Cavallo, l’île des milliardaires devenue zone de non-droit en Corse
RÉCIT - Cet îlot de 120 hectares à la réputation sulfureuse, situé entre Bonifacio et la Sardaigne, est quasiment interdit d’accès aux visiteurs par les propriétaires des lieux. Alors que la puissance publique tente de reprendre la main, la justice veut en finir avec cette situation.
Cavallo ou Cavaddu en langue corse. Un îlot de 120 hectares composés de villas luxueuses nichées derrière les roches granitiques, où les eaux turquoise côtoient une nature exceptionnelle entre la Corse et la Sardaigne. Dans ce paradis, situé dans la commune de Bonifacio, à moins d’être de riches touristes, les non-résidents ne sont pas les bienvenus. Alors que les plages font partie du domaine public maritime, de nombreux témoignages évoquent la présence « dissuasive » d’agents de sécurité employés par les propriétaires de villas, lesquels refoulent les visiteurs - de manière illégale - en invoquant le caractère privé des lieux.
Face à cette étonnante situation, figée depuis des décennies, la collectivité de Corse, dirigée par les autonomistes, a récemment décidé de reprendre la main. Cavallo fait partie des six sites prioritaires qui font l’objet d’un plan d’aménagement voté à l’Assemblée de Corse au début de l’année. Le programme prévoit quelque 430.000 euros de travaux échelonnés entre 2025 et 2032 qui comprennent notamment la création d’un sentier littoral et l’aménagement de deux pontons d’accès situés au nord de l’île. La commune de Bonifacio a, elle, voté la reprise en régie du port de l’île, à partir de juin 2026. La situation, urgente, semble en effet mériter les grands moyens.
« Alors que chacun semble s’accorder sur la nécessité de préserver son environnement exceptionnel, il faut regretter une forme de privatisation de cette île et le mépris presque habituel du droit des sociétés, du travail, de la fiscalité, de l’urbanisme et de l’environnement », confie Jean-Philippe Navarre, le procureur de la République de Bastia. Volontiers décrite comme l’un des joyaux de la Corse, l’île de Cavallo apparaît à bien des égards être avant tout « l’île des non-droits : non-droit économique ou fiscal, non-droit urbanistique et non-droit de l’environnement. »
Bill Gates et Zidane
À Cavallo, les maisons s’arrachent à plusieurs millions d’euros et sont surtout occupées par des ressortissants italiens fortunés. Les stars fréquentent aussi ce bout de terre isolé en Méditerranée où la discrétion et l’entre-soi sont un art de vivre. Silvio Berlusconi y faisait parfois escale, Bill Gates y a séjourné, tout comme Zinédine Zidane. Le luxueux Hôtel des Pêcheurs, ouvert aux touristes, est l’unique établissement des lieux et accueille régulièrement des célébrités, banquiers et capitaines d’industrie.
Il y a quelques années, le caillou attirait aussi les mafieux et voyous en tout genre, désireux de blanchir leur argent à l’abri des regards indiscrets. Un cocktail détonant rendu possible par un processus de privatisation lancé en 1968, sous l’impulsion de Jean Castel. Cette année-là, l’ancien « prince des nuits parisiennes » décédé en 1999, achète l’archipel des Lavezzi, un ensemble de 23 îles, îlots et récifs qui comprend Cavallo pour trois millions de francs, plages comprises. Après la rétrocession à la commune de Bonifacio au début des années 1990, le reste de l’archipel devient un site classé en réserve naturelle. Seule Cavallo échappe à cette réglementation et Jean Castel obtient de la transformer en site de tourisme d’ultraluxe.
En 1993, un mafieux italien, Lillo Lauricella, fait main basse sur l’île. Ce Palermitain occupe depuis quelques années le poste de président-directeur général de la Compagnie des îles Lavezzi, chargée notamment de l’aménagement de Cavallo. Durant son « mandat », l’île passe à l’ère du béton, sur fond de rackets, blanchiments d’argent et d’attentats. L’homme est soupçonné de blanchir à Cavallo, l’argent de la drogue issu du trafic opéré par la Cosa Nostra. Lillo Lauricella noue aussi des relations empreintes d’ambiguïtés avec les clandestins nationalistes corses du FLNC (Front de libération nationale de la Corse). Plusieurs organisations nationalistes se mettent à racketter le mafieux italien et augmentent leur influence sur l’île. En quelques années, ont lieu plusieurs dizaines d’attentats. En 2002, Lillo Lauricella est abattu au Venezuela, du côté de Caracas.
