La Lettre A : Romano contre Romano : les secrets du divorce le plus cher de Fran

Romano contre Romano : les secrets du divorce le plus cher de France
Le divorce très acrimonieux de Mylène et Dominique Romano, longtemps associés, notamment dans des placements boursiers et immobiliers, affecte le ban et l'arrière-ban du Paris de la finance, du droit et des affaires. Il vient de générer la pension alimentaire la plus élevée jamais attribuée en France.
Publié le 29/05/2023 à 6h20 Lecture 9 minutes Philippe Vasset

C'est une Samsonite noire de 20 kg qui, à force d'être roulée, d'audience en confrontation, dans les couloirs du tribunal de Nanterre, en est venue à symboliser le divorce le plus hors normes qu'ait eu à juger le pôle familial de l'instance. Au terme de quatre ans de procédure, le 20 février, les magistrats ont attribué à Mylène Romano, la propriétaire de la valise, une pension alimentaire de 100 000 € par mois, en attendant de statuer, plus tard dans l'année, sur le montant des prestations compensatoires que pourrait être amené à payer son mari Dominique Romano.

Que recèle le bagage pour avoir suscité une telle décision, qualifiée par les conseils de Dominique Romano de "jamais vue depuis le divorce de l'Aga Khan" en 2011 ? Une bibliothèque ambulante de près de 6 000 reçus, actes et documents divers, fruits de quatre années de recherche sur la fortune de son mari, l'un des multimillionnaires les plus discrets de France, à la fois business angel, magnat de l'immobilier à Paris et Tel Aviv et associé de l'animateur Arthur (pseudonyme de Jacques Essebag) et du financier Michaël Benabou (Financière Saint James). Eu égard à sa surface financière, ses investissements dans une vingtaine de start-ups et ses activités immobilières, son divorce mobilise le ban et l'arrière-ban du Paris des affaires, et révèle l'ampleur d'une fortune restée jusqu'à ce jour largement sous les radars.

150 millions ou 1 milliard d'euros ?
Pour éviter toute publicité intempestive, les millionnaires français préfèrent les séparations négociées. Les avocates spécialisées que sont Isabelle Copé-Bessis, qui a défendu Patricia Cahuzac, et Michèle Cahen, qui a négocié la séparation de Nicolas Sarkozy et Cécilia Sarkozy, pratiquent plus volontiers les réunions en salle capitonnée que les audiences dans les prétoires. Mais, pour s'asseoir autour d'une table, encore faut-il être prêt à discuter : entre Dominique et Mylène Romano, la séparation est tellement contestée qu'elle ne laisse aucune place à la médiation.

Depuis 2018, requêtes, contre-requêtes et constats d'huissier s'accumulent sous le regard médusé des greffiers de Nanterre. Avec, en ligne de mire, une seule question : celle de l'ampleur de la fortune de Dominique Romano, condition du montant de la pension alimentaire à laquelle peut prétendre sa femme. Lui-même évalue son patrimoine à 150 millions d'euros, mais pour son épouse et ex-associée, l'homme pèse plus d'un milliard d'euros.

"Délit d'initié en bande organisée"
A rebours de nombreux millionnaires français, actionnaires et souvent dirigeants de leurs entreprises, Dominique Romano s'est enrichi en jouant en bourse. Issus de plus-values de marchés, ses actifs sont d'autant plus difficiles à évaluer qu'ils sont éclatés entre plusieurs pays et structurés d'une manière particulièrement complexe. Une habitude prise au début des années 1990, lorsque l'Autorité des marchés financiers (AMF, alors dénommée Commission des opérations de bourse) le soupçonnait de pratiquer à grande échelle le délit d'initié. En décembre 2012, dans un long signalement au procureur de la République de Paris qu'a pu consulter La Lettre A, le secrétaire général de l'AMF Benoît de Juvigny listait pas moins de dix affaires dans lesquelles Dominique Romano était soupçonné d'avoir bénéficié de renseignement privilégié, pratique théoriquement interdite.

Dans ce courrier, le gendarme boursier expliquait que Dominique Romano opérait "en bande organisée". Il pointe également le fait qu'un de ses associés de l'époque, Cyril Krammer, fils de l'ancien directeur commercial de Technip, Georges Krammer, s'était même mis à l'abri de toute poursuite en obtenant un statut diplomatique à l'ambassade de Guinée-Bissau à Paris. Le régulateur évoque même l'usage d'un passeport ivoirien dont, selon les enquêtes de ses services, le duo Krammer-Romano aurait fait usage pour passer certains ordres de bourse. Au sein de l'AMF, deux responsables des enquêtes, Hervé Dallerac et Olivier Raynaud, ont ouvert plusieurs dizaines de dossiers d'enquête sur Domnique Romano.

Habitué à voir les équipes de Dallerac et Raynaud débarquer dans ses bureaux, dont les fenêtres dominent le parc Monceau, Dominique Romano s'est toujours défendu de tout délit de marché, arguant qu'il n'avait jamais été condamné. Ce qui n'est pas tout à fait exact : en 1999, il a dû s'acquitter d'une amende de 11 millions de francs à la suite d'une plainte pour "escroquerie" de la BNP.

