Franc Tireur ; Fentanyl : l'enfer de Zombieland

Fentanyl : l'enfer de Zombieland

L’hécatombe est-elle en marche ? Prescrit initialement comme antidouleur, le fentanyl a causé plus de 130 000 morts aux États-Unis rien qu’en 2023. Opioïde bien plus puissant que la morphine, ce produit hautement addictif peut vous transformer en zombie. Il doit son essor aux cartels mexicains et aux laboratoires chinois qui produisent l’opium de synthèse et le commercialisent en pastilles. Un fléau sanitaire, et une arme géopolitique qui débarque en Europe.

Les chiffres font froid dans le dos. 130 000 morts aux États-Unis pour la seule année 2023, à cause de la consommation d’opioïdes, dont 80 000 sont imputées au seul fentanyl. Cet opioïde de synthèse, cent fois plus puissant que la morphine, ne coûte rien : entre 5 et 10 dollars la dose. Au point que l’addiction à ces drogues est devenue la deuxième cause de mortalité des Américains, après les maladies cardiovasculaires dopées par l’obésité. Deux fléaux qui commencent à décimer une Amérique où l’espérance de vie diminue déjà.

L’effet du fentanyl se voit non seulement dans les chiffres, mais aussi à l’œil nu dans les rues. Jérôme*, journaliste dans un grand quotidien français, revient tout juste de Los Angeles. Du très touristique Hollywood Boulevard aux plages de Santa Monica, en passant par le plus interlope métro de la ville, il a partout été marqué par le même spectacle : « J’avais parfois l’impression d’être sur un tournage de la série The Walking Dead, avec des silhouettes en mode zombie chavirant sur les trottoirs. » Pareil à San Francisco. Pareil dans la plupart des grandes villes américaines. Glaçant.

Ce puissant analgésique, appartenant à la famille des fentanyloïdes, a vu le jour dans les années 1960. Il soulage les douleurs les plus importantes, mais entraîne des effets secondaires dramatiques. Dès la première prise, il procure une sensation si étrangement agréable qu’elle ne peut qu’en appeler d’autres. Mais très vite la descente devient délicate et la multiplication des prises entraîne, en plus d’une dépendance quasi immédiate, d’autres effets indésirables et graves. Le sujet peine à se mouvoir, il est frappé de somnolence, de difficultés cognitives et de compulsions. Cela d’autant plus que le fentanyl est souvent mélangé à la xylazine, un anesthésiant vétérinaire, conduisant le consommateur à adopter une démarche très particulière, d’où son appellation de « drogue du zombie ». La dose létale, elle, ne dépasse pas 2 mg, d’où l’hécatombe.

Walking Dead
Le fentanyl n’est pas le seul coupable. Il s’inscrit dans le corpus de la crise des opioïdes qui secoue le pays de l’Oncle Sam depuis le mitan des années 1990. D’abord avec l’oxycodone, puis la Vicodin, le tramadol et enfin le fentanyl.

À l’origine de ce drame, un scandale sanitaire. Celui de la promotion mensongère de l’oxycodone, commercialisé par les laboratoires Purdue. Cette entreprise déploiera tout l’arsenal du marketing pour minimiser la dangerosité de son médicament et en faire l’un des fers de lance de la pharmacopée locale. Son storytelling est fondé sur le pouvoir analgésique de l’oxycodone, mais aussi sur ses propriétés euphorisantes. Le piège se referme selon un processus immuable. Une fois les prescriptions légales arrivées à terme, le patient, tombé dans l’addiction, doit trouver d’autres moyens de se procurer l’antalgique et se tourne vers les dealers. La descente aux enfers commence et ne s’arrête plus. Riches et pauvres s’y exposent, y compris des stars comme le chanteur Prince, qui en décédera en 2016. Le marché noir explose et va progressivement s’offrir aux cartels de la drogue. Un contexte qui va aussi révéler des enjeux géopolitiques.

