Nabil Ennasri : frère jackpot
Frère musulman et lobbyiste du Qatar, le « politologue » se retrouve au cœur d’une enquête explosive sur les ingérences étrangères en France. Suspecté de corruption, celui qui a pour modèle Tariq Ramadan est en préventive.
Son rêve ? Devenir le nouveau Tariq Ramadan, marcher sur les pas de l’islamologue vedette des Frères musulmans… Le voici sur le chemin judiciaire et tumultueux de son idole.
Mis en examen le 4 octobre dernier, dans le cadre d’une enquête du Parquet national financier, Nabil Ennasri est en détention provisoire et a choisi le même avocat à la mode que son modèle : Yassine Bouzrou. Seul le motif d’arrestation diffère : « Abus de confiance, corruption privée, blanchiment, blanchiment de fraude fiscale aggravée, corruption d’agent public et trafic d’influence ». Lavallois d’origine marocaine, la barbe de trois jours bien taillée, l’homme de 41 ans s’était fait une place au soleil sur les plateaux télé, notamment pendant la Coupe du monde de foot au Qatar en 2022. Il troque son maillot de supporter pour un casque de vélo l’année suivante, ralliant Paris à La Mecque à bicyclette, pour réaliser son hadj, un des cinq piliers de l’islam.

Illustration : Laura Acquaviva
Mais ce ne sont pas les kilomètres à vélo du politologue-cycliste qui intéressent les enquêteurs, plutôt son réseau et son juteux business. Multiplication d’investissements immobiliers à Dubaï et édification d’un joli patrimoine en France. Sa situation financière se révèle instructive. Plus que ses auditions. Muet depuis son arrestation, l’homme refuse de livrer les noms de ses commanditaires. Mais l’ombre de la monarchie qatarienne plane sur son soleil ombragé. Des messages téléphoniques laisseraient supposer l’existence de paiements en espèces destinés à corrompre des parlementaires et des journalistes. Ennasri aurait lui-même perçu une rémunération mensuelle de 30 000 euros d’une mystérieuse entité désignée par la mention « amb ». Pour Ambre solaire ou ambassadeur ?
Qatar, cash et Coran
La piste d’une diplomatie lucrative orchestrée par le qatarologue pourrait être jugée sérieuse par les enquêteurs. Et rappelle les 35 000 euros mensuels que Tariq Ramadan recevait de Doha pour ses bons et loyaux services. En 2013, un article de Libération largement consacré à « Frère Tariq » présentait déjà Nabil Ennasri comme « l’autre relais de la parole qatarie en France ». Le quotidien, qui écrivait encore en 2017 « Tariq Ramadan, versant inoffensif », se montrait moins timoré à l’égard d’Ennasri sous la plume de Willy Le Devin, qui le dépeignait comme « avant tout un Frère musulman, disciple de Youssef al-Qardaoui ».
La référence est aisée à trouver. C’est sur ce cheikh – longtemps prédicateur sur Al-Jazeera, maître à penser du frérisme et l’homme qui a délivré au Hamas l’autorisation religieuse de mener des attentats kamikazes – que le politologue a rédigé sa thèse. Un panégyrique soutenu en 2017. Parmi le jury, acquis à sa cause, figurent deux compagnons de route des Frères musulmans : son directeur de recherche, François Burgat, et le chercheur Vincent Geisser, avec lequel il a signé dans Le Monde, en 2011, un article expliquant qu’« islamiste n’est pas synonyme d’extrémiste ». C’est aussi dans les colonnes du quotidien du soir qu’il a tressé des couronnes d’épines aux adversaires du Qatar, notamment l’Arabie saoudite, en étant présenté comme simple « chercheur » ou « spécialiste ». C’est dire si le parcours d’Ennasri révèle un monde où la vigilance a failli.
Tout était pourtant clair. Avant de devenir officiellement « politologue », l’homme a suivi le chemin du parfait Frère musulman, étudiant la théologie musulmane, entre 2008 et 2010, à l’Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon, l’école des imams de l’UOIF. Sous un titre faussement critique, L’Énigme du Qatar, il publie en 2013 un livre plein d’amour, préfacé par le « géopolitologue » Pascal Boniface, avec lequel il partage une même passion pour l’émirat.
Tata Farida
À la même époque, les débats sur le mariage pour tous se déchaînent et Ennasri, opposé comme Ramadan à la « banalisation de l’homosexualité », milite contre le projet de loi. Dans une tribune parue sur Oumma.com, Frère Nabil compare le fait d’aimer quelqu’un du même sexe à l’inceste et à la pédophilie. Naturellement, il se rapproche de Farida Belghoul, fer de lance du combat contre les « ABCD de l’égalité » et la « théorie du genre » en compagnie du mouvement catholique intégriste et antisémite Civitas et d’Alain Soral, trait d’union entre cathos tradis et islamistes. Que peuvent avoir en commun tous ces gens ? On se le demande.
Lorsque la loi sur le mariage pour tous passe, le « chercheur » s’étrangle : « Voici ce vers quoi on somme la communauté musulmane de se diriger : une acceptation de l’homosexualité et une validation du discours de légitimation d’Israël. » Cherchez le rapport… Lui, trouve. « Comme dirait François Burgat, il faudrait envisager une loi en France de séparation entre le Crif et l’État », écrit-il. Un Conseil représentatif des institutions juives de France qu’il voit partout : derrière l’imam Chalghoumi, la presse ou les Femen. Avec lui, le complot est à chaque coin de rue, même en 2012, lors de l’exécution des enfants de l’école juive de Toulouse par Mohamed Merah. Un « coupable idéal », explique-t-il alors dans un texte ahurissant, retiré depuis du site Ajib.fr. Dans une litanie de « pourquoi » aux accents complotistes, il présente ce « gamin de cité » comme un pantin des services secrets français, ni plus ni moins. Et « pourquoi tout cela arrive un mois avant l’élection présidentielle ? » s’interroge-t-il. Du Mélenchon dans le texte, version intégriste.
Désormais en prison, Ennasri n’a pas pu poster sur le 7 octobre. On imagine sa frustration de ne pouvoir crier son soutien au Hamas et aux martyrs, lui qui s’est si souvent solidarisé avec des salafistes sous le coup d’une procédure pénale. On se rappelle son #PerquisitionnezMoi après l’arrestation de l’imam de Brest. Le voilà servi. Le traitement ne semble guère lui convenir : il vient d’entamer une grève de la faim pour dénoncer « unrégime d’exception ». Les prestations carcérales sont, il est vrai, moins confortables que les avantages financiers qu’on tire à répandre la misère islamiste.