Dix-sept ans plus tard, il a été contraint de verser 7,62 millions de dollars à la Securities and Exchange Commission (SEC), l'équivalent américain de l'AMF, pour s'éviter des poursuites dans un dossier d'initié particulièrement rocambolesque. Il était soupçonné d'avoir eu accès, avant publication, grâce à des pirates informatiques ukrainiens, aux résultats financiers de toute une gamme de multinationales (Boeing, Netflix, Bank of America...) et d'avoir procédé à de fructueux achats anticipés d'actions. Le paiement d'une amende au régulateur américain n'a pas définitivement clos le dossier : en France, la Brigade financière s'en est saisie en 2018. Elle soupçonne Dominique Romano d'avoir blanchi les profits de ce gigantesque délit d'initié via une société enregistrée aux îles Samoa et un compte ouvert à l'UBS Monaco. La procédure est toujours en cours.

La success story d'un power couple
Son savoir-faire sur les marchés, Dominique Romano l'a en partie acquis auprès de son épouse. Lorsqu'ils se sont rencontrés au milieu des années 1980, Mylène Romano était l'une des quatre femmes à travailler au Palais Brongniart, où elle était "remisière", c'est-à-dire trader indépendante. Elle met le pied à l'étrier à Dominique Romano et a fondé avec lui une société de courtage, Louxor. A l'époque, la bourse était un monde de quinquagénaires aux doigts tachés par l'encre de la Cote Desfossés, le journal de la place, et à l'embonpoint entretenu par des déjeuners arrosés au bourgogne. Face à cet entre-soi vieillissant, le couple Romano a tranché, prospéré et s'est enrichi. Et lorsque, trente ans et cinq enfants plus tard, ils se sont séparés, chacun a retourné contre l'autre l'expertise financière acquise ensemble.

Non sans renforts. Pour le défendre, Dominique Romano s'appuie sur deux avocats proches du ministre de la justice Eric Dupond-Moretti : son ex-associé, Antoine Vey, et l'un de ses amis et ancien client, Pascal Wilhelm. En face, sa femme Mylène Romano a préféré aux ténors du barreau une magistrate en disponibilité, Shérazade Lahmeri, assistée d'analystes financiers et de détectives privés. Car depuis le premier jugement de non-conciliation, qui lui a alloué en 2018 une pension alimentaire mensuelle de 40 000 €, Mylène Romano s'évertue à démontrer que ce traitement provisoire que lui a accordé le tribunal en attendant la fixation de prestations compensatoires sous-évalue la fortune de son mari. Une démarche au départ peu appréciée des juges, bombardés de rapports financiers complexes et de demandes de réévaluation de pension qui tranchent avec les montants habituellement traités par le tribunal : dans l'une de ses requêtes, Mylène Romano exige une pension alimentaire de 400 000 euros par mois.

Gestion de fortune
Mais ses requêtes sont minutieusement étayées - Mylène Romano a été juge au tribunal de commerce - et les écarts qu'elle pointe entre la fortune déclarée de son mari et ses avoirs effectifs sont tellement conséquents que les juges du pôle familial de Nanterre ont fini, de mauvaise grâce, par prendre ses informations en compte. Depuis sa condamnation à la fin des années 1990, Dominique Romano a officiellement cessé de jouer en bourse pour se concentrer sur la gestion de son patrimoine via un family office appelée Guibor (guerrier en hébreu).

L'un de ses principaux faits d'armes est d'avoir acheté en 2001, et pour près de 100 000 €, 10 % du capital du site d'enchères en ligne Vente Privée, devenu Veepee, une participation revendue douze ans plus tard au Qatar pour une somme mille fois supérieure. Cette manne, Dominique Romano l'a réinvestie dans une trentaine de start-ups (dont Welcome to the Jungle, Cybergun et Mon Eclair) et d'immeubles de prix, parmi lesquels les murs des restaurants La Pérouse et Maison Russe (récemment rebaptisée Maison Revka) et des milliers de mètres carrés d'appartements haussmanniens. Ce sont notamment ces biens immobiliers parisiens, qui comptent un ensemble d'immeubles dénommé "cour Lafayette", que sa femme juge sous-évalués de quelque 280 millions d'euros. Une estimation qualifiée par les conseils de Dominique Romano de "fantaisiste" dans leurs écritures.

Palaces à Tel Aviv
Ces écarts de valorisation ne font qu'augmenter lorsqu'on sort de France. Dominique Romano a en effet largement investi en Géorgie (où il contrôle plusieurs immeubles du centre-ville de la capitale Tbilissi), au Tadjikistan (où il est associé au géant de l'aluminium Tajik Aluminum Co, Talco) et surtout en Israël. A Tel Aviv, il a rouvert en janvier l'un des hôtels historiques de la ville, l'Elkonin, et travaille à en installer un autre dans l'Eden, le premier cinéma du quartier huppé de Neve Tzedek. Gérées par un trustee vétéran du fisc de Tel Aviv, Ehud Barzilai, les sociétés israéliennes de Dominique Romano sont aussi propriétaires de murs de bureaux, de boutiques et de supermarchés dans le pays, et détiennent même un "kiosk", l'une de ces échoppes en planches qui servaient, dans les années 1920, de débit de boissons et qui sont aujourd'hui des cafés branchés.

