Casino : les financiers imposent leur sauvetage devant la noyade progressive du plan Teract
Une alliance avec Teract telle qu'elle a été imaginée depuis janvier semble de plus en plus improbable. Le groupe Casino s'oriente désormais vers une négociation avec ses créanciers, en étroite collaboration avec Daniel Kretinsky. Le temps du projet industriel viendra juste après, ce qui n'empêche pas son élaboration en coulisse.
Les créanciers de Casino ont jusqu'à ce mardi soir, 17 heures, pour accepter d'entrer en procédure de conciliation sans demander à appliquer le cas de défaut de l'entreprise. Si tous les banquiers, hedge funds et autres spécialistes de dette pas nette donnent leur accord, ce sera une première victoire pour le groupe à bout de souffle de Jean-Charles Naouri. S'engagera alors la conciliation (décidée en conseil d'administration par l'entreprise), puis une phase dure de négociations pour effacer une partie de la dette du groupe.
Seul le projet de Daniel Kretinsky a mis en avant cette obligation d'effacement des ardoises du groupe. Le projet initié en janvier avec Teract consistait encore récemment à fourrer l'essentiel de la dette dans une nouvelle holding pour n'en garder que 2 milliards d'euros sur 6 milliards, dans une entité où seraient nichés tous les bons actifs tels que Monoprix et Franprix. Cette option semble si peu réaliste que l'agence Fitch Ratings, qui vient encore de dégrader la note de Casino la semaine dernière, a choisi de l'ignorer dans son analyse.
Cash ou actions
Comme dans un bon divorce, la phase qui devrait s'ouvrir mercredi consistera donc pour Casino et ses créanciers à se mettre d'accord sur les termes de leur "séparation", sous la surveillance du tribunal de commerce représenté par le mandataire Marc Sénéchal. Les créanciers en question sont ceux dits "non sécurisés", qui détiennent 3,6 milliards d'euros de dette. Face à eux, Jean-Charles Naouri ne sera plus seul aux manettes. Car c'est l'apport des 1,1 milliard d'euros d'argent frais proposé par Daniel Kretinsky et Marc Ladreit de Lacharrière qui rassure ces créanciers. La société et ses deux actionnaires de poids devront donc parler d'une seule voix.
L'attelage travaille très discrètement via ses avocats (LLA du 16/05/23) à proposer une belle décote. Ils offrent aux créanciers d'écraser leur dette en échange de 35 à 40 % de leur mise de départ, au lieu des 20 % disponibles sur le marché actuellement. Il leur sera proposé un "mix and match", c'est-à-dire le choix de convertir leur dette en actions ou en cash, ou encore d'opter pour un mélange des deux.
Communication discordante
Face à ces réalités financières bien prosaïques, le projet dit "industriel" porté par l'attelage d'InVivo et du trio Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari est apparu comme de plus en plus compliqué à mettre en œuvre ces dernières semaines. La création de leurs deux entreprises - l'une avec les magasins, qui serait contrôlée par Casino, et l'autre, baptisée Teract Farm, contrôlée par Teract pour assurer l'approvisionnement - peine à convaincre sans l'apport d'argent frais conséquent. Or, à côté des deux endettés Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari, Xavier Niel reste encore très discret sur sa volonté d'aligner les millions. Le vrai argentier de Teract est pour le moment Thierry Blandinières, le directeur général d'InVivo. Mais après le rachat du céréalier Soufflet pour plus de 2 milliards d'euros en 2021, le géant européen des produits agricoles n'a plus les poches remplies.
La communication discordante de ce quatuor n'a pas non plus rassuré les observateurs, à commencer par Jean-Charles Naouri lui-même. Les discussions exclusives entre les banquiers, Rothschild pour Casino et Centerview Partners pour Teract, ambitionnaient d'entrer dans le dur la semaine dernière. Selon nos informations, elles portaient sur le choix de la centaine de magasins du groupe Casino dans lesquels le concept de Grand Marché-Frais d'ici, cher à Moez-Alexandre Zouari, pourrait être déployé (LLA du 07/04/22). Mais les représentants de Casino et Teract ne semblaient pas réussir à se mettre d'accord sur la liste.
Le projet industriel est bien entendu essentiel à la survie à terme de l'entreprise. Il paraît pourtant de plus en plus prématuré face au mur de la dette. Pour rappel, si l'équipage Casino/Kretinsky réussissait à séduire au moins deux tiers des créanciers non sécurisés, la société Casino pourrait alors ouvrir une sauvegarde accélérée (deux mois reconductibles une fois) pour mettre en œuvre l'accord trouvé avec cette majorité de créanciers. Le plan de sauvegarde devrait alors mixer restructuration financière et plan de relance industrielle.
La dette encore et toujours
Ce n'est donc pas avant cet été, voire la rentrée de septembre, que s'ouvriront véritablement les discussions sur le projet industriel. Pour autant, les vautours tournent déjà plus ou moins discrètement autour de Casino. Auchan, Carrefour, Couche-Tard... beaucoup d'acteurs regardent de très près les actifs du groupe et prennent déjà langue avec Daniel Kretinsky. Moez-Alexandre Zouari, qui détient en tant que master franchisé quelque 200 Franprix et Monoprix, restera un acteur incontournable. Intermarché se félicite, de son côté, d'avoir déjà fait sa liste de courses en ayant négocié directement avec Casino 130 points de vente parmi les 8 000 que compte le groupe.
Il restera néanmoins encore un bon paquet de dettes dans le groupe. En additionnant les 2,05 milliards d'euros de lignes de crédit largement tirées auprès des grandes banques françaises (LLA du 09/05/23), les 1,4 milliard d'euros de prêt à terme et les 600 millions d'obligations dites "Quatrim", c'est plus de 4 milliards d'euros qui resteront dans la corbeille du futur acquéreur. On a vu plus jolie mariée !