Le Figaro : Atos : David Layani dévoile au Figaro ses projets pour sauver le gro

Atos : David Layani dévoile au Figaro ses projets pour sauver le groupe français

EXCLUSIF - Le patron de Onepoint, premier actionnaire du géant français de la tech, révèle son plan pour garantir l'intégrité du groupe, en grandes difficultés.

Empruntée à Nicolas Sarkozy, dont il est proche, la formule ne lui déplairait pas. Atos, David Layani y pense, « et pas simplement quand il se rase ». Depuis deux ans, l’ex-fleuron de l’informatique française est une obsession pour le patron fondateur de la société de services numériques Onepoint. Ambitieux, le quadragénaire n’a jamais caché ses intentions de présider aux destinées de la société basée à Bezons, en banlieue parisienne. Il se prépare, entouré d’une armée d’avocats, banquiers d’affaire et autres conseils en influence.

Autodidacte pressé, David Layani se doit d’être dans le bon tempo pour mettre en musique sa « Symphonie », nom de l’opération visant à lui permettre de prendre le contrôle d’Atos. Il se faisait discret depuis octobre et son entrée fracassante au capital du groupe, dont Onepoint détient 11,4 %. Refusant toute interview et explication sur sa stratégie dans ce dossier aussi compliqué que sensible.

Survenant quelques semaines après l’échec des négociations sur la cession à Daniel Kretinsky de Tech Foundations (l’activité d’infogérence d’Atos), l’arrêt brutal et inattendu, mardi dernier, des pourparlers en vue de la vente à Airbus des activités cybersécurité, big data et des supercalculateurs du groupe (BDS) l’oblige à sortir du bois. Après deux ans passés à tenter de céder des actifs, la stratégie du conseil d’administration est mise en échec. Confronté à une fuite de ses talents, à la dégradation de sa trésorerie et à l’inquiétude de ses clients, Atos peut-il être sauvé ? « Non seulement Atos peut se relever, mais il doit se relever, assure David Layani au Figaro. Malgré toutes ses difficultés, le groupe peut s’en sortir, grâce à ses actifs de grande qualité, ses 100.000 talents dans 70 pays, ses clients prestigieux et sa marque encore reconnue. » Beaucoup craignent que le groupe se rapproche de la faillite ? Son premier actionnaire redouble d’ambitions : « Mon projet est de faire d’Atos l’Airbus du cyber et du digital : la plateforme européenne du digital, de la cybersécurité et de l’intelligence artificielle, et le premier opérateur européen de cloud souverain, dans un marché émergent dominé par les Chinois et les Américains, détaille l’entrepreneur. Il y a urgence, suite à ces échecs successifs. Quand on est un client d’Atos ou un salarié avec un talent reconnu et très demandé par le marché, je comprends qu’on se pose des questions. C’est pour ça qu’il faut agir très vite, avant les JO et avant l’été. »

Le patron de Onepoint veut incarner le nouveau chapitre de l’histoire d’Atos et rompre avec la stratégie menée depuis deux ans. « Il faut mettre fin immédiatement à tout projet de cession en préservant l’intégrité des actifs pour bâtir un New One Atos qui reparte sur des bonnes bases, martèle David Layani, qui avait jusque-là soutenu la stratégie. Si on ne se base pas maintenant sur une solution industrielle qui préserve la totalité de l'actif, c'est le chaos et la fin d'Atos. BDS est une pépite. Ce n'est pas au moment où l'on doit se réinventer et repartir qu'il faut vendre ses bijoux de famille. Ce n'est pas en se coupant une jambe qu'on va aller plus vite. Quand je suis arrivé, la scission d'Atos était engagée. J'ai dit clairement qu'elle devait être faite avec une vision industrielle et organisée par un industriel, avec les moyens de son développement. Or, pendant deux ans, cette séparation a coûté très cher et a conduit à une désorganisation totale de l'entreprise et créé énormément de disynergies. La promesse était de sortir définitivement de la crise financière et de donner de la cohérence aux activités. Or, deux ans après, la situation financière est pire et on a des activités encore plus incohérentes dans le découpage. »