Car la substance de base des ravageurs opioïdes, mais aussi de l’héroïne, est l’opium, extrait du pavot. Destiné à l’industrie pharmaceutique, il provient d’Inde et d’Europe – notamment de Turquie, de la République tchèque et de France. Celui qui est destiné au narcotrafic est, lui, principalement cultivé en Afghanistan, pays déchiré depuis l’échec de la conquête soviétique (1979-1989), puis la guerre post-11-Septembre.

En décembre 2001, les talibans sont remplacés par un régime corrompu aux mains de Hamid Karzai, dont le frère, Ahmed Wali Karzai, règne sur une grande partie du trafic local de l’opium.

La culture de ce psychotrope prospère jusqu’au 15 août 2021. Ce jour-là, c’est la débandade à Kaboul. Les talibans déferlent à nouveau sur la capitale afghane et reprennent le pouvoir. En avril 2022, leur chef suprême, Haibatullah Akhundzada, émet une fatwa ordonnant l’interdiction de la culture du pavot. La production s’effondre de 95 %, passant de 6 200 tonnes en 2022 à moins de 335 tonnes en 2023. Cet assèchement des opioïdes afghans, les plus fortement dosés, fondés sur la culture d’une essence spécifique du pavot blanc, va orienter le marché vers les opioïdes de synthèse. Même les adeptes de l’héroïne, confrontés à la raréfaction de leur drogue, vont changer d’addiction.

Même les cartels paniquent
Jusque-là plus connus pour leur rôle dans le trafic de cocaïne qui explose depuis les années 1980, les cartels d’Amérique centrale et du Sud entrent dans la course. Entre eux, la concurrence est rude et la diversification devient nécessaire. De plus, les opioïdes de synthèse, plus faciles à produire, à transformer et à écouler, offrent une rentabilité sans équivalent. Les cartels s’y investissent donc massivement.

Professeur à l’Edhec et spécialiste du narcotrafic, Bertrand Monnet s’est infiltré pendant des mois au sein du cartel mexicain de Sinaloa, tête de pont du trafic de fentanyl. Il en a rapporté une documentation exceptionnelle qui a fait l’objet d’une série documentaire dans Le Monde. L’un des membres qu’il a interrogés raconte : « On achète le kilo de fentanyl base à 17 000 dollars, on le revend en pastilles à 400 000 dollars, chaque pastille n’en contenant pas un milligramme. »

Le bénéfice est sans doute bien supérieur : Bertrand Monnet, qui a assisté à la fabrication d’un lot énorme de comprimés, nous assure qu’« il n’a pas requis plus de 17 g de fentanyl ». Ce dernier a d’ailleurs vite détrôné le tramadol, responsable de dizaines de milliers de morts aux États-Unis. Cependant, si les cartels bénéficient d’armées de chimistes à même de transformer le fentanyl base en pastilles de drogue, ils ne produisent pas eux-mêmes la molécule. D’où l’intervention d’un allié opportuniste : la Chine, dont les laboratoires ont l’exclusivité du marché licite et illicite.

Cette fabrication mobilise la mafia locale, les triades, des laborantins qui volent des parts de production, des intermédiaires et autres gangsters indépendants et, in fine, les cartels. Ainsi qu’un gouvernement opportuniste qui n’a pas enclenché la machine, mais qui peut en profiter. Une revanche à bas bruit dans le souvenir amer de la guerre de l’opium qui coûta fort cher à la Chine, opposée au Royaume-Uni entre 1839 et 1856, dont la conséquence fut la concession de Hong Kong en 1860.

« La chaîne d’approvisionnement de ces drogues, nous confirme Amir Hamidi, expert de la Drug Enforcement Administration (DEA), démarre en Chine. Elle profite d’une zone grise entretenue par le gouvernement, qui y trouve son intérêt. »

Depuis la guerre de la Chine de Mao contre le Kuomintang de Tchang Kaï-chek, le gouvernement chinois ne cesse en effet de souffler le chaud et le froid avec les triades et les autres organisations criminelles. Tantôt combattues, tantôt alliées de circonstance, elles servent de variables d’ajustement des besoins de Pékin sur le plan géopolitique.

