La liste de courses rêvée de Bernard Arnault
Déjà propriétaires de 75 marques, le fondateur et PDG de LVMH continue de convoiter quelques maisons indépendantes. Revue de détail des cibles idéales du magnat du luxe.
Depuis le rachat du joaillier Tiffany & Co, en janvier 2021, scellé par la réouverture du magasin new-yorkais de la marque le mois dernier, LVMH n'a plus mené aucune acquisition. Une éternité dans un groupe qui s'est principalement développé par rachat et dont la trésorerie florissante permettrait, en théorie, de s'emparer de quantité de cibles. Si la fièvre acheteuse de Bernard Arnault fait périodiquement l'objet de rumeurs - un projet de raid sur Cartier a été évoqué ces derniers mois -, LVMH guigne, plus discrètement, une poignée de petites maisons auréolées d'une histoire prestigieuse mais tenues par des familles qui souhaitent garder la main sur leurs enseignes.
Elargir l'offre maroquinerie
C'est le cas des Signoles, qui contrôlent depuis 1998 le malletier Goyard, une maison fondée en 1853 et qui, aux yeux du fondateur de LVMH, constituerait une addition bienvenue au pôle maroquinerie du groupe. Le géant du luxe a déjà tenté plusieurs ouvertures discrètes en direction de la société, installée à l'angle des rues Saint-Honoré et Castiglione, à Paris - en face du magasin Louis Vuitton de la Place Vendôme. Toutes se sont toutes heurtées à une fin de non-recevoir. Pire : depuis 2018, Goyard a mis en place un verrou actionnarial sur son capital en instituant des actions dites "de catégorie A", qui concentrent 90 % des droits de vote au conseil d'administration.
En cas de disparition du président du conseil d'administration Jean-Michel Signoles, l'homme d'affaires de 75 ans qui dirige Goyard avec ses trois fils depuis 1998, ses actions "de catégorie A" s'évanouiraient, empêchant toute revente à un potentiel repreneur de ces titres dotés de pouvoirs étendus.
Outre son histoire prestigieuse, Goyard a la particularité de maîtriser intégralement sa chaîne de production : sa filiale de fabrication, Algo, dispose d'un atelier dans la Drôme, près de Romans-sur-Isère, ancienne capitale française du cuir et de la chaussure, et a annoncé en 2022r la création de deux usines dans la périphérie de Carcassonne (Aude), d'où est originaire la famille Signoles. Une stratégie de contrôle de la chaîne de valeur qui est également celle du malletier Vuitton, fleuron de LVMH, qui a récemment racheté plusieurs de ses fournisseurs.
Etoffer la gamme du luxe masculin
A l'autre extrémité de la Place Vendôme, là encore vis-à-vis d'un magasin LVMH, celui du joaillier Bulgari, opère l'une des autres maisons qui intéressent de longue date LVMH : le chemisier Charvet. Comme Goyard, il s'agit d'une maison bientôt bicentenaire - elle a été fondée en 1838 - et qui contrôle intégralement la fabrication de ses pièces. La famille Colban, qui a racheté Charvet dans les années 1960, est l'ancien fournisseur textile du chemisier. Comme Goyard, le groupe ne connaît pas de difficulté financière majeure : ses derniers comptes disponibles, pour l'année 2019, font apparaître un chiffre d'affaires de près de 10 millions d'euros, pour un bénéfice net de 2,5 millions d'euros.
L'intérêt de LVMH pour Charvet coïncide avec la croissance exponentielle du prêt-à-porter haut de gamme masculin, dopé par la mode gender fluid ("genre flou").
Diversifier les grands Bordeaux
Déjà propriétaire de deux châteaux bordelais, Yquem et Cheval Blanc, Bernard Arnault rêve de longue date d'en ajouter un troisième à sa gamme de vins d'exception. Et non des moindres : le PDG de LVMH guigne Petrus, le plus prestigieux des Pomerol, l'une des appellations de la rive droite de la Dordogne. Petrus appartient depuis la fin des années 1960 au groupe Videlot, de la famille Moueix, qui contrôle également le groupe de distribution de vins de Bordeaux Duclot, ainsi que les hôtels K2 et la société de restauration Experimental.
L'entrée, en 2018, du millionnaire colombien Alejandro Santo Domingo, époux de la fille du 9e duc de Wellington Charles Wellesley, Charlotte Wellesley, au capital de Petrus comme actionnaire minoritaire (20 %), a fait grincer quelques dents au siège de LVMH.
Parier sur le temps long
Dernier rêve, inlassablement caressé mais constamment frustré : Patek Philippe, la société horlogère genevoise de la famille Stern. Malgré des approches répétées, la marque reste farouchement attachée à son indépendance. Seule consolation : en rachetant Tiffany & Co, LVMH a trouvé dans l'escarcelle un partenariat avec Patek Philippe, dont la chaîne de bijouterie distribue les articles aux Etats-Unis depuis plus d'un siècle et co-produit des éditions limitées.