Il faut désormais rassurer les salariés du groupe, et pas seulement ceux des branches Tech Foundations (50.000 salariés) et BDS (10.000), qui s’étaient préparés à rejoindre Daniel Kretinsky et Airbus. « Il y a des gens pleins de talents et passionnés, en attente d’une vision et d’une solution industrielles, souligne David Layani. Cette vision, nous l’avons. Onepoint est prêt à investir et à organiser la recapitalisation de l’entreprise avec le soutien des salariés. »

Convaincre les créanciers
La principale urgence est de bâtir un plan stratégique pour redonner de la perspective aux marchés financiers. Depuis trois semaines, les managers des différentes business units d’Atos ont été chargés de participer à un travail collectif visant à faire émerger une nouvelle stratégie. Le cabinet Accuracy, de son côté, est chargé de mener une « Independent Business Review », autrement dit de soulever le capot de l’entreprise pour examiner sa situation. Mais David Layani a bien l’intention de donner le tempo au top management : « Mon intention est d’avancer au plus vite avec la société sous l’égide du mandataire ad hoc et de négocier avec toutes les parties prenantes, assure le premier actionnaire. Notre ambition est que, après sa réorganisation financière, Atos retrouve, et c’est possible, d’ici deux ou trois ans, 6 % à 8 % de croissance et des marges comparables à celles de ses concurrents. »

Avant cela, il faudra convaincre les créanciers. Au-delà de l’apurement du passif, remettre Atos à flot demandera l’apport d’argent nouveau, les spécialistes estimant que la facture pourrait dépasser les 2 milliards d’euros. « Chacun doit prendre sa part, assure David Layani. Les créanciers vont faire un effort et les actionnaires vont devoir mettre de l’argent. Il faut arrêter de jouer aux apprentis sorciers. De mon point de vue, il n’y a pas 50 solutions. Il est trop tôt pour déterminer précisément les montants de créances à capitaliser de celles à rééchelonner et de l’augmentation de capital nécessaire. Il va y avoir une négociation sur une part de capitalisation de dettes, une part d’extension de maturité, une part d’aménagement d’instruments pour ramener le levier à un niveau acceptable tout en s’assurant que la société aura les liquidités nécessaires à son développement. On a une vision très claire, on sait précisément où on veut aller, mais il faut, bien sûr, discuter avec tout le monde. La chance d’Atos, c’est qu’il y a un premier actionnaire avec 11 % du capital, qui est prêt à participer au côté des créanciers à une solution de recapitalisation. »

Autre tâche ardue, convaincre le gouvernement, qui surveille de près le dossier. Mardi, Bercy a indiqué sa volonté de construire « dans les prochaines semaines une solution nationale de protection des activités stratégiques », autrement dit BDS, qui gère les supercalculateurs utilisés pour la simulation d’essais nucléaires, la gestion du parc nucléaire d’EDF et dispose de certains contrats avec l’armée française. Mais pour le premier actionnaire d’Atos, il n’est plus question de céder BDS. « La souveraineté, cela ne se découpe pas, assure David Layani. Chez Atos, elle est partout et pas seulement dans BDS. La souveraineté concerne le nucléaire, l’énergie, les données des Français, notamment en matière de santé, et une grande partie des données du CAC 40. Le nouvel One Atos est la meilleure réponse à la préoccupation légitime de Bruno Le Maire en matière de souveraineté. » Et l’homme d’affaires de brandir son savoir-faire : « Onepoint, notamment à travers sa filiale défense-sécurité, traite déjà de sujets sensibles auprès de nos armées et de ministère de l’Intérieur. Onepoint est une société française créée par des Français, avec un capital quasi exclusivement français, détenu par son fondateur et les salariés. Onepoint est la seule solution souveraine pour l’ensemble d’Atos. »

