Un méga-dossier de blanchiment perturbe le développement de Richard Mille à Singapour
Le fabricant de montres d'ultra-luxe Richard Mille vient d'ouvrir une seconde – et fastueuse – boutique à Singapour, épicentre de son développement en Asie. Au même moment, les articles du groupe se retrouvent au cœur d'un scandale de blanchiment qui ébranle la ville-État.
Le 6 octobre, les hommes d'affaires singapouriens Dave Tan et Eddie Tan, associés du fabricant de montres de luxe Richard Mille en Asie, inauguraient avec les deux enfants et héritiers désignés du fondateur, Alexandre Mille et sa sœur Amanda Mille, la seconde boutique de la marque dans la ville-État. Située dans le quartier d'Orchard Road, à proximité du nouveau cinq-étoiles de Singapour, l'hôtel Pan Pacific Orchard, la boutique est conçue comme un appartement privé. Elle dispose d'une salle à manger, d'un bar, d'une bibliothèque et d'un patio pour fumer le cigare.
Singapour est un pôle de développement important pour Richard Mille : la filiale Asie du groupe est enregistrée dans la ville-État et ses associés sur place, les Tan, sont des célébrités locales (Mae Tan, la fille de Dave, a participé à une émission de téléréalité sur Netflix, Singapore Social). Richard Mille est présent à Singapour depuis 2010 et opère une première boutique située dans le palace Marina Bay Sands. L'espace, plus petit que la seconde boutique ouverte la semaine dernière, avait été inauguré par l'actrice malaisienne Michelle Yeoh, par ailleurs ambassadrice de la marque et dont une partie de la famille vit à Singapour.
Contre-publicité
Mais au moment où Richard Mille ouvrait sa seconde boutique à Singapour, ses montres figuraient de manière proéminente dans un dossier nettement moins glamour. Depuis le 15 août, la police locale enquête sur un réseau qui blanchissait, dans la ville-État, les profits d'opérateurs de cercles de jeux illégaux en Chine. Les autorités ont saisi des appartements, des comptes en banque, mais aussi des sacs et des montres, en particulier des modèles Richard Mille, comme l'a confirmé le porte-parole de la Singapore Police Force à Glitz.paris.
La valeur totale des biens saisis atteint 2,8 milliards de dollars singapouriens (1,9 milliard d'euros). Lors de leurs perquisitions, les enquêteurs ont recensé 294 sacs griffés, 546 bijoux et 164 montres, soigneusement rangés dans des présentoirs en cuir fabriqués sur mesure par Orient Crown. Richard Mille n'est pas la seule marque concernée – les suspects arrêtés possédaient aussi de nombreuses Nautilus de Patek Philippe, notamment des modèles 5712 –, mais les articles de la maison franco-suisse figuraient en grande quantité dans les collections saisies par la police.
Absence de contrôle
L'enquête tétanise les autorités de la péninsule, qui ont consacré la séance de questions parlementaires du 3 octobre à ce sujet, mais également tout le secteur du luxe, pour lequel Singapour et sa population d'exilés fiscaux privilégiés constituent un marché clé. D'ores et déjà, le gouvernement de la ville-État a mis en place un groupe de travail ministériel, dirigé par la ministre adjointe des finances Indranee Rajah, pour plancher sur un éventuel renforcement des contrôles anti-blanchiment, en particulier dans le commerce de détail d'articles de luxe.
À ce jour, ceux-ci sont quasi inexistants : l'achat de bijoux et de montres en cash n'est régulé que depuis 2019. Les marques et les revendeurs d'article "contenant des métaux précieux et des diamants" sont tenus de solliciter une accréditation auprès du ministère de la justice, et d'effectuer des vérifications sur leurs clients lorsque ceux-ci achètent, en liquide, pour plus de 20 000 $ de Singapour (13 860 €). Dans les faits, ces contrôles n'ont jamais lieu : le prix du moindre article Richard Mille, qui a sollicité et obtenu une accréditation, est nettement supérieur au plafond fixé par la loi. Le laisser-faire est encore plus évident dans le commerce de sacs, chaussures et vêtements, qui ne font l'objet d'aucune régulation particulière.
Croissance à deux chiffres
Ce non-interventionnisme fait depuis des années les affaires des groupes de luxe, qui disposent tous de boutiques, certaines fastueuses, à Singapour. Elles sont pour la plupart regroupées dans le centre commercial de Marina Bay Sands, où est installé Richard Mille. Dans cet espace, Louis Vuitton (LVMH) opère depuis dix ans une boutique flottante de 4 300 m2. Presque toutes les marques de LVMH, Kering, Richemont, ainsi que Chanel, sont également présentes à Marina Bay Sands, opéré par Las Vegas Sands et qui compte aussi un hôtel cinq-étoiles et un casino. Aucun conglomérat ne détaille les chiffres des ventes de ses maisons à Singapour. Seul Richemont indique, dans son dernier rapport annuel, que les résultats de ses marques dans la ville-État ont été "à deux chiffres" en 2022 (l'Asie représente 40 % des ventes de Richemont).
Ceci sans compter les boutiques duty-free dans l'aéroport de Changi, qui voit passer chaque année près de 90 millions de passagers. DFS, la filiale duty-free de LVMH, dispose de pas moins de trois centres commerciaux à Changi : T-Galleria by DFS, Singapore at Scotts Road et le Singapore Cruise Centre. DFS a par ailleurs détenu pendant vingt ans les concessions de vente de cigarettes et d'alcool à Changi, avant de passer la main en 2019 au groupe sud-coréen Lotte.
La mise en place de contrôles anti-blanchiment sur le commerce de détail d'articles de luxe à Singapour serait un coup très dur pour le secteur. Mais, pour les autorités de la ville-État, le luxe constitue une cible plus commode que le secteur financier. Également impliquées – plusieurs établissements ont ouvert des comptes et fourni des prêts aux suspects –, les banques disposent d'un poids politique et économique sans commune mesure avec le luxe à Singapour, qui est un centre financier d'envergure mondiale.