Patrick Drahi pourrait surenchérir
Un conseil d’administration de Bouygues a été convoqué pour mardi afin d’étudier l’offre de SFR. Tenace, Martin Bouygues continue de repousser ces avances pour faire monter les enchères. « L’offre de Drahi n’est pas convenable et pas bouclée, notamment son financement » , lâche un de ses lieutenants. Le PDG de Bouygues se souvient de IL CACHE bien son jeu. À force de répéter qu’il a « l’esprit paysan » , à l’inverse de ses concurrents obsédés par leur cours de Bourse, qu’il n’est ni énarque, comme le PDG d’Orange, ni polytechnicien, comme celui de SFR, on finit par croire que le fils de Francis Bouygues est dépassé. Presque ringardisé par le financier Patrick Drahi ( SFR), le bluffeur Xavier Niel ( Free) ou l’habile Stéphane Richard ( Orange). En février, lors de la publication des comptes 2014 de son groupe, il avait martelé qu’il ne vendrait pas Bouygues Telecom. « Vous vendriez votre femme ? » , avait- il lâché au JDD.
Évidemment, il s’agissait d’envoyer le signal à ses adversaires qu’il ne se laisserait pas manger tout cru. Celui qui chasse tous les week- ends en Sologne a su jouer la montre pour faire grimper aux arbres l’impatient Patrick Drahi. Bien que fragilisé, il a su résister pour renverser le rapport de force et se rendre incontournable. S’il vend sa filiale de téléphonie près de 11 milliards d’euros, Martin Bouygues touchera un jackpot inespéré alors que les marchés la valorisent entre 3 et 5 milliards… Onze milliards, c’est presque la la bataille pour SFR, l’an passé. Sa persévérance avait obligé le flamboyant Drahi à ajouter 2 milliards de cash lors de la dernière nuit de négociations. Cette fois, Martin Bouygues fait passer le message qu’il serait prêt à vendre sa filiale, qu’il a créée il y a vingt ans, pour 11 milliards. Selon une source proche des négociations, SFR pourrait améliorer son offre d’ici au conseil de mardi pour remporter la mise. Martin Bouygues veut faire plier son rival. Il souhaite aussi que SFR valeur de tout le groupe Bouygues en Bourse. Un vrai coup de poker que les financiers apprécieront.
L’an passé, il avait déjà vendu Alstom, dont il détenait 30 %, pour 12 milliards. Il en récupérera 1,2 milliard sous forme de rachat d’actions. Au total, son trésor de guerre pourrait s’élever à 12 milliards d’euros en cash. Qu’en ferat- il ? Ses proches soulignent que Martin Bouygues rêve de clore sa carrière – il a 63 ans et dirige le groupe depuis vingt- six ans – en verrouillant le contrôle de sa famille sur l’empire du BTP. Un rêve inassouvi par Francis assume tous les risques de concurrence. « Des offres de Drahi, on en reçoit tous les quinze jours, s’agace un administrateur du groupe. Si la sienne est conditionnée au feu vert de l’Autorité de la concurrence, on ne la regardera même pas. »
S’il touche un chèque de près de 11 milliards, Martin Bouygues aura réalisé un véritable tour de force. Depuis deux ans, tous ses adversaires ont tenté de le faire céder à vil prix. Après plusieurs refus successifs, il réussirait le Bouygues. Aujourd’hui, lui et son frère n’en détiennent que 20 %.
En montant au- delà de 50 %, il léguerait à ses trois enfants un groupe sécurisé. Loin des petits 6 % dont il a hérité à la mort de son père en 1993 et qui lui valurent une offensive violente de Vincent Bolloré quatre ans plus tard. D’autres lui prêtent des vues sur des grands groupes français comme Veolia pour profiter de son exposition à l’international. Mais l’aventure Alstom l’a refroidi. À moins que le combatif Martin Bouygues ne reparte à la chasse. M. P. Vers une remontée des prix ?
De son côté, Patrick Drahi bouclerait sa quatrième grosse acquisition en un an après SFR, Portugal Telecom et Suddenlink aux ÉtatsUnis. En rachetant Bouygues, SFR deviendra le premier opérateur mobile avec la moitié du marché et le deuxième pour l’accès à Internet derrière Orange. Mais Drahi ajoutera 10 milliards de dettes sur son groupe, Altice, qui en accumule déjà 32 milliards… Les cours de Bourse de Bouygues, SFR, Orange et Free devraient s’envoler demain, tous les investisseurs spéculant sur une concentration du marché à trois opérateurs.
À terme, le mariage SFRBouygues Telecom sera complexe. Les analystes de BNP Paribas estiment que d’ici à 2020 le nouveau groupe pourrait perdre 8 % de parts de marché au profit… de Free, qui récupérerait naturellement des abonnés. Xavier Niel doublerait ainsi sa part de marché de 10 % à 20 % sans dépenser des fortunes. Reste à savoir si le retour à trois opérateurs provoquerait une remontée des prix. Peu de chances dans le mobile, qui reste un produit d’appel où le trublion Free a fait du low cost sa marque de fabrique. En revanche, ils pourraient augmenter pour les box Internet, dont les mouvements de clients sont faibles. SFR mise sur la fibre pour gonfler ses prix et ses marges, tout comme Orange. Celles de Free sont déjà de 40 %.