Une revanche sociale et personnelle
Déterminé à préserver l’intégrité d’Atos, David Layani estime pouvoir lui faire retrouver son lustre et en devenir le sauveur : « Aujourd’hui, avec Onepoint, Atos est plus français qu’il y a un an. J’entends occuper ma place d’actionnaire de référence d’Atos et rester le premier défenseur de son intégrité et de son intérêt. Pour sortir de l’ornière dans laquelle le groupe se trouve, j’assume ma responsabilité d’actionnaire de référence pour accompagner cette transformation. » Pour l’homme d’affaires, il s’agirait d’une double revanche. Sociale, d’abord, pour celui qui a quitté l’école sans diplôme à 16 ans et a commencé sa carrière comme assistant au sein de l’éditeur de logiciel EMC, racheté par Dell. S’il a pu lancer Onepoint, en 2002, c’est grâce à un crédit apporté par un membre de sa famille et des connaissances, écrivait il y a quelques mois Libération. Depuis vingt ans, l’homme cultive ses réseaux dans le Paris politique et des affaires, avec l’ambition non dissimulée d’être un membre de l’establishment. « Dans nos sociétés, quand on n’est pas né à la bonne table, on a l’impression de ne pas être invité au banquet républicain », insistait-il lors de son discours pour la remise de l’ordre national du Mérite.

Une revanche personnelle ensuite. Lorsque, en 2022, il monte déjà à l’assaut d’Atos avec son groupe Onepoint, le président de l’époque, Bertrand Meunier, lui ferme brusquement la porte au nez, évoquant avec un quasi mépris ce « Petit Poucet ». Plus petit par la taille, Onepoint ne démérite pourtant pas, question ambition. Depuis 2002, David Layani a déjà procédé au rachat d’une demi-douzaine de sociétés, de rangs certes inférieurs. Certains lui ont confié un intérêt pour Sopra Steria (5 milliards de revenus), ou encore Inetum (2,4 milliards) par le passé. Il y a deux ans, David Layani s’était également donné pour objectif d’atteindre en 2025 un chiffre d’affaires de 2 milliards d’euros. Ses concurrents sur le dossier Atos, banquiers, observateurs, voient la nouvelle initiative avec perplexité. Ils jugent que David Layani s’attaque à un poisson très gros pour lui. Après tout, son groupe Onepoint, et ses 3000 salariés, ne pèse 500 millions de chiffre d’affaires. Bien qu’en difficulté, le paquebot Atos, avec ses 10 milliards de chiffre d’affaires en 2023, est vingt fois plus gros que lui. « Si toutes les conditions sont réunies, sur la base de notre vision, de notre projet, on est prêt à participer à l’augmentation de capital pour conserver notre position d’actionnaire de référence, à la coordonner, et même à la sécuriser », assure le patron de Onepoint, qui a levé en octobre 500 millions d’euros auprès du fonds américain Carlyle. Et d’enfoncer le clou : « De l’autre côté, il y a quoi ? Des purs financiers et des opportunistes qui attendent qu’Atos aille au tapis pour ramasser des bouts à la casse. Soit on règle le problème vite avec notre solution industrielle, soit on attend et on laisse Atos aller au tapis. » De quoi balayer d’un revers les ambitions du canadien CGI, concurrent de Onepoint, qui a manifesté début janvier un intérêt pour la reprise des activités digitales d’Atos.

L’entourage de Daniel Kretinsky rappelle qu’il reste intéressé par la reprise d’une partie au moins d’Atos. S’il a refusé l’offre faite par Jean-Pierre Mustier, le président d’Atos, lors d’une rencontre organisée le 27 février dans les bureaux d’Hélène Bourbouloux, la mandataire ad hoc, le milliardaire reste en embuscade. Pourrait-il participer au projet monté par David Layani ? « Je ne vais pas faire de la finance-fiction, mais tous les investisseurs de la place qui ont envie de soutenir une solution industrielle et souveraine sont a priori les bienvenus. »