« Sa musique ne cherche pas la virtuosité mais une vérité » : résoudre l’énigme Erik Satie, cent ans après
GRAND DÉCRYPTAGE - Par sa personnalité insaisissable et son génie précurseur, le compositeur décédé en 1925 continue de susciter la fascination. Les hommages comme les tentatives de le percer à jour se multiplient.
Deux pianos à queue l’un sur l’autre. Sans cordes. Plus d’une centaine de parapluies. Du linge sale éparpillé dans tout l’appartement. Au milieu de lettres et de colis jamais ouverts. De costumes jamais portés. Et de partitions qui semblent avoir été oubliées par leur créateur lui-même… Voilà l’antre d’Erik Satie à l’heure de sa mort. Du moins telle que la décrivent ses amis Virgil Thomson, Georges Auric et Jean Cocteau, dans le documentaire que l’écrivain Jean-Marie Drot consacre au compositeur des Gymnopédies en 1964 pour l’ORTF.
Pour cocasse qu’elle soit, cette célébrissime anecdote, rapportée en noir et blanc mais haute en couleur, dit toute la complexité du personnage. Description automatique ou symptomatique ? Souvenirs fidèles ou volontairement exagérés, pour mieux rendre hommage à celui qui, toute sa vie, semble avoir voulu jouer un rôle pour mieux se protéger ?
Se protéger de qui ? Des autres ? De lui-même ? Que cache réellement le masque de Satie ? Ces binocles prolongés d’une barbiche, immortalisés par son seul grand amour, Suzanne Valadon, en 1893 ? Et ce costume en velours avec chapeau melon et parapluie, dont il fit à l’orée du XXe siècle une signature à la Chaplin : est-il celui d’un homme de cirque perdu dans le grand monde ? Ou, comme il l’a lui-même suggéré avec humour, celui d’un artiste « venu au monde très jeune dans un temps très vieux » ?
Enfin, et surtout, quel regard le compositeur des Gnossiennes et des Gymnopédies porte-t-il réellement sur sa musique ? Celui d’un Narcisse, comme le prétend Jean Cocteau, qui pour se prémunir de ses propres excès d’admiration la pare de titres humoristiques, tous plus absurdes les uns que les autres ? D’un dilettante qui se moque de son œuvre pourtant essentielle, comme le suggère Virgil Thomson à l’évocation des chefs-d’œuvre retrouvés chez lui par hasard ? Ou d’un éternel insatisfait, dont la hauteur de vue lui dicte de s’autojuger plus sévèrement encore que ne le fera la critique ?
Un « cul sans musique » !
Autant d’énigmes qui, cent ans après sa disparition, continuent d’intriguer quiconque s’intéresse à Erik Satie. « Satie, c’est celui qui se cache en permanence derrière l’arbre. Quand vous croyez l’avoir enfin débusqué il est déjà derrière le tronc d’à côté », s’amuse Alexandre Tharaud. Le pianiste français, qui lui avait déjà rendu hommage il y a quinze ans chez Harmonia Mundi, lui a consacré il y a quelques mois l’une des publications les plus inattendues et intéressantes de cette année anniversaire : Satie Discoveries (Warner Classics). Un court album composé d’inédits, retrouvés ces dernières années aux quatre coins du monde dans divers fonds d’archive. Trente minutes de musique jamais enregistrée ou publiée, de la plume de Satie, et qui permettent d’embrasser le compositeur sous toutes ses facettes. Les plus universelles ou les plus populaires comme les plus expérimentales. « C’est le propre d’Erik Satie : vous pensez le connaître, mais en fait vous ne le connaissez jamais vraiment, poursuit-il. Il fait partie de ces vieux amis qui se rappellent à vous à travers un mot laissé exprès au fond d’un vieux coffre ou d’un placard pour que vous le retrouviez après sa mort. »