Le fentanyl participe de ce jeu. Alors qu’il inonde la rue américaine via le cartel de Sinaloa, Washington a constaté la mollesse du gouvernement chinois à en endiguer le trafic. À tel point qu’une réunion au sommet entre Xi Jinping et Joe Biden s’est tenue à ce sujet le 15 novembre 2023. « Compatissant » sur le sort des victimes américaines, le leader chinois a promis de prendre « un certain nombre de mesures conséquentes pour réduire considérablement les approvisionnements ». Neuf mois plus tard, à l’exception de la fermeture d’un laboratoire et de l’ouverture d’un bureau de la DEA sur place, rien de nouveau sous le soleil. Le contraste est saisissant avec le plan de 46 milliards de dollars annuels que Joe Biden a fait voter pour endiguer le narcotrafic et soutenir la prévention. Sans compter la coopération très étroite entre autorités américaines et mexicaines.

Spécialiste des triades, auxquelles il a consacré une remarquable série documentaire pour Arte, notre confrère Antoine Vitkine nous confirme que, lors de ses tournages à Hong Kong, il était sur place « en même temps que l’un des chefs du cartel de Sinaloa ». Une présence qui ne peut avoir lieu sans l’aval, ou au moins la connaissance, des autorités chinoises.

Même s’il n’est pas le déclencheur direct du fléau qu’est le fentanyl pour les États-Unis, Pékin ne voit pas d’un mauvais œil la transformation des jeunes Américains en zombies. Xi Jinping pourrait taper sur la table pour arrêter le trafic. Là, il lui suffit de laisser faire… mais souvent ce qui échappe au pouvoir chinois correspond à ce que le pouvoir chinois accepte de voir lui échapper.

Antoine Vitkine tempère ce point de vue. « Je ne suis pas sûr que les autorités chinoises aient les moyens de stopper le processus. Même si l’ordre vient d’en haut, il y a tellement d’échelons de pouvoir en Chine… Une entreprise qui participe au trafic peut être protégée par le gouverneur local, lui-même soutenu par tel ou tel ministre. »

Ce qui n’empêche pas certains experts américains de croire – sans doute avec trop d’ardeur – à la thèse d’une nouvelle guerre de l’opium impulsée par Pékin. « C’est la thèse de think tanks très antichinois, comme la Jamestown Foundation, un institut proche de la CIA et évoluant dans la sphère néoconservatrice », poursuit Antoine Vitkine, sceptique. De fait, la réalité est sans doute plus subtile. Même si la Chine ne fait que peu d’efforts pour endiguer le trafic, sa passivité à répondre aux demandes américaines tient sans doute davantage de la gestion de son agenda diplomatique que d’un plaisir sadique à laisser le fentanyl menacer l’Oncle Sam. Dans tous les cas, quelles que soient les intentions de la Chine, le fentanyl poursuit non seulement sa sinistre besogne outre-Atlantique, mais il va à la conquête de nouveaux marchés, à commencer par l’Europe, notamment la France.

Prochaine cible : la France
« Paris ! » La réponse de l’un des membres du cartel de Silanoa fuse quand, dans le premier volet de sa série documentaire, Bertrand Monnet lui demande où commencent à s’étendre les trafiquants mexicains. « En Europe, ils payent plus cher, ça vaut le coup », poursuit-il.

« Pour le moment, nous explique Bertrand Monnet, la principale zone est la Pologne [mais aussi l’Ukraine et l’Estonie, NDLR]. Mais lui-même négocie avec des grossistes qui ne travaillent qu’avec la France. Il est fort probable que la destination initiale soit Paris et qu’ensuite ce fentanyl aille dans les pays de l’Est. » De fait, depuis 2017, date de la première saisie de fentanyloïdes en France (à peine 250 g envoyés directement de Chine), la police et les douanes multiplient les prises de plus en plus importantes. 750 g plus tard la même année, puis 6 kg en 2019, 10 kg en 2021 et 8,5 kg en 2024. Des doses énormes pour un produit dont chaque pilule issue de sa transformation contient moins d’un milligramme, rappelons-le.

