Bernard Arnault: «L’aventure recommence tous les jours»
ENTRETIEN EXCLUSIF - Régulièrement sacré «homme le plus riche du monde», en alternance avec le milliardaire américain Elon Musk, le président-directeur général du groupe LVMH cultive une discrétion légendaire. En exclusivité, il a accepté de répondre aux questions du Figaro Magazine.
Cet article est issu du Figaro Magazine
LVMH a connu une nouvelle croissance record en 2022 (+ 23 %). Pourrez-vous continuer à ce rythme dans un monde qui en appelle à la frugalité pour répondre au défi climatique?
L’objectif principal donné aux collaborateurs du groupe n’est ni la croissance ni le profit, mais le développement de la désirabilité de nos marques dans le monde. La rentabilité et la croissance n’en sont qu’une conséquence. Le goût pour les produits créatifs de qualité progresse généralement en fonction de l’évolution du niveau de vie et de l’ouverture d’un pays aux cultures extérieures. Malgré la guerre en Ukraine, l’inflation et les conséquences du Covid, je pense que le niveau de vie va continuer à croître dans de nombreux pays, notamment en Chine. Il y aura forcément des hauts et des bas mais je suis assez optimiste et n’ai guère de doutes sur la trajectoire à moyen terme.
Nous sommes très attentifs aux enjeux climatiques, ce qui nous a valu d’être un des rares groupes classés triple A sur ces questions par un organisme indépendant, le CDP. Le problème, c’est que certains utilisent le défi climatique pour justifier leur combat idéologique, et s’abritent derrière le réchauffement pour prôner la décroissance, ce qui serait dramatique pour l’humanité. C’est en effet par le progrès technologique qu’on enrayera l’élévation des températures, pas en stoppant le développement économique.
LVMH vaut en bourse 400 milliards d’euros, et vous en contrôlez la moitié avec votre famille. Trouvez-vous cela vertigineux?
Je contrôle le groupe parce que j’en suis à l’origine, c’était une start-up au début. La valorisation est le résultat de la confiance des marchés et de nos perspectives. Quand je parle aux équipes du groupe, je leur dis, certes, que nous sommes la première entreprise européenne, une des dix premières au monde, mais que nous devons rester modestes et que notre aventure recommence tous les jours.
Jean-Luc Mélenchon a dit de vous: «Nous avons dans notre pays la pire des offenses: le premier milliardaire au monde». Qu’est-ce que cela vous inspire?
Les propos de ce personnage haut en couleur ne m’étonnent pas, ils correspondent à sa dialectique habituelle ; je note néanmoins que l’outrance de ses déclarations est de plus en plus contestée, même par la gauche. Ce qui m’a choqué, cependant, c’est quand il a dit que les produits de haute qualité fabriqués par notre groupe n’étaient pas utiles et qu’il faudrait supprimer les métiers du luxe en France. Savez-vous combien de personnes travaillent dans notre pays pour notre secteur d’activité? Plus de 1 million! Tout cela n’est pas sérieux.
Le groupe LVMH est français, produit l’essentiel de ses produits en France, dans plus d’une centaine de sites, exporte plus de 90 % de sa production, paye la moitié de ses impôts en France, et de ce fait est le premier contributeur à l’impôt des sociétés avec une empreinte fiscale totale proche de 5 milliards par an en France, embauche 10.000 personnes par an en France, forme les jeunes à l’artisanat de haute qualité. Nous constituons sans doute un contre-exemple trop flagrant pour l’idéologie anti-entreprise de l’extrême gauche, d’où leurs critiques permanentes.
Estimez-vous que le succès de l’industrie du luxe, la profitabilité de LVMH et le niveau de votre fortune sont moins bien acceptés aujourd’hui en France que dans le passé?
La critique de l’économie de marché a plus d’échos parce que les extrêmes sont actuellement très bruyants. Leur seule obsession est d’augmenter encore les impôts, alors qu’ils sont déjà plus élevés que partout ailleurs en Europe. Ils oublient que l’entreprise est la principale source de richesse pour le pays. On a parfois l’impression que leur modèle est le Venezuela, ou règne pourtant l’extrême pauvreté. Ceci dit, ces points de vue sont très minoritaires et je constate, lors de mes nombreux échanges avec les Français quand je visite, à Paris ou en province, de nombreux points de vente, qu’ils considèrent que la liberté d’entreprendre va de pair avec la liberté tout court.
Êtes-vous critiqué de la même manière à l’étranger?
Non, au contraire. Récemment, en Jordanie, par exemple, lors d’une réception officielle où j’étais invité, de nombreux participants sont venus me remercier et me féliciter pour le soutien financier apporté à la reconstruction de ce patrimoine de l’humanité qu’est Notre-Dame de Paris, alors qu’en France, j’ai été critiqué parce que j’étais un mécène privé, au prétexte que la restauration aurait dû être l’affaire exclusive de l’État.
Bernard Arnault, le feu sous la glace : https://www.lefigaro.fr/societes/bernard-arnault-le-feu-sous-la-glace-20230622
Vous avez investi dans plusieurs médias (Les Échos, Radio Classique, Le Parisien…), ce qui vous vaut des reproches d’interventionnisme. Pensez-vous que les médias ont une responsabilité dans la mentalité des Français?
Les personnes hostiles au libéralisme sont très présentes dans certains médias. Bien que les Français, dans leur grande majorité, comprennent que si nous sommes un pays de liberté, c’est aussi grâce à la liberté d’entreprendre. En ce qui concerne l’interventionnisme supposé pour tout actionnaire d’un média, j’ai expliqué à la commission d’enquête du Sénat que ce n’était jamais moi qui inspirais les articles des Échos. Les Echos sont dotés d’ailleurs d’une charte éditoriale, qu’ils s’efforcent de respecter. S’ils devenaient marxistes, je m’en retirerais.
Vous avez renoncé à installer un centre de recherche en bordure de Polytechnique, grande école où vous avez étudié, face à l’opposition d’élèves et d’anciens élèves. Que s’est-il passé?
Une minorité d’anciens polytechniciens, peut-être aigris face au succès de LVMH, et des polytechniciens qui y travaillent ont multiplié les pétitions et les menaces de recours, et nous avons effectivement préféré laisser tomber. Nous n’allions quand même pas combattre pendant des années pour investir 100 millions et recruter plus de 100 chercheurs! Depuis, les plus grandes universités anglo-saxonnes nous ont proposé de venir chez elles, mais nous ouvrirons quand même ce centre en France.
Votre groupe ne crée pas (ou très peu) de nouvelles marques, vous auriez pourtant les moyens d’en lancer ex nihilo et de les imposer par le marketing…
Le temps long fait partie de notre culture. Il faut savoir être patient. Quand le groupe a racheté Celine à la fin des années 1980, cela a pris plus de dix ans avant de trouver la formule d’avenir, la bonne créatrice (Phoebe Philo, NDLR). Lorsqu’elle nous a quittés pour lancer sa propre marque (à laquelle nous sommes associés), j’ai proposé la direction artistique de Celine à Hedi Slimane, qui a choisi de se plonger dans l’histoire de cette maison et a réussi à en faire une des marques les plus attractives. Celine est aujourd’hui un succès planétaire.
Quand avez-vous pris conscience que le phénomène du made in France allait devenir un modèle de croissance stratégique pour votre groupe?
Bien avant LVMH. J’ai eu une conversation révélatrice lors de mon premier voyage aux États-Unis quand j’étais étudiant ; le chauffeur de taxi, à l’aéroport Kennedy, auquel je demandais s’il connaissait le président français, Georges Pompidou à l’époque, m’a répondu: «Pas du tout, mais je connais Christian Dior!» C’est, toujours, le nom français le plus connu au monde, après Napoléon!
Est-ce en raison de l’attachement particulier que vous avez pour Dior que vous avez décidé d’en confier la présidence, pour la première fois, à l’un de vos enfants, votre fille aînée, Delphine, en l’occurrence?
Il n’y a d’autre raison que la compétence qu’elle a acquise en passant quasiment toute sa vie professionnelle dans le groupe - elle a d’ailleurs commencé chez Dior. Ensuite, elle a travaillé pendant dix ans chez Louis Vuitton où elle a coiffé l’ensemble des produits avec le succès que l’on connaît, très impliquée auprès des créateurs et dans tout ce qui relève de la création. Elle souhaitait à juste titre évoluer et j’ai décidé de lui confier cette mission pour ses compétences, pas pour d’autres raisons, même si nous sommes un groupe familial.
Qu’est-ce que cela signifie?
À ses débuts, l’entreprise était de relativement petite taille, j’en avais le contrôle actionnarial et je l’ai gardé. Ce qui nous distingue et nous différencie des grands groupes, entre guillemets «anonymes», c’est justement cette dimension familiale. Nous n’avons pas les yeux fixés sur les résultats à court terme, nous pouvons réfléchir et travailler à long terme. Et quand vous entrez chez LVMH, vous entrez dans une famille, vous en faites partie.
Un groupe familial suppose naturellement une succession familiale?