Un « vieil ami » dont il a pu approcher la personnalité complexe par l’intermédiaire de Madeleine Milhaud, épouse du compositeur Darius Milhaud, qu’il a connue lorsqu’il était enfant. « Elle me parlait de sa voix. De sa manière de marcher. De sa manière d’être lorsqu’il venait déjeuner chez eux tous les mercredis midi. Il pouvait passer des heures l’après-midi au coin de la cheminée, à regarder le feu sans rien dire. Et rentrait ensuite chez lui à pied, seul, de la place de Clichy jusqu’à Arcueil. Il y avait, à mille lieues des postures, des petites phrases assassines qu’on lui connaît comme ce “cul sans musique” dont il avait qualifié le critique Jean Poueigh, quelque chose de bouleversant dans cette désociabilisation. Un côté fou du village, mais en même temps visionnaire. Car quand on regarde plus loin que sa première Gnossienne ou sa Gymnopédie no 1, qui sont souvent les seules œuvres que les gens connaissent vraiment de lui, on s’aperçoit qu’il a ouvert un nombre de portes incroyables. Bien au-delà du seul minimalisme qui a revendiqué ouvertement son héritage, c’est presque toute la musique du siècle dernier qui peut se revendiquer de Satie : de Debussy à Ravel jusqu’à l’électro ! », assure-t-il.
« Socrate du pauvre »
Un avis partagé par Karol Beffa. Le pianiste, compositeur et musicologue vient lui aussi de lui consacrer un savoureux hommage sous la forme d’un court dictionnaire amoureux de ses écrits : Erik Satie de A à Z. Un musicien à la plume fantasque (Flammarion). Il y compile, en une petite centaine d’entrées, toutes sortes d’écrits laissés par son illustre prédécesseur au cours de sa brève carrière : « Lettres d’insulte ou obséquieuses, aphorismes ou logorrhées, textes poétiques, traits d’esprit ou suspendus comme en apesanteur… C’est pareil avec sa musique. Mais il y a souvent derrière ce côté foisonnant et parfois contradictoire, que certains ont pu prendre pour de l’opportunisme ou un art de la posture, une grande lucidité. Il ne passe pas du cabaret à sa phase mystique, ou de l’épure au plus expérimental, par opportunisme. Au contraire, je crois qu’il cherche en permanence à se renouveler. Ne se trouve bien dans aucune posture. Il est un peu le Socrate du pauvre. Il y a derrière son côté provocateur et sa marginalité quelque chose de très précurseur. Qu’il s’agisse de l’utilisation de certaines harmonies qui font irrémédiablement songer à Ravel . Du côté répétitif évident de ses pièces les plus connues. Mais aussi de la manière dont il anticipe le piano préparé, la performance, le surréalisme… »
Erik Satie a-t-il, sans le savoir, anticipé la plupart des courants esthétiques et artistiques qui suivront ? Guillaume Coppola en est persuadé. Cet autre pianiste vient de publier chez Alpha Classics le très émouvant Satie amoureux : un portrait intime et d’une rare poésie du compositeur à partir de ses musiques, dont le point de départ n’est autre que sa relation, brève mais enflammée, avec l’artiste peintre Suzanne Valadon. Pour lui, Satie « reste, par sa force d’anticipation, hors du temps. Il y a chez lui des choses qui semblent encore appartenir à la musique de salon, d’autres qui ont un côté antique ou oriental sans que ce soit revendiqué comme chez Debussy. Il y a bien sûr l’influence et la fascination commune pour ce dernier, comme pour Ravel. Mais il y a aussi ses recherches harmoniques. Sa manière d’exploser les cadres du temps. De supprimer les barres de mesure. De laisser sur ses partitions de grands espaces vides dont on ne sait vraiment quoi faire. Sans parler de toutes ces didascalies, de 840 répétitions demandées dans Vexations, ou encore de ses Musiques d’ameublement qui font irrémédiablement songer aux performances d’art moderne. Bien au-delà du minimalisme et de John Cage, son influence sur la musique contemporaine et sur l’art contemporain en général le classe parmi les figures les plus importantes et les plus novatrices du début du siècle dernier. À côté d’un Marcel Duchamp ou d’un Schoenberg ! »
