François-Henri Pinault fête les dix ans de Kering en sifflant la fin de la récré pour ses maisons
Alors que le groupe nouvelle mouture fêtera ses dix ans ce soir, le patron de Kering serre la bride de ses grandes marques. Son numéro deux, Jean-François Palus, a commencé la reprise en main de Gucci, la vache à lait du groupe. François-Henri Pinault a aussi ressorti son carnet de chèques pour acquérir à prix d'or quelques petites griffes.
François-Henri Pinault donnera un fastueux dîner ce vendredi 15 septembre rue de Sèvres, dans les locaux austères de l'hôpital Laennec qui abritent le siège de Kering. Plus de 150 "amis de la marque" se retrouveront dans l'aile dédiée à Balenciaga au sein de l'ancien hospice. Des fidèles de toujours, comme Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle, Alain Minc ou encore Mercedes Erra, la patronne de BETC, seront présents. Des représentants du monde de l'art — Christoph Wiesner, directeur des Rencontres d'Arles, Florence Bourgeois, directrice de Paris Photo, ainsi que Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes — croiseront aussi des stars comme Vincent Lindon, Mélanie Laurent, Carla Bruni, Isabelle Huppert ou encore Charlotte Gainsbourg.
La soirée sera l'occasion de fêter les dix ans du nouveau nom du groupe familial, ex-Pinault-Printemps-Redoute (PPR) rebaptisé Kering en 2013. Et de commencer à prendre la lumière médiatique avant l'autre rendez-vous très attendu du 22 septembre à Milan : le premier défilé de Sabato de Sarno (LLA du 07/02/23). Ce jeune directeur artistique, inconnu même d'un public initié, est chargé de donner un nouvel élan à Gucci, qui représente à elle seule 70 % des résultats de Kering.
Comme une belle endormie
Au-delà des sacs et fanfreluches du podium, un autre spectacle se tiendra au premier rang. Le PDG de Gucci, Marco Bizzari, remercié en juillet après neuf ans à la tête de la marque et 18 ans dans le groupe, assistera à son dernier défilé. Tandis que Jean-François Palus, le fidèle bras droit de François-Henri Pinault, contemplera pour la première fois le "catwalk" en tant que nouveau PDG de la griffe par intérim. Son arrivée marque le début d'une reprise en main musclée.
Car le grand patron, FHP comme tous le surnomment, a en effet choisi de siffler la fin de la récré. Son groupe qui semblait se laisser vivre comme une belle endormie ces dernières années, s'est réveillé sous le double effet de l'entrée du fonds activiste Bluebell à son capital et de résultats de plus en plus décevants chez Gucci. La griffe italienne a vu ses ventes progresser de 1 % au premier semestre 2023, quand Hermès et la branche mode de LVMH progressaient respectivement de 22 % et 20 %. Pire, si l'on compare les premiers semestres de 2019 à 2023, Gucci a connu une croissance de seulement 9 %, contre 105 % pour la branche mode de LVMH.
La boîte noire Gucci
Premier signe du réveil, l'héritier Pinault a bouleversé sa gouvernance pour reprendre le contrôle de ses marques qui vivaient jusqu'ici comme autant de baronnies quasi indépendantes. Gucci en est l'exemple le plus flagrant. Certains cadres au siège n'hésitent pas à parler de boîte noire tant Marco Bizzari y régnait en maître, sans autoriser le groupe à y mettre son nez. Dès la fin juillet, Jean-François Palus, jusqu'ici numéro deux de Kering sous le titre de directeur général délégué, a donc été envoyé sur place en missi dominici par son vieil ami de HEC, François-Henri Pinault.
Sa mission : remettre au carré la maison de la via Mecenate à Milan, passer au crible son fonctionnement, analyser toutes les économies de coûts possibles et surtout faire le tri dans les équipes. Un grand ménage vient de commencer avec le départ de Suzanne Chokachi, une Américaine entrée chez Gucci, il y a 25 ans. Elle y œuvrait depuis un an sous le drôle de titre de vice-présidente de la marque et des clients.
L'autre mouvement de taille en matière de gouvernance est le retour d'une fonction dédiée à la surveillance transversale des marques. Francesca Bellettini reste PDG de la griffe Yves Saint Laurent (YSL), dont elle a multiplié le chiffre d'affaires par six depuis dix ans. Mais elle devient également directrice générale adjointe du groupe en charge de toutes les maisons.
De quoi renouer avec les années Gucci Group. À l'époque, c'est Robert Polet, un ancien d'Unilever qui chapeautait ce pôle luxe de PPR avant que les maisons, déjà en recherche d'indépendance, n'obtiennent sa peau. Cette fois, Francesca Bellettini, stratège passée par Gucci puis Balenciaga avant YSL, a la confiance de François-Henri Pinault. Et elle sera épaulée par l'autre homme fort du groupe, Jean-Marc Duplaix, qui passe de la direction financière à un poste de directeur général adjoint en charge de toutes les fonctions opérationnelles, dont la très lourde logistique.
Des acquisitions au prix fort
Autre réveil de l'été : Kering a renoué avec les acquisitions. Il était temps, après des années à rater ses cibles, volontairement ou non (LLA du 15/11/22). Cette fois, François-Henri Pinault a sorti le carnet de chèques sans complexe. Les parfums haut de gamme Creed ont été acquis fin juin pour un prix représentant 23 fois leur EBITDA (indice mesurant la rentabilité d'une société). Après avoir regardé Estée Lauder rafler Tom Ford, Kering s'offre enfin avec cette petite marque toute la structure marketing et commerciale nécessaire pour dupliquer dans le secteur de la beauté de luxe, ce que le groupe a réussi dans les lunettes avec Kering Eyewear, passé de zéro à un milliard d'euros de chiffre d'affaires en huit ans.
Valentino a aussi coûté bien plus cher que les multiples annonces fin juillet. La griffe italienne a été achetée, selon les annonces officielles, à 16 fois son EBITDA. Mais la nouvelle norme IFRS16 permet de placer les loyers en amortissement et gonfle ainsi artificiellement le résultat opérationnel de 205 à 350 millions d'euros pour 2022. Sans ce petit tour de passe-passe, le multiple d'achat passerait en fait à 27 fois !
Kering a dépensé 1,7 milliard d'euros pour s'offrir 30 % de Valentino et n'en sera sans doute propriétaire que dans cinq ans. D'ici là, toute la valeur qu'elle fera prendre à la marque par son expertise enchérira le coût final d'acquisition. Et avec une marge opérationnelle de seulement 10 % (contre 30 % en moyenne dans le luxe), il sera tentant de la faire grimper.
Comme ses 11 nouveaux collègues du board de Kering, Maureen Chiquet, nommée administratrice indépendante le 18 juillet, aura bientôt tout loisir de réfléchir à cet épineux dilemme. Cette grande prêtresse de la planète luxe, directrice générale du concurrent Chanel pendant neuf ans, est une recrue prestigieuse à même de rassurer les analystes financiers sur la gouvernance. Son agenda ne lui permet pas d'être présente au grand dîner de ce soir. Elle recevra néanmoins en avant-première comme tous les autres invités le livre "Kering, de granit et de rêves", qui retrace les soixante ans d'histoire du groupe et sortira début octobre. De quoi prendre un peu de recul.