Le Figaro : Auchan-Carrefour: les secrets du projet «Merlot»

Auchan-Carrefour: les secrets du projet «Merlot»

La banque Lazard tente de convaincre des fonds d’investissement de financer l’OPA de «Sauvignon» sur «Pinot» pour créer un leader de la distribution. À la clé, la promesse de près de 1,2 milliard d’euros de synergies.

Est-il possible, en assemblant du pinot et du sauvignon, d’obtenir du merlot? Que ce soit en Bourgogne ou dans le Bordelais, viticulteurs et experts es-cépages en doutent. Mais les alchimistes de la banque d’affaires ne désespèrent pas d’y parvenir.

Mi-novembre, ceux de Lazard en ont fait la promesse à des fonds d’investissement. Objectif: les convaincre de financer le rachat de Carrefour (baptisé «Pinot» par Lazard) par Auchan («Sauvignon»). «Merlot deviendrait le premier distributeur en France avec plus de 29% de part de marché en France et une présence internationale unique dans 17 pays», écrivent-ils le 12 novembre 2021 dans un document envoyé aux plus grands fonds d’investissement, et que Le Figaro a pu consulter.

Un projet de mariage entre Auchan et Carrefour avait été étudié de près par les dirigeants des deux distributeurs à la fin de l’été et au début de l’automne. À l’époque, il consistait au rachat de Carrefour par Auchan, pour un prix de 21,50 euros par action, payé 70% en cash et 30% en titres du nouvel ensemble. Mais Alexandre Bompard, le PDG de Carrefour, a abandonné les négociations le 7 octobre, avant même de recevoir une offre en bonne et due forme. Son premier actionnaire, la famille Moulin (11%), n’était prêt à accepter qu’une offre intégralement payée en cash, et à 22 euros. Un investissement à 17 milliards d’euros inabordable pour l’Association familiale Mulliez (AFM), qui détient 97% d’Auchan.

Le conseil de gérance de l’AFM ne s’est pas laissé déstabiliser par cette rebuffade. Il a demandé à son banquier d’affaires de continuer à chercher des solutions pour que le mariage soit possible. Lazard a donc réalisé, en quelques semaines, un document de 16 pages en anglais, qui a vocation à servir de base à une présentation orale auprès des fonds. Son objectif est alors de parvenir à un closing de l’opération fin 2022.

Les promoteurs du projet Merlot estiment que le nouveau groupe réalisera en 2025 un chiffre d’affaires de 108 milliards d’euros et un excédent brut d’exploitation (Ebitda) de 8,6 milliards. La marge serait alors de 7,9%, contre 6,1% en 2020. Une progression en grande partie permise par les synergies opérationnelles (achats, frais de siège, logistique…). Sans les détailler et encore moins évoquer leur impact social, du moins dans son document écrit, Lazard chiffre ces synergies à 1,165 milliard d’euros par an à partir de 2025 ; leur coût de mise en œuvre serait de 1 milliard d’euros, étalé sur 2023 et 2024.

Projet pas encore mature
Pour convaincre les autorités anticoncurrentielles, les promoteurs de l’opération Merlot prévoient la cession de 370 magasins, dont 144 hypermarchés, avec un impact de 9,2 milliards d’euros sur le chiffre d’affaires et de 300 millions sur l’Ebitda. Outre la France, où les magasins doublons sont principalement situés dans le Nord, les deux groupes sont tous deux présents en Espagne, en Roumanie, en Pologne et à Taïwan. Lazard espère tirer environ 900 millions de cette cession.

Un repreneur unique pourrait-il être intéressé par cet ensemble international? Certains acteurs de ce dossier complexe en sont persuadés. «Lazard tente de bâtir un projet à la Veolia, qui a dévoilé le nom du futur repreneur des activités françaises de Suez le jour même où il a annoncé son projet d’OPA sur Suez», estime l’un d’eux. «2MX, le Spac créé fin 2020 par Matthieu Pigasse, Moez-Alexandre Zouari et Xavier Niel, serait le repreneur idéal des actifs à céder suite à l’OPA d’Auchan sur Carrefour», assure un autre.

Sur le papier, le projet Merlot a de quoi faire saliver les fonds d’investissement. Reste à en négocier le montage financier, ce qui est plus compliqué. D’une part, avant d’investir aux côtés de l’AFM dans une OPA sur Carrefour, les fonds doivent s’accorder sur la valeur du groupe Auchan, qui n’est pas coté en Bourse ; cette complexité a contribué à l’échec des négociations en octobre. D’autre part, avant même d’entrer dans le nouveau groupe, les fonds envisagent leur sortie d’ici cinq à sept ans. Au sein de l’AFM, cette perspective contribue à faire douter certains, qui refusent l’idée que la famille Mulliez doive finir par sortir un jour de la distribution.

Le projet Merlot est donc loin d’être prêt à boire, d’autant que beaucoup estiment inenvisageable de l’annoncer avant l’élection présidentielle. Mais les échanges se poursuivent en coulisses entre Lazard et les fonds d’investissement. Après encore quelques mois de maturation en cave, l’assemblage Pinot-Sauvignon pourrait finir par devenir une réalité.