Personnalité clivante
Une place bien loin de celle que le monde académique semble lui avoir réservée. « Erik Satie, encore aujourd’hui, c’est un compositeur interdit dans certains conservatoires ou certaines écoles de musique. Parce qu’il est l’artiste protéiforme par excellence, et que lui-même s’est toujours élevé contre un certain académisme, privilégiant le souci de fraîcheur permanente, déplore Alexandre Tharaud. Pourtant, l’interprète a tout à gagner en travaillant sa musique. Justement parce que chez lui il ne faut jamais interpréter. Sa musique ne cherche pas la virtuosité mais une vérité, une profondeur qui peut passer par un matériau d’une extrême pauvreté. »
Ce que relativise Alphonse Cemin. Le pianiste et chef d’orchestre, directeur artistique des lundis musicaux du Théâtre de l’Athénée et membre du collectif Le Balcon, a participé avec la soprano Julie Fuchs à l’élaboration de son dernier album, Je te veux, tout juste paru chez Sony Classical et justement consacré au premier Satie des cafés-concerts, ainsi qu’à ses contemporains. La chanteuse s’y est entourée de musiciens de tous horizons : de l’accordéoniste Félicien Brut au contrebassiste Davide Vittone, en passant par le violoniste Alexis Cardenas. Un programme qu’ils aborderont le mois prochain en récital à l’Athénée. « Même si c’est un compositeur qu’on vous présente toujours comme devant être pris avec des pincettes, il y a aujourd’hui en France un attachement de plus en plus fort à sa musique. Comme si la conscience émergeait enfin de tout ce qu’il avait pu apporter à la musique française, mais aussi à son rayonnement, tous genres confondus. De la variété avec ses chansons de cabaret, aux musiques de film avec ses dessins harmoniques et ses musiques atmosphériques, en passant par le jazz. »
Personnalité clivante
Une place bien loin de celle que le monde académique semble lui avoir réservée. « Erik Satie, encore aujourd’hui, c’est un compositeur interdit dans certains conservatoires ou certaines écoles de musique. Parce qu’il est l’artiste protéiforme par excellence, et que lui-même s’est toujours élevé contre un certain académisme, privilégiant le souci de fraîcheur permanente, déplore Alexandre Tharaud. Pourtant, l’interprète a tout à gagner en travaillant sa musique. Justement parce que chez lui il ne faut jamais interpréter. Sa musique ne cherche pas la virtuosité mais une vérité, une profondeur qui peut passer par un matériau d’une extrême pauvreté. »
Ce que relativise Alphonse Cemin. Le pianiste et chef d’orchestre, directeur artistique des lundis musicaux du Théâtre de l’Athénée et membre du collectif Le Balcon, a participé avec la soprano Julie Fuchs à l’élaboration de son dernier album, Je te veux, tout juste paru chez Sony Classical et justement consacré au premier Satie des cafés-concerts, ainsi qu’à ses contemporains. La chanteuse s’y est entourée de musiciens de tous horizons : de l’accordéoniste Félicien Brut au contrebassiste Davide Vittone, en passant par le violoniste Alexis Cardenas. Un programme qu’ils aborderont le mois prochain en récital à l’Athénée. « Même si c’est un compositeur qu’on vous présente toujours comme devant être pris avec des pincettes, il y a aujourd’hui en France un attachement de plus en plus fort à sa musique. Comme si la conscience émergeait enfin de tout ce qu’il avait pu apporter à la musique française, mais aussi à son rayonnement, tous genres confondus. De la variété avec ses chansons de cabaret, aux musiques de film avec ses dessins harmoniques et ses musiques atmosphériques, en passant par le jazz. »