La Lettre 16/02/26 : Le RN à la manœuvre dans les grands ports français

Le RN à la manœuvre dans les grands ports français
À un peu plus d'un an de la présidentielle, le déclin des ports français face à la concurrence européenne suscite l'intérêt du Rassemblement national. Son incursion dans ce microcosme très feutré, à l'occasion d'une mission d'évaluation du Palais Bourbon initiée par le député Matthias Renault, est observée avec méfiance.
Alors que la Cour des comptes effectue une série de contrôles sur les établissements portuaires et que l'Élysée met la dernière main au rapprochement du port de Marseille et des ports fluviaux du bassin Rhône-Saône, le Rassemblement national (RN) s'intéresse depuis deux mois au secteur du transport maritime et fluvial. Un sujet qu'il ne maîtrise encore peu, mais qui doit alimenter son programme présidentiel avec des mesures destinées à améliorer la performance de la chaîne logistique portuaire.
Le parti présidé par Jordan Bardella laboure le terrain grâce au député Matthias Renault. Cet ancien magistrat financier a poussé la création d'une mission d'évaluation de la compétitivité des ports français, dans le format restreint des travaux du Comité d'évaluation et de contrôle des politiques publiques (CEC) de l'Assemblée nationale. L'élu RN de la Somme mène cette tâche avec la députée Horizons du Havre, Agnès Firmin-Le Bodo, qui a été choisie en vue de le contrer politiquement et pour défendre le bilan du maire sortant et candidat à la présidentielle Édouard Philippe. Le travail est centralisé, effectué par les deux corapporteurs qui mènent seuls l'ensemble des auditions.
Ni l'un ni l'autre ne sont des spécialistes du secteur, ils en découvrent tous deux les enjeux. Une certitude, ce "CEC" constitue une bonne manière de mettre le pied à l'étrier et de se faire connaître auprès des entreprises de la chaîne portuaire, des grands armateurs (MSC, CMA CGM) aux manutentionnaires, en passant par les logisticiens Geodis, Ceva Logistics (filiale de CMA CGM), les chargeurs et leurs organisations professionnelles respectives.
Sous l'œil d'Édouard Philippe
Lancée fin 2025, la mission d'évaluation débouchera au début de l'été sur la publication d'un rapport assorti d'une série de propositions. Après un déplacement au Havre le 12 janvier, les deux députés ont prévu de se rendre à Marseille et à Dunkerque, tandis que les ports de second rang, comme La Rochelle, Bordeaux et Saint-Nazaire, feront seulement l'objet d'un questionnaire écrit. Un déplacement final est programmé à Rotterdam, premier port de l'Union européenne avec environ 14 millions de conteneurs traités annuellement. Le statut de l'Autorité portuaire de Rotterdam, société anonyme détenue par la ville (70 %) et par l'État néerlandais (30 %), constitue une source de réflexion quant à la possibilité de transférer aux collectivités la propriété de certains ports français de second rang.
L'arrivée du parti d'extrême droite dans ce milieu feutré suscite de vives appréhensions, tant chez les hauts fonctionnaires à la tête des établissements portuaires, représentés par l'Union des ports de France (UPF), que parmi certains responsables politiques. Proche d'Édouard Philippe, Agnès Firmin-Le Bodo s'emploie à valoriser le bilan de l'ancien premier ministre à l'origine de la création d'Haropa Port, l'Epic né de la fusion des trois ports de la Seine, Paris, Rouen et Le Havre. Signe des liens étroits entre la politique et le secteur portuaire, c'est d'ailleurs un adjoint du maire Édouard Philippe, Antoine Loisel, qui pilote les affaires économiques, fiscales et européennes de l'Union nationale des industries de la manutention (Unim) dans les ports français.
S'appuyant sur la présentation faite en audition le 12 janvier par le DG d'Haropa, Benoît Rochet, et par le directeur délégué chargé du port du Havre, Florent Weyer, la députée Horizons juge les effets de la réforme d'Haropa positifs sur le dynamisme et les performances du premier port français. Et à ses yeux, la gestion du port de Rouen, qui fait pourtant l'objet de vives critiques de la part des céréaliers, est satisfaisante. De quoi épargner la tutelle de l'État, exercée conjointement par Bercy et la Direction générale des infrastructures de transports et de mobilités (DGITM) au ministère des transports.
Promesse de MSC en stand-by
Cependant, l'audit de la Cour des comptes sur Haropa, qui tombera après les rapports accablants sur Nantes-Saint-Nazaire et Dunkerque, risque de contredire l'appréciation de la corapporteure Horizons. Au Havre, le trafic stagne autour de 3,1 millions de conteneurs par an et la nouvelle gouvernance a créé une quatrième couche de management dans le fonctionnement, avec des frais de structure à la hausse. En outre, la concrétisation du milliard d'euros d'investissement promis par l'armateur MSC se fait toujours attendre, sur fond de baisse mondiale du trafic de conteneurs.
Autre point sensible, les conditions sociales et l'attribution d'avantages aux salariés sous la pression de la CGT portuaire contribuent à dégrader le modèle économique et le climat interne. Mais contrairement au camp qui pointe une mission opportuniste de la part du RN, allant d'Agnès Firmin-Le Bodo aux hauts fonctionnaires, logisticiens et gestionnaires d'entrepôts, eux, y voient l'occasion de soulever le capot tant les critiques sur la conduite des ports restent voilées, soit par peur de rétorsions syndicales, soit par crainte de se mettre l'État à dos.
Reste à entrevoir quel sera l'impact de la mission de Matthias Renault et Agnès Firmin-Le Bodo sur la gouvernance des ports pendant la campagne présidentielle. Elle se déroule alors que la gouvernance du port de Marseille, où la CGT promet déjà d'accueillir fraîchement le RN. Dans le projet d'axe fluvial Méditerranée-Rhône-Saône (MeRS), il est question de mettre en commun les terrains du port de Marseille et ceux des principaux ports fluviaux du Rhône et de la Saône. Après le rapport d'Augustin de Romanet, chargé de plancher sur le sujet, Emmanuel Macron doit annoncer dans les semaines à venir la solution retenue, qui, en principe, sera mise en œuvre sans passer par une loi.
Marc Fressoz