Carte carburant, sessions de méditation... Edenred, l’inventeur du ticket resto, s’en émancipe
Le groupe se diversifie dans d’autres services pour les entreprises et leurs salariés. La chute de son cours de Bourse depuis deux ans, en fait une cible alléchante pour les fonds d’investissement.
« Bienvenue chez Edenred PayTech. Ici, vous êtes dans le cœur du réacteur, lance Damien Périllat, directeur général solutions de paiement et nouveaux marchés chez l’ex-Accor Services. En temps réel, nous suivons la plupart des transactions réalisées par les dizaines de millions d’utilisateurs de nos cartes (Ticket Restaurant , carte-cadeau, mobilité…). Nous sommes les seuls à pouvoir réagir instantanément en cas de problème, car nous maîtrisons toute la chaîne, de l’émission d’un porte-monnaie électronique à son utilisation. » Devant lui, un mur d’écrans truffés de chiffres, de tableaux et graphiques, que des ingénieurs scrutent en permanence, pour détecter le moindre problème.
Environné d’une campagne typiquement anglaise, ce « centre technologique » est installé à Swindon, entre Londres et Bristol. Cette ville de 185 000 habitants a récemment fait parler d’elle car le gouvernement britannique vient d’y ouvrir le plus grand centre de test de drones d’Europe. Edenred y cultive une certaine discrétion depuis près de vingt ans. « Nous avons une équipe de plus de 350 ingénieurs qui se relaient en permanence pour détecter la moindre fraude, un temps de transaction anormalement long, par exemple », précise Damien Périllat. Edenred, c’est une plateforme de paiement qui réalise 1,6 milliard de transactions par an, et émet plus de 25 millions de cartes de paiement digitalisées. » Cet argent est fléché : Edenred s’occupe de faire en sorte qu’il soit dépensé dans les points de vente autorisés (restaurant, station-service, borne de recharge électrique…), selon des règles prédéfinies (plafond quotidien à ne pas dépasser…).
Encore aujourd’hui, l’inventeur du titre-restaurant en France réalise 40 % de son activité avec son iconique Ticket-Restaurant. Pendant le sommet du G7, qui s’est tenu du 15 au 17 juin à Evian, l’entreprise s’est ainsi distinguée en équipant de cartes restaurants digitales, d’une valeur de 150 euros, environ 2 300 participants, à la demande des autorités françaises. Mais l’essentiel de ses revenus vient d’ailleurs. Les « avantages aux salariés » dépassent largement ceux liés à la pause repas.
Carte salaire à Dubaï, pour les employés qui n’ont pas de compte bancaire
Edenred développe des dizaines de programmes différents qu’il vend sous forme d’abonnement aux entreprises, pour renforcer l’engagement des collaborateurs - ateliers en ligne de gestion du stress, sessions de méditation…- et les récompenser - coupons de réduction pour faire ses courses…
Pour les entreprises qui ont des flottes de véhicules, le géant français s’est diversifié dans les services de « mobilité » comme les cartes carburant, les cartes péage, qui représentent aujourd’hui 25 % de l’activité. L’entreprise accompagne ainsi Amazon dans l’électrification à grande échelle de ses centres de distribution et sites logistiques. « Nous négocions des tarifs préférentiels avec les énergéticiens et les sociétés d’autoroute pour nos 300 000 clients », ajoute Diane Coliche, directrice générale mobilité. « Ils ont trois priorités : contrôler les dépenses liées à leurs flottes de véhicules, réduire leurs émissions de CO2 et éviter la fraude. »
Quant aux « nouveaux marchés », ils consistent à apporter des réponses sur mesure à des problèmes très variables d’un pays à l’autre. À Dubaï, où des millions d’employés n’ont pas de compte bancaire, Edenred a ainsi développé pour eux une carte salaire, afin qu’ils ne soient plus payés en cash. En Europe, le groupe émet des cartes virtuelles pour faciliter la vie des assurés quand il s’agit de régler un sinistre…
Si Edenred s’émancipe de Ticket Restaurant, c’est pour réduire sa dépendance à un marché très encadré par la loi. Coup sur coup, des changements de réglementation ont plombé son activité au Brésil et en Italie, qui pèsent chacun 10 % du chiffre d’affaires opérationnel mondial. Les gouvernements de ces deux pays ont mis en place un plafond sur les commissions reversées par les commerçants pour l’activité de titres-restaurant et titres-alimentation (à 5 % en Italie depuis septembre 2025, 3,6 % au Brésil depuis fin février). L’impact de la réforme en Italie a été estimé pour 2026 à « environ 60 millions d’euros », par la directrice financière, Virginie Duperat-Vergne, fin avril. Pour le Brésil, la perte est d’« à peu près 170 millions d’euros ». Soit, au total, « 230 millions de manque à gagner pour un volume d’affaires qui lui n’aura pas changé ». Le chiffre d’affaires du groupe a avoisiné les 3 milliards d’euros en 2025.
Les marchés n’ont pas apprécié. L’action se négociait mercredi aux alentours de 22 euros, loin de son plus-haut historique du 15 juin 2023, supérieur à 57 euros. Edenred, qui avait intégré le CAC 40 le 19 juin 2023, en est ressorti le 22 décembre 2025, remplacée par Eiffage. Depuis, les fonds d’investissement y voient une cible intéressante. Ces derniers jours, La Lettre révélait des discussions avec BC Partners et CVC. CVC a déjà essayé, sans succès, de racheter les titres-restaurant de Sodexo, avant qu’ils ne deviennent Pluxee, une société indépendante cotée en Bourse. « Depuis deux ans, de nombreux fonds s’intéressent à Edenred de manière exploratoire, reconnaît son PDG, Bertrand Dumazy. Ce n’est pas vraiment étonnant, compte tenu de la différence entre la valorisation en Bourse de l’entreprise et la solidité de son modèle économique. À ce jour, nous n’avons aucune information quant à la réalité de leur intérêt. »
Dans sa carrière, Bertrand Dumazy a dirigé des entreprises cotées et non cotées, avec des avantages et des inconvénients dans chaque situation. « Edenred peut se développer dans un cas comme dans l’autre », assure-t-il.