacités sur l’ensemble du système électrique français, dans un scénario de décarbonation lente. D’où la réponse obstinée d’EDF et du gouvernement à la question : il faut électrifier les usages, avec un objectif de hausse de la consommation de 150 TWh en 2035.

Pas d’inquiétude sur la sûreté
« La sûreté de nos installations est préservée » en cas de modulation, rassure Bernard Fontana. Et le PDG de préciser les solutions à mettre en place pour limiter ces variations de production. La première est « l’électrification des usages dans l’industrie ». Le processus est lancé « chez ArcelorMittal, Aluminium Dunkerque… Au total, il y a six cents projets d’électrification, et des nouveaux projets, comme l’usine de Safran », égrène Bernard Fontana. Autre levier, l’implantation de centres de données. « EDF est le troisième propriétaire foncier en France, nous avons des terrains pour les accueillir rapidement », indique le PDG. Le groupe public mise aussi sur l’électrification des transports (voitures électriques et poids lourds) et du chauffage des bâtiments avec le développement des pompes à chaleur.

Pour mieux faire correspondre la consommation avec la production, d’autres mécanismes sont également actionnés, comme la mise en place de nouvelles plages horaires pour les heures creuses et les heures pleines, le développement des batteries stationnaires ou encore la modulation des énergies renouvelables. « Davantage d’installations solaires et éoliennes vont devoir moduler leur production. Mais le vrai levier, c’est l’électrification des usages », insiste toutefois Bernard Fontana. Le PDG d’EDF salue « la publication de la PPE. Le texte confirme les objectifs et donne de la visibilité aux acteurs industriels. »