Cannes : la pétition contre Bolloré se prend les pieds dans le tapis
DÉCRYPTAGE - En annonçant boycotter les 600 signataires de la tribune, le président du directoire de Canal+, Maxime Saada, s’est attiré le soutien du monde du cinéma sur la Croisette.
À l’ouverture du Festival de Cannes, la pétition « Zapper Bolloré » a d’abord fait pschitt. Publiée dans Libération, elle est signée par plus de 600 personnes présentées comme des professionnels du cinéma. Les signataires y dénoncent ce qu’ils considèrent comme la mainmise de l’homme d’affaires breton sur le septième art. De toute évidence, ils maîtrisent mal le financement du cinéma et celui des salles de cinéma. À l’exception d’Adèle Haenel, qui ne tourne plus de films depuis six ans, de Juliette Binoche, d’Anna Mouglalis et de Swann Arlaud, l’immense majorité des signataires sont peu connus. Y compris dans le métier.
Les premiers jours sur la Croisette, les producteurs et les patrons des salles de cinéma ne se sont pas inquiétés. Ils ont jugé cette fronde plus politique que professionnelle. Personne n’a en effet constaté « d’uniformisation des films et de prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » chez Canal+. Même des organismes ancrés à gauche, comme la Société des réalisateurs français, n’ont pas signé le texte. « Un jour, peut-être, il faudra s’inquiéter de l’emprise de Vincent Bolloré sur le cinéma mais on n’en est absolument pas là », déclarent plusieurs producteurs.
Au fil des projections, les mêmes ont commencé à s’inquiéter. Les frondeurs se sont mis à huer et à siffler les génériques où figure le logo de Canal+. Ils s’en sont notamment pris à La Vénus électrique, de Pierre Salvadori, à Full Phil, de Quentin Dupieux, et à Garance, de Jeanne Herry. Peu importe que les histoires à l’écran n’aient rien en commun avec l’idéologie de l’extrême droite. « C’est un carnage et ça va crescendo », déplore un distributeur. Traités de collabos ou de planqués, les producteurs et patrons de cinémas se mettent à dénoncer un « mauvais procès ».
À les écouter, si la liberté d’expression existe quelque part, c’est bien chez Canal+. Les salles UGC n’ont pas été rachetées par Vincent Bolloré pour des raisons idéologiques mais par Maxime Saada, président du directoire de Canal+ pour des raisons industrielles. Canal+ n’a pas réduit son investissement dans le cinéma pour des raisons idéologiques. Les autres chaînes ont fait de même. Sur les centaines de films financés par la chaîne, seul Grâce à Dieu de François Ozon, qui dénonce la pédophilie dans l’Église, n’a pas été retenu. Le cinéaste n’a en rien été mis à l’index, puisque Canal+ a financé L’Étranger, son film suivant.
Du biopic sur Badinter et la peine de mort aux amours lesbiennes dans La Vie d’une femme, aux policiers dans Dossier 137 et aux migrants dans L’Histoire de Souleymane, Canal+ finance tous les jours des sujets qui hérissent l’extrême droite. Sur la Croisette, les regards se tournent vers Anna Mouglalis, figure de proue de la fronde et jurée de la Queer Palm 2026. En compétition pour cette palme, Garance, de Jeanne Herry, est distribuée par Canal+. Anna Mouglalis va-t-elle boycotter ce film à cause de son financement par Studio Canal ? Refusera-t-elle désormais de pousser la porte des salles UGC ? C’est ignorer que la régie publicitaire de ces salles est gérée depuis des années par Canal+. Les frondeurs sont passés à côté d’une évidence : si la programmation de la chaîne cryptée et d’UGC était dans la ligne de Jordan Bardella, les cinémas perdraient depuis longtemps des spectateurs et Canal+ des abonnés.
Si l’actionnaire avait voulu insuffler son idéologie, il aurait utilisé le même procédé que dans les médias et l’édition. On aurait assisté à des licenciements massifs avec des récits fournis sur LesJours.fr, le média en pointe sur les dessous de l’empire Bolloré. Mais voilà, les équipes de Canal+ et d’UGC n’ont pas été modifiées. Dans ces deux sociétés, les chefs qui décident du « line-up » des films n’ont pas modifié d’un iota leur ligne éditoriale. « Si jamais des gens avec qui nous travaillons depuis toujours en venaient à être remplacés par des personnes venues pour défendre une idéologie, vous nous verrez tous monter au créneau », assure une productrice. Comme ses pairs, elle estime que la pétition se trompe de combat. « Ses signataires passent à côté des vrais problèmes : l’IA, qui va décimer des centaines de postes, et la baisse de fréquentation dans les salles », regrette-t-elle.
