Télécoms: déjà du rififi entre Xavier Niel (Free) et la probable patronne de l’Arcep?
Par Delphine Dechaux le 05.01.2021 à 15h59ABONNÉS
A quoi joue Xavier Niel? Le patron de Free a jugé "aberrant" le choix de Laure de la Raudière à la tête du gendarme des télécoms, dont la nomination devrait être confirmée dans les prochaines heures. Décryptage.
Si Laure de la Raudière devenait, comme un communiqué de l’Elysée doit encore le confirmer, présidente de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des Postes (Arcep), ses relations avec l’un des quatre opérateurs commencent très fort.
Interviewé lundi 4 janvier sur BFM Business, Xavier Niel, le fondateur de Free et principal actionnaire d’Iliad, a feint de ne pas croire à son arrivée à la tête du gendarme des télécoms, jugeant que la "rumeur" de cette nomination ne pouvait être qu’une "coquille" ou une erreur du journal Les Echos, qui la donnent pour favorite. "Nommer à la tête d’une autorité indépendante quelqu’un qui a travaillé quinze ans chez Orange, cela me paraît assez surprenant", a raillé le fondateur de Free. Et d’ajouter: "On a besoin d’un homme ou d’une femme qui connaisse aussi bien les télécoms que Laure de la Raudière mais qui n’ait pas travaillé dans le secteur". Son candidat à lui, c’était Antoine Darodes, un ancien de l’Arcep ayant chapeauté le plan Très Haute Débit avant d’être directeur de cabinet du Secrétariat d’Etat à la Transition numérique. "Ce candidat bénéficiait du soutien de l’Elysée mais aussi de Xavier Niel (Free) et de Stéphane Richard (Orange)", précise à Challenges une pointure des télécoms.
Alors que la nomination du successeur de Sébastien Soriano était considérée comme "chose faite depuis vendredi" par les observateurs du secteur et aurait dû être annoncée par l’Elysée dès lundi, le suspense se prolonge.
Un profil plus politique face au candidat "techno"
Députée du groupe AGIR, Laure de la Raudière est proche du ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, qui soutenait sa candidature. Chaleureuse et accessible, elle affiche, après ses treize années de députation, face à son concurrent au profil plus "techno", l’avantage d’une longue expérience de la vie publique, couplée à une connaissance approfondie du secteur. Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure et diplômée de l'école Télécom Paris, elle a en effet, comme l’a bien noté Xavier Niel, démarré sa carrière chