INTERVIEW - Rencontre avec le PDG d'Air Liquide, l'entreprise préférée des actionnaires individuels français, qui finalise l'acquisition du chimiste américain et redevient leader mondial des gaz industriels.
Pour Benoît Potier, le PDG d'Air Liquide, cette opération, qui sera relutive dans un an, donne la première place à Air liquide sur le marché nord-américain et promet une accélération de sa transformation digitale.
LE FIGARO. - L'acquisition d'Airgas est effective depuis lundi. L'opération s'est-elle déroulée comme vous le souhaitiez?
Benoît POTIER. - Oui et c'est même une belle performance d'exécution. Il n'aura fallu que six mois pour obtenir toutes les autorisations nécessaires. Les demandes de cessions d'actifs émises par l'autorité de la concurrence américaine - la Federal Trade Commission (FTC) - sont conformes à nos attentes en termes de désinvestissements. Elles représentent 270 millions de dollars de chiffre d'affaires, un montant faible comparé aux ventes d'Airgas, égales à 5,3 milliards de dollars.
Comment expliquez-vous la défiance apparente de la Bourse: le cours d'Air liquide a perdu plus de 20 % depuis l'annonce du rachat le 17 novembre?
Je vous rappelle que le titre Air liquide avait beaucoup plus progressé que le CAC 40 dans les mois précédant l'annonce de la fusion. La veille de l'annonce, il clôturait à 123,65 euros, soit quasiment son plus haut historique. L'action a perdu 7,4 % lors de l'annonce, mais cela n'a rien d'étonnant pour une acquisition de cette taille - Airgas vaut 13,4 milliards de dollars, soit un tiers de la capitalisation d'Air liquide - et qui passe, en outre, par une augmentation de capital. L'autre événement important qui a ensuite troublé les marchés a été l'avertissement sur résultats lancé fin novembre par notre concurrent allemand, Linde. Depuis, Air liquide évolue de la même manière que le CAC 40. D'ailleurs, les 400 000 actionnaires individuels, qui détiennent 36 % du capital, ne manifestent globalement pas d'inquiétude et ils ont bien compris l'intérêt stratégique de cette acquisition. Lors de l'assemblée générale et des réunions que nous avons organisées en province, leurs questions portent notamment sur les modalités techniques de l'augmentation de capital, la première depuis trente ans! De toute façon, quand on regarde les chiffres - le prix, les synergies… -, on voit que nous sommes dans la fourchette habituelle pour l'activité des gaz industriels.
Comment l'opération sera-t-elle finalement financée?
Nous allons lever un peu plus de 10 milliards d'euros en tout. Un tiers de cette somme, soit près de 3,5 milliards d'euros, environ 10 % de notre capitalisation boursière, proviendra d'une augmentation de capital que nous réaliserons à l'automne, en fonction des marchés. Le solde proviendra d'émissions d'obligations en euros et en dollars afin d'assurer un équilibre par rapport à nos flux de cash dans ces deux monnaies.
Quand l'intégration d'Airgas commencera-t-elle?
Elle débute aujourd'hui mais nous la préparons depuis six mois avec une vingtaine de groupes de travail. Airgas est retiré de la cote et devient une filiale. Côté management, Peter McCausland, fondateur d'Airgas, part, comme il le souhaitait, à la retraite. Pierre Dufour, numéro deux d'Air liquide, devient président du conseil d'administration d'Airgas, Michaël Graff en devient le vice-président et Pascal Vinet, jusqu'ici en charge de l'activité santé chez Air liquide, deviendra directeur général d'Airgas après une courte période de transition. Andrew Cichocki d'Airgas est promu directeur des opérations.
Quels bénéfices attendez-vous de cette fusion?
Tout, depuis six mois, confirme l'intérêt de cette opération amicale. Elle sera, comme prévu, relutive dès la première année complète de détention. Nous en tirerons les synergies attendues, soit plus de 300 millions de dollars provenant aux deux tiers d'économies réalisées d'ici deux à trois ans et, pour un tiers, de synergies de croissance. Comme je l'avais souligné en novembre, Airgas est complémentaire d'Air liquide. Il l'aidera à accélérer sa transformation digitale et il le positionne comme un acteur de poids sur le marché américain, qui représente un quart de la croissance des gaz industriels dans le monde.
À quoi ressemblera Air liquide après la fusion avec Airgas?
Nous nous renforçons aux États-Unis, premier marché des gaz industriels. Nous redevenons numéro un mondial de notre secteur, leader dans trois de nos quatre métiers: la grande industrie, le métier «marchand» (cela regroupe les industriels de plus petite taille que nous approvisionnons en bouteilles, en camions ou grâce à des petites unités de production sur site) qui devient prédominant avec la fusion, et l'électronique. Dans notre autre grand métier, la santé, nous allons poursuivre notre développement. Sur le plan géographique, Air liquide, qui est déjà leader en Europe, Asie, au Moyen-Orient et en Afrique, devient numéro un en Amérique du Nord. Le nouveau groupe affichera un chiffre d'affaires annuel de plus de 20 milliards d'euros, avec 68 000 personnes et plus de 3 millions de clients et de patients. Avec Airgas, Air liquide est positionné de façon optimale pour générer la croissance.
Et ensuite?
Globalement, nous prenons une grande longueur d'avance et nous devrions afficher à nouveau, dans cinq ou six ans, un taux de rentabilité des capitaux employés à deux chiffres. Nous présenterons début juillet NEOS, notre programme d'entreprise à l'horizon 2020. Air liquide restera évidemment un groupe français, avec son siège social en France. Plus encore qu'aujourd'hui, nous irons chercher le profit dans le monde pour le réinvestir et le redistribuer en partie aux actionnaires.