Jusqu'en 2019, Dominique Romano possédait également un immeuble de 6 500 m2 sur le très convoité front de mer de Tel Aviv, qu'il a revendu plus de 50 millions d'euros au milliardaire russe Roman Abramovitch. En tout, le cabinet d'analyse financière AS Capital, mandaté par Mylène Romano, évalue ces actifs israéliens à près de 300 millions d'euros, quand Dominique Romano lui-même ne déclare, sur les mêmes biens, que 20 millions d'euros.

L'écheveau de son patrimoine est si embrouillé que quelques miettes de l'empire Romano ont échappé aux limiers de son épouse. C'est le cas d'un opulent éco-lodge situé dans une réserve sud-africaine ultraprivée. Le cadre est somptueux, et le voisinage choisi : la polémiste Caroline Fourest possède également une résidence dans cette gated community. Dominique Romano a largement contribué au budget de 4,8 millions d'euros de Sœurs d'armes, le film qu'a réalisé Fourest en 2019 sur les combattantes kurdes, et les armes utilisées par les acteurs dans le film sont des répliques fabriquées par Cybergun, l'une des start-ups qu'il détient. Avant d'approcher Dominique Romano, Caroline Fourest s'était d'ailleurs adressée à sa femme Mylène pour financer son film, avant de se raviser à l'annonce de la séparation du couple.

Un feuilleton communautaire
Le divorce des Romano est, non seulement, un bras de fer patrimonial et financier, mais aussi un tsunami communautaire. Jusqu'à leur rupture, Mylène et Dominique Romano étaient des piliers des organisations portant la voix des juifs de France. Comptant parmi les initiateurs, en 2005, de la Fondation France-Israël, Dominique Romano est également, depuis 2019, l'actionnaire majoritaire de Radio J et de Judaïques FM, ainsi que de l'hebdomadaire Actualité juive.

Membre du comité directeur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), il a été l'un des rares financiers français à rencontrer le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu lors de sa visite à Paris en février. Autant de responsabilités qui justifient, à ses yeux, la présence d'un garde du corps à ses côtés, ainsi que des investissements dans des sociétés de sécurité, parmi lesquelles Gray Security, fondée à l'origine pour prendre en charge la sécurité de l'escale parisienne de la compagnie israélienne El Al. Une ambition qui ne s'est, au final, jamais concrétisée.

Mais le cercle de Dominique Romano ne se limite pas aux politiques et aux responsables communautaires. Outre l'animateur Arthur et Michaël Benabou, il compte parmi ses proches Alain Madar et Jean Madar (Interparfums, Foncière du Rond Point), et Julien Sorbac (Veepee). Tous sont à la fois des partenaires d'affaires, souvent depuis ses débuts à la bourse de Paris, des co-investisseurs dans des start-ups ou des projets immobiliers, et des amis. Le réseau de Dominique Romano s'étend jusque dans le cinéma : il est remercié au générique de La Vérité si je mens 3, qui s'inspire pour partie de ses démêlés avec un douanier reconverti dans le délit d'initié, Laurent Pastor.

"Une opacité certaine"
A mesure que la séparation entre les époux Romano est devenue de plus en plus orageuse, les membres de ce cercle élargi ont choisi leur camp. Et c'est le plus souvent celui de Dominique Romano, qui a refait sa vie avec la décoratrice Adriana Schor, nièce du promoteur immobilier Ely-Michel Ruimy. Les deux hommes sont associés dans un projet hôtelier à Tel Aviv.

Au fil des années, Mylène Romano s'est trouvée de moins en moins conviée aux galas et fêtes qui rythment la vie de la communauté. Une mise à l'écart à laquelle le jugement du tribunal de Nanterre du 20 février n'a rien arrangé : pour justifier leur décision d'attribuer une pension alimentaire de 100 000 euros par mois avec effet rétroactif jusqu'en 2021 à Mylène Romano, les juges arguent que la situation financière de Dominique Romano est "bien au-delà de ce qu'il a pu déclarer lors de l'ordonnance de non-conciliation" et qu'il maintient "une opacité certaine sur sa situation financière réelle". Ils soulignent également que le financier déduit de ses impôts les sommes versées à son épouse, alors que celle-ci reverse au fisc 45 % des sommes reçues.

La contre-attaque ne s'est pas fait attendre : Dominique Romano a refusé d'exécuter le jugement et immédiatement fait appel. Ses avocats ont appelé à la rescousse les experts-comptables de Ricol Lasteyrie, qui ont estimé que leur client "ne disposait pas de la trésorerie nécessaire" pour s'acquitter de la pension attribuée à sa femme et qu'il devrait gagner 2 millions d'euros par mois pour faire face à cette obligation. Une affirmation largement relativisée par les derniers résultats financiers publiés de Guibor, qui montrent que le family office a accumulé 86 millions d'euros de dividendes en 2020, à ce jour non distribués.