L’important est que ce groupe garde son esprit familial. En fonction de la compétence des uns et des autres, il peut, mais cela n’est ni une obligation ni une nécessité, y avoir une succession à sa direction qui soit également familiale, mais il est encore trop tôt pour en décider. J’ai reçu l’autre jour un message de l’un des plus grands entrepreneurs américains avec lequel je suis ami, qui m’a félicité pour le succès du groupe et m’a dit: «Tu n’aurais pas dû mettre la limite d’âge de PDG de LVMH à 80 ans, j’en ai 92 et je suis en pleine forme!» J’ai donc de la marge…
Plusieurs maisons phares de votre groupe dépassent le statut de lieu commercial pour s’ériger en destination culturelle en mettant en avant l’artisanat, des collaborations artistiques, des achats d’art. Est-ce votre volonté personnelle de lier l’art et le commerce à ce point?
Les créateurs, chez nous, ont tous, à des degrés divers, une proximité très grande avec l’art et ils sont passionnés par les relations avec les artistes, dans toutes nos maisons. Nombre d’entre eux ont conçu des collaborations, comme Marc Jacobs, très précurseur dans ce domaine chez Louis Vuitton, qui s’était tourné vers Takashi Murakami, Stephen Sprouse ou, déjà, Yayoi Kusama. Il y a une proximité naturelle de ces talents avec les objets que nous produisons, qui sont aujourd’hui conservés par des collectionneurs.
Delphine Arnault: «J’ai beaucoup d’admiration pour ces jeunes créateurs qui sont aussi entrepreneurs» : https://www.lefigaro.fr/industrie-mode/delphine-arnault-j-ai-beaucoup-d-admiration-pour-ces-jeunes-createurs-qui-sont-aussi-entrepreneurs-20230607
J’ai moi-même toujours été très attiré par la création artistique. J’ai commencé à collectionner quand j’habitais à New York, au début des années 1980, en découvrant Basquiat, qui avait l’avantage, pour moi dont les moyens étaient limités, de n’être pas encore très connu. Il faisait partie de ces artistes qu’on pouvait acquérir alors, sans dépenses démesurées. J’ai donc pu m’offrir un certain nombre de ses tableaux, que j’ai toujours d’ailleurs car je ne revends quasiment jamais rien. J’ai eu un peu de chance quand on voit le mythe qu’il est devenu…
Louis Vuitton, dont le chiffre d’affaires a dépassé les 20 milliards d’euros, est la marque la plus puissante de votre groupe. Comment projetez-vous de la développer encore en la confiant à son nouveau président, Pietro Beccari?
Elle vient d’être classée première marque européenne et française à atteindre la 8e place des entreprises les plus puissantes au monde, c’est pas mal… (rires). Notre plan stratégique avec Pietro vise essentiellement à donner à Vuitton encore plus de désirabilité! Ce n’est pas tant sur le plan du chiffre d’affaires donc, mais plutôt sur celui du désir, de l’envie, de créer au niveau planétaire des objets encore plus incroyables, et je pense qu’avec les deux créateurs en place, Nicolas Ghesquière et Pharrell Williams, nous sommes prêts. À peine sorti, le sac Speedy historique revu par ce dernier, est déjà en rupture de stock!
Cela dit, Louis Vuitton est une maison de culture, pas une maison de mode. Elle se fonde sur la maroquinerie, l’univers du voyage, les malles, le savoir-faire artisanal et nous avons le projet, par le biais d’emplacements iconiques dans le monde, de rendre ses liens plus visibles encore avec la Fondation Louis Vuitton, qui est une superbe réussite! On approche des 10 millions de visiteurs depuis son ouverture, en 2014. Depuis toujours, Vuitton est une maison de culture et c’est un de ses côtés fascinants. Cela fait partie de son attraction mondiale.
Au Japon, en Corée, des expositions de la fondation sont organisées. Et dans les flagships de la marque, on propose toutes sortes d’activités qui n’existaient pas il y a dix ans. Nos clients visitent Louis Vuitton mais pas uniquement pour acheter de magnifiques produits. On y va pour se cultiver comme on va avenue Montaigne, chez Dior, pour déjeuner… Nous sommes motivés pour mettre en avant la culture française sur la planète. D’ailleurs, je me suis souvent senti, lorsque je voyage pour mon groupe, être en quelque sorte ambassadeur culturel de la France.
Richemont dans le groupe LVMH, cela aurait du sens?
J’apprécie beaucoup son président fondateur, Johann Rupert, qui a fait un travail formidable, avec Cartier en particulier. Par ailleurs, il a déclaré à plusieurs reprises qu’il voulait rester indépendant ; je n’envisage donc pas de rapprochement.
C’est surtout quand la conjoncture est difficile que le groupe LVMH gagne des parts de marché et creuse l’écart avec ses principaux concurrents. Pourquoi?
Dans les périodes difficiles, nous continuons à investir alors que beaucoup d’entreprises, plus petites, ou moins motivées, plus contraintes, n’ont pas forcément la capacité à faire de même, parce que c’est plus risqué aussi. Comme dans le Tour de France, c’est dans les côtes que l’on voit la différence et que l’on creuse l’écart. Pas dans les plaines.