La France n’est-elle qu’une zone de transit ? Fabriqué par les laboratoires chinois, souvent manufacturé et revendu par les cartels à des grossistes implantés en France ou ailleurs en Europe occidentale, le fentanyl arrive à l’Est dans la perspective d’une multitude d’exploitations.

La Pologne et ses voisins sont les champions des drogues synthétiques, comme la MDMA (ecstasy), la 3-MMC et autres substances prisées de tous les teufeurs du continent – c’est également le cas de la cocaïne, bien que son usage soit plus large. Il n’est d’ailleurs pas un mois sans que ces chimistes slaves n’inventent une nouvelle pilule du malheur.

Or celles-ci nous reviennent coupées… aux fentanyloïdes, sans que les consommateurs s’en rendent compte. Ces ajouts masqués augmentant considérablement le pouvoir addictif et la dangerosité des molécules consommées. C’est le but. Et les conséquences pour l’avenir risquent d’être incalculables si cette tendance se maintient. Par ailleurs, une part du fentanyl qui arrive sur notre territoire y demeure, et pas forcément pour un usage récréatif. Jérôme Durain est le président de la commission d’enquête sénatoriale sur l’impact du narcotrafic en France. Il a rendu un rapport exhaustif sur le sujet avec son collègue Étienne Blanc, des Républicains. Il nous alerte sur « ce qui se passe dans les territoires ruraux, une consommation-béquille à caractère professionnel, pour tenir parce que les boulots sont durs : ceux des marins pêcheurs, des chauffeurs routiers, du BTP, de la restauration. Alors, un petit rail de temps en temps… » Mais souvent un rail coupé au fentanyl. Car il s’immisce partout, insidieusement. Il inquiète même ceux qui le vendent et craignent la morbidité du produit pour leurs clients, nous dit Bertrand Monnet : « Durant mon enquête, l’un des boss d’un cartel de Washington Heights (quartier de New York) m’a assuré que “ça va s’arrêter parce qu’on tue trop de gens’’. »

Une crainte partagée par Matt*, un dealer de cocaïne de la région parisienne : « Honnêtement, je flippe. Nous sommes de plus en plus sollicités pour vendre de la M30 (le nom du fentanyl conditionné en pilules). C’est trop dangereux. Quel intérêt de tuer nos clients ? » Il tombe des nues quand nous lui apprenons que d’autres produits qu’il vend, de la coke à la 3-MMC, en provenance de Pologne, sont sans doute aussi contaminés…

Les pouvoirs publics peinent à réagir, malgré le tableau détaillé fourni dans le rapport sénatorial de Jérôme Durain et Étienne Blanc. « Pour les limiers de Bercy, pour la DGSE, le sujet principal, “les intérêts fondamentaux de la nation’’, réside dans le terrorisme et non dans le narcotrafic. Donc on s’en occupe moins. Pourtant, le narcotrafic tue davantage que le terrorisme », déplore Jérôme Durain.

Un constat amer, appuyé par les perspectives budgétaires d’une justice qui a elle aussi d’autres préoccupations. « Quand nous avons été invités à présenter notre travail au ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, l’ambiance était assez désagréable, malgré une démarche d’ouverture de sa part. Il nous a dit en substance : “Je viens d’obtenir des crédits importants pour la loi d’orientation de mon ministère. Comment voulez-vous que j’en demande plus pour répondre à vos préconisations ?’’ » Jérôme Durain ajoute : « Il y a un fossé entre les acteurs de terrain qui tirent le signal d’alarme, les magistrats, la police et le sommet de la hiérarchie, qui ne bouge pas trop. » Ce n’est pourtant pas faute d’avoir reçu d’autres alertes. Comme celle du bureau du procureur général fédéral de Mexico et des équipes de la justice mexicaine venues, le 16 mai 2024, exposer devant le parquet de Paris les dangers que court la France.

Pendant ce temps, le marché de la drogue continue d’étendre son empire avec un danger croissant lié au fentanyl et à ses mortelles promesses. D’autant plus, comme conclut Jérôme Durain, qu’« il est évident que certains États ayant à leur disposition cet outil stupéfiant peuvent en jouer et en faire un fort outil de déstabilisation ». Effrayant.