Arnaud Benedetti : «Wokisme et macronisme, vers une convergence des luttes ?»
TRIBUNE - Les différentes facettes du progressisme ne sont pas nécessairement antagonistes, analyse le rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire.
Arnaud Benedetti est professeur associé à l’université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la « Revue politique et parlementaire », dont le rendez-vous annuel, la Cité des débats, se tient à partir de ce vendredi à Saint-Raphaël. Il a publié « Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir » (Éditions du Cerf, 2021).
De quoi le wokisme et la « cancel culture » sont-ils le nom ? Ils sont la pointe avancée de la radicalisation du progressisme. Qu’est-ce que le progressisme ? C’est une croyance selon laquelle il existerait un sens de l’histoire dont l’objectif serait de libérer l’homme. Qu’est-ce qu’au vu de ce progressisme la libération de l’homme ? C’est l’idée que l’homme, stricto sensu, s’appartient à lui-même, qu’il s’autodétermine lui-même, loin de tout ce qui pourrait le déterminer de manière telle qu’il s’affranchirait de son héritage familial, de genre, culturel, etc.
Pour aller au but, le progressisme aujourd’hui est un détournement du progrès. Il en constitue le bug, la version déréglée. Il n’est pas le progrès, mais son inversion, il n’a pas de sens, si ce n’est celui de produire non pas une société mais d’en revenir aux règnes des agrégats communautaires qui ne sont rien d’autre que l’expression recommencée des temps tribaux. Il se fixe pour priorité de défaire pour mieux les enrégimenter nos cadastres mentaux. Encore faut-il saisir que cette « autodétermination/autodestruction » a pour les néoprogressistes une cible : l’Occident et rien que l’Occident. L’Occident est le mal fondateur de leurs obsessions : il a colonisé, il aurait patriarcalisé, il a hyper-genré. Comme si sous d’autres cieux et à d’autres époques, colonisation, patriarcat et genre n’avaient pas traversé l’ensemble des sociétés et servi de ressorts à bien des dynamiques historiques.
Du progrès, le progressisme revendique le mot mais détourne le contenu. Il est le symptôme d’une idée devenue folle. Il s’attaque tout d’abord aux œuvres de l’esprit, en particulier à la littérature, laquelle se trouve particulièrement fragilisée et désarmée par le déclin des études littéraires. D’autant plus que, dans un monde technicien, le savoir spécialisé est un puissant auxiliaire de la déculturation, et, sur ce terreau déculturé, les engrais de la déconstruction trouvent matière à optimiser le rendement de leurs mots d’ordre. Nous y sommes : Ortega y Gasset en son époque l’avait prophétisé, voyant dans l’homme spécialisé, dans l’homme-rouage, l’expression d’une nouvelle barbarie. D’autres également, comme Bernanos ou Ellul, y décelèrent le mal à venir d’un « nouveau monde ». Le parti de la déconstruction se nourrit de la crise de la transmission, il se renforce à proportion que l’inculture se développe.
Rien ne serait plus trompeur que de considérer ce néoprogressisme comme l’ultime avatar de l’ultragauche. L’ultragauche, de ce point de vue, a le mérite et l’honnêteté d’avancer sans masque, elle dit ce qu’elle pense et pense vraiment ce qu’elle dit. Mais les effets de ses luttes se diffractent loin de ses seules rives. Ils instituent une atmosphère dont le politiquement correct est le réceptacle et s’étendent ainsi jusqu’aux franges modérées de nombre de courants qui, sans être extrémistes, s’en accommodent selon des modalités propres à leur agenda programmatique. Le macronisme, pour une part, sous une forme euphémisée, y cotise, en fonction des circonstances, du rapport de force du moment et de son système d’alliances, notamment avec son aile droite. Il en est surtout porté par son élan originel, celui de la campagne de 2017, de l’exaltation à Marseille des communautés jusqu’à la stupéfiante affirmation selon laquelle il n’existerait pas de culture française, en passant par l’interview à la presse américaine où le président professait la nécessité de déconstruire l’histoire nationale.
Le cabotage idéologique est tactiquement consubstantiel à ce nouveau « marais », lointain héritier de ceux qui, sous la Convention, à partir de 1791, penchaient à gauche mais s’adaptaient aux opportunités de l’heure au regard de la plasticité de la conjoncture. Le destin ministériel fugace de Pap Ndiaye constitue à sa façon l’illustration minérale de cette prédisposition. Nommé pour soigner la gauche de la majorité présidentielle, l’universitaire aura été remercié pour complaire à sa droite. Pour autant, le macronisme, dans sa genèse, s’inscrit pleinement dans cette trajectoire néoprogressiste qui voit dans la mondialisation et la société des individus une perspective irénique. Il est une version « light » du progressisme révolutionnaire dont les Insoumis comme une grande part des Verts sont les hérauts.
Le « partage des eaux » entre modérés et radicaux de ce néoprogressisme se situe pour une part essentielle dans le rapport à l’économie, mais pour tout ce qui touche au sociétal et à la civilisation les lignes se recoupent dans une même communion où seuls les moyens et le rythme pour atteindre leur fin en viennent à se différencier. Ainsi, nonobstant ces nuances, il existe bien une intersectionnalité des néoprogressismes dont la vocation consiste à imposer irréversiblement leur vision du monde. Ce projet-là n’est pas plus libéral qu’il n’est démocratique mais il est à coup sûr d’un grand danger pour des sociétés libres, pluralistes et soucieuses de ne pas brader leur héritage sur l’autel de cette dystopie qui vient.