JDD : Le programme budgétaire de Marine Le Pen en question

Source : Le Journal du Dimanche, 11 octobre 2026, page 10. Article de Quentin Gérard et Victor-Isaac Anne. Transcription et traduction de la capture fournie ; les affirmations de l’article ne sont pas vérifiées ici.

Le programme budgétaire de Marine Le Pen en question

DOUTE

En présentant sa trajectoire budgétaire sur cinq ans, la candidate RN entend rassurer les marchés et les investisseurs en cas de victoire en 2027

Comment différencier un parti d’opposition d’un parti prêt à gouverner ? Le premier se contente de taper sur le gouvernement. Le second se projette dans l’exercice du pouvoir. En présentant sa trajectoire budgétaire de 2027 à 2032, le Rassemblement national se range dans la deuxième catégorie. Mardi, Marine Le Pen a détaillé les mesures et résultats escomptés en cas de victoire en mai. Objectif : ramener le déficit public à 3 % en dix-huit mois. Puis, au prix de 140 milliards d’euros d’économies, faire refluer la dette à 112 % du PIB en cinq ans, moyennant une centaine de propositions. « Nous sommes les seuls à dégainer un plan aussi complet », se félicite le monsieur économie du RN, Jean-Philippe Tanguy.

Les économistes libéraux, qui l’ont expertisé, constatent la mue du parti. « Leur volontarisme concernant la baisse du déficit public est positif. Ils ont compris la très grande gravité de la situation », salue Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens. « Marine Le Pen tente de jouer la carte de la responsabilité », abonde Anthony Morlet-Lavidalie, économiste chez Rexecode, qui note que la quadruple candidate à la présidentielle « prend le contre-pied de la gauche radicale en étant sensible à ce que dit le marché ». Marine Le Pen se sait attendue au tournant. À quelques mois de sa possible entrée à l’Élysée, la France emprunte à des taux record. Et avec une trajectoire budgétaire qui ne tient pas la route, la crise financière serait inévitable, avec à la clef une intervention de la BCE forcément douloureuse pour les Français.

Pour autant, les spécialistes ne sont pas totalement rassurés. « On a l’impression que le RN, comme tous les autres partis, sous-estime le coût de ses dépenses et surestime ses économies », décrypte Olivier Babeau. L’économiste peine par exemple à croire aux 11 milliards d’euros de gains promis dès 2027 grâce à la baisse de la contribution française à l’Union européenne : une telle réduction suppose d’abord de négocier avec les autres États membres. Même chose pour les suppressions d’agences. Elles ont souvent été annoncées par le passé, mais rarement réalisées. Sur ce poste, le RN souhaite économiser 10 milliards d’euros en rythme de croisière. « C’est oublier que ces structures emploient une majorité de fonctionnaires, dont il faudra bien continuer à assumer le coût, qu’ils soient reclassés ou, dans le cas des contractuels, licenciés », précise Alain Trannoy, directeur d’études à l’EHESS.

D’autres mesures font grincer des dents. À commencer par la réforme des retraites. Le Rassemblement national propose de revenir à 62 ans, voire à 60 ans pour certains. Coût de l’opération : 9 milliards d’euros. À terme, après quelques corrections du système, le parti évalue les économies entre 15 et 20 milliards d’euros. Impossible pour le fondateur du cabinet Asterès, Nicolas Bouzou, qui déplore « un travail sous-documenté ». Le mouvement renvoie à la conférence de presse, courant novembre, lors de laquelle Marine Le Pen et Jordan Bardella présenteront les contours de leur réforme. Pas de quoi rassurer le spécialiste des finances publiques François Ecalle, qui ne comprend pas l’entêtement du RN sur les 62 ans : « On peut discuter des modalités – retraite par points, système par annuités, capitalisation –, mais on ne pourra pas faire l’économie d’un recul de l’âge effectif de départ. »

Le créateur du site Fipeco estime aussi que le chiffre de 32 milliards d’euros d’économies espérées sur la fraude est « fortement exagéré ». Des critiques injustes pour Jean-Philippe Tanguy, qui dénonce une « forme d’hystérie » des économistes dès lors qu’il s’agit du RN. En s’appuyant sur plusieurs rapports, notamment ceux de l’Insee, le député assure par exemple que la fraude à la TVA atteint au moins 40 milliards d’euros. Il s’oppose aussi aux experts prévoyant un effet récessif au vu des baisses de dépenses publiques prévues : « C’est du keynésianisme dévoyé. Nos mesures récessives sont largement compensées par celles qui sont pro-croissance. »

Plusieurs propositions du Rassemblement national vont toutefois dans le bon sens pour l’essayiste Nicolas Bouzou, comme les baisses d’impôts de production, la réforme des marchés publics ou la règle d’or budgétaire. Autant de mesures qui pourraient rassurer les investisseurs. Olivier Babeau ne croit d’ailleurs pas à un affolement des marchés en cas d’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen : « Ils attendraient de voir la concrétisation des économies. Le budget 2028 fera office de juge de paix. »

Quentin Gérard
et Victor-Isaac Anne

Est-il trop demander que la France aligne son niveau de dépenses sur les standards européens ? « Oui, manifestement », sourit Alberto Toscano. Installé à Paris depuis 1986, le plus français des journalistes italiens ne cesse de s’étonner de la légèreté des gouvernants successifs à l’égard de la dette. « La France se paie le luxe de fermer les yeux sur la maladie de ses finances, mais celle-ci finira tôt ou tard par la rattraper », prévient-il. Sans aller jusqu’à imaginer un scénario à la grecque, tant « ce pays est too big to fail » (« trop gros pour faire faillite »), il entrevoit néanmoins des mesures de redressement douloureuses. Son confrère franco-helvète Richard Werly abonde. Selon lui, il est parfaitement envisageable que la France, confrontée à une charge d’intérêts devenue insoutenable, soit contrainte de solliciter une ligne de crédit auprès de la Banque centrale européenne, en contrepartie de réformes structurelles salées. En Belgique aussi, on suit avec inquiétude la dérive des finances françaises. Face au mur de la dette et au choc démographique à venir, les atermoiements autour de la réforme des retraites apparaissent « incompréhensibles » à Dorian de Meeûs, rédacteur en chef de La Libre. D’autant que, chez nos voisins belges, l’âge légal de départ est déjà fixé à 66 ans, avant de passer à 67 ans en 2030. « Cela donne l’image d’un pays irréformable », déplore-t-il. Une perception, hélas, largement partagée en Europe.