En cherchant à faire croire que les équipes de Canal+ et celles des salles UGC sont d’extrême droite, les signataires sont allés loin. Cette première semaine du Festival de Cannes a été dure pour les salariés de Canal+ comme pour ceux d’UGC. Tous ont souffert des huées dans les salles de projection. L’information est remontée à Maxime Saada. Il serre les dents. Au sein de Canal+, il est connu pour être attentionné avec ses équipes. Notamment en cas de maladie grave. Dimanche, lors d’un déjeuner professionnel, il a voulu agir en chef de troupe. Après avoir rappelé à quel point il était attaché au CNC, au service public, à la diversité et aux premiers films, il a eu ces mots, perçus comme maladroits : « Je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. »
Le piège s’est refermé sur lui. La tribune est devenue une liste noire. Les frondeurs ont remporté la bataille. Depuis, ils se déchaînent. La stratégie de la terre brûlée s’accélère. « Pouvons-nous encore croire à l’indépendance de Canal+ vis-à-vis du milliardaire d’extrême droite, contre lequel il est désormais officiellement impossible de s’exprimer ? », déclare le collectif Zappons Bolloré. Sans prendre de distance, une rédactrice en chef ajointe de Libération se sert du vent glacial qui souffle désormais sur la Croisette. « Ce festival est peut-être le dernier avant l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, écrit-elle en gras aux abonnés de la newsletter du quotidien (…) Notre rôle est d’être le porte-voix de celles et ceux qui défendent l’indépendance, la création et la démocratie face à l’extrême droite. » C’est le prétexte pour mettre en avant un abonnement « spécial Cannes » de deux mois pour 1 euro. Ceux qui ont travaillé dans ce journal à la grande époque de Serge July sont consternés.
David Lisnard, maire de Cannes, est tout aussi choqué : « Les signataires de cette tribune auraient dû se taire. » Leur manque de clairvoyance et de connaissances sur le financement du cinéma est pointé du doigt. « En réalité, l’annonce du rachat d’UGC par Canal+ en juillet a été pour nous tous une bonne nouvelle, souligne un producteur. Par ce geste, Maxime Saada et Canal+ ont affiché leur intérêt à défendre la survie des salles de cinéma. » Un distributeur présent au fameux déjeuner dit l’avoir « senti très ému. L’essentiel de son discours a été un éloge de l’écosystème du cinéma français, du CNC ».
« Liste noire » et « menace »
Mais le mal est fait. Les producteurs et les patrons de cinémas sont effondrés. L’idée même d’une liste noire est largement dénoncée par les professionnels. Pour Philippe Martin, producteur de La Vénus électrique, présenté en ouverture du festival et déjà en salle, « il faudrait faire de la pédagogie sur le financement du cinéma. Je sens beaucoup d’émotion de part et d’autre. D’un côté, les signataires de la tribune expriment leur inquiétude vis-à-vis d’une idéologie qui se répand. De l’autre, Maxime Saada paraît atteint, alors que Canal+ défend le cinéma avec la même conviction. Quand Saada parle d’injustice, il a raison. L’essentiel de ce qu’il a dit dimanche était juste, mais je regrette sa décision. J’espère que la menace ne sera pas mise à exécution. »
Dans les conférences de presse, les équipes des films français parlent désormais moins de cinéma que de Canal+. « Quand derrière on entend “liste noire”, “menace”, ça entretient de l’anxiété, explique Jeanne Herry. Je peux parler comme réalisatrice. Le groupe Canal est très important dans ma vie professionnelle. Depuis mes débuts, à chacun de mes films (Garance, À chacun de vos visages, Pupilles, Je l’adore, NDLR), j’ai toujours été soutenue par Canal+, et distribuée par Studio Canal. »
Maxime Saada a eu des mots très forts pour défendre le CNC, mais ce point a peu été relevé. C’est bien dommage, car la défense claire et nette du CNC par le patron de Canal+ devrait justement intéresser ceux qui s’inquiètent du positionnement de Canal dans le contexte politique actuel.
Gaëtan Brunel
À la question de travailler avec les futurs blacklistés, Jeanne Herry répond par l’affirmative. Philippe Martin espère que la menace de Maxime Saada ne sera pas mise à exécution. Elle lui paraît de toute façon difficilement applicable, ou à la marge. « Je ne vois pas un film avec Juliette Binoche ou Swann Arlaud ne pas se monter pour cette raison. » Swann Arlaud, attendu mercredi 20 mai pour son rôle de fonctionnaire pétainiste dans Notre salut, d’Emmanuel Marre, ne coupera pas à la question lors des interviews.
Finalement, entre les attaques contre le CNC, celles contre France Télévisions et cette tribune contre Canal+, l’extrême gauche et l’extrême droite utilisent le cinéma à des fins de polarisation politique en vue des élections de mai 2027. Ces pompiers pyromanes jouent avec l’emploi, la création et le rayonnement de la France dans le monde. Moins de films, moins de salles, les amoureux du cinéma assistent à un champ de ruines annoncé. « Maxime Saada a eu des mots très forts pour défendre le CNC, mais ce point a peu été relevé. C’est bien dommage, car la défense claire et nette du CNC par le patron de Canal+ devrait justement intéresser ceux qui s’inquiètent du positionnement de Canal dans le contexte politique actuel », conclut Gaëtan Bruel, à la tête du CNC.