Tentative autonomiste
Une fois arrivés au pouvoir à la tête de la région en 2015, les autonomistes s’attaquent au développement urbanistique de l’île, symbole, selon eux, de la spéculation immobilière. En 2018, Gilles Simeoni, président nationaliste de la collectivité de Corse annonce la préemption d’une parcelle de Cavallo, pour un montant de 2 millions d’euros : « Cette préemption, avançait-il alors, c’est une façon pour la puissance publique de prendre pied à Cavallo et de dire que le cirque de ces dernières décennies est terminé. Les sociétés écrans en Suisse, aux Îles Caïman, la mafia, les gérants PDG assassinés au Venezuela, tout ce que vous avez connu. »
Sauf que les choses ne se déroulent pas comme prévu. En septembre 2023, sur la base d’un signalement de la Chambre régionale des comptes, le parquet de Bastia ouvre une enquête pour « concussion » (le fait, pour une personne dépositaire de l’autorité publique en charge d’une mission de service public, de percevoir une somme indue ou d’accorder à un tiers une exonération d’une somme due à l’autorité). Gilles Simeoni était poursuivi pour ne pas avoir perçu les loyers d’un restaurant, géré par un entrepreneur proche d’une bande criminelle. Le dossier a finalement été classé sans suite. Mais il illustre toutes les difficultés rencontrées par la puissance publique pour récupérer Cavallo.
Siffler la fin de la récré
En mai 2025, le conseil municipal vote la reprise en régie communale, de l’enceinte portuaire, à compter de juin 2026. L’infrastructure est gérée depuis plus de 30 ans par une société privée. Dans le même temps, le nouveau plan local d’urbanisme (PLU) de la cité des Falaises, qui doit être validé avant la fin de l’année, veut acter le principe de zéro construction nouvelle à Cavallo. : « Cavallo est située sur la commune de Bonifacio, dans la République française, affirme Jean-Charles Orsucci, maire de Bonifacio. Il ne s’agit pas de remettre en cause l’existence d’un quartier résidentiel. Mais de tourner une page d’un lieu où il y a eu des dérives mafieuses et nationalistes. »
Si l’élu veut éviter « la surfréquentation » pour préserver la quiétude des habitants, il veut avant tout « siffler la fin de la récré face à cet état de non-droit. » « Je m’intéresse à cette île depuis 2008 et mon arrivée aux responsabilités », assure-t-il en vantant un premier bilan : « J’ai réussi à imposer le financement de la construction d’une usine de traitement des eaux usées, à charge des propriétaires privés. À présent, nous allons nous réapproprier le port de plaisance. » Les choses semblent toutefois loin d’être gagnées aux yeux des associations environnementales qui se battent depuis des décennies pour préserver ce territoire.
Dans leur ligne de mire, des constructions en zones Natura 2000 ou protégées : « Cavallo peut préfigurer ce qui risque d’arriver sur les côtes de la Corse et ailleurs », prévient Vincente Cucchi, membre d’ABCDE, association de défense de l’environnement qui œuvre dans l’extrême sud de la Corse. « Cette île, considère Cucchi, est perdue, par la faute d’une urbanisation très dense, qui continue malgré les années et notre dénonciation des permis ou baux suspects. Plusieurs permis illégaux ont d’ailleurs été annulés par la justice administrative. C’est une île de non-droit et tous les abus n’ont pas cessé. Il y a des prises de paroles publiques qui sont en contradiction avec la réalité du terrain. »
Pour Vincente Cucchi, l’île est aussi soumise à une pression immobilière importante : « Aucune mesure de protection environnementale fixée par la loi n’est respectée. La collectivité de Corse a voulu préempter une parcelle, mais l’intérêt de cette opération nous a échappé. »
L’île de Cavallo fait figure d’anomalie
Au milieu de l’archipel des Lavezzi qui compte 23 îlots, en majorité à l’état sauvage, l’île de Cavallo fait figure d’anomalie : « les différentes enquêtes désormais conduites par le pôle économique et financier de Bastia attestent de cette réalité avec l’engagement de premières poursuites en matière d’environnement ou de non-respect des règles applicables en matière de construction », analyse Jean-Philippe Navarre.
Un triste constat que les différents observateurs du dossier déplorent et subissent depuis plusieurs dizaines d’années : « On est au cœur de la réserve naturelle, avec un port qui n’a pas lieu d’être, dans une île hyperartificialisée avec des villas à des prix astronomiques achetées par des sociétés basées dans des paradis fiscaux, regrette Vincente Cucchi. Les Corses n’ont plus la main. C’est terminé. »
Reste l’action de la justice, en première ligne pour faire cesser ces dérives, comme le souligne Jean-Philippe Navarre, qui dresse un premier retour des investigations : « Les enquêtes en cours reflètent l’agglomération d’intérêts divers, privés évidemment, souvent étrangers mais aussi, pour certains, susceptibles d’être directement liés au milieu de la criminalité insulaire. » Symbole d’un territoire jugé paradisiaque par une minorité mais vu comme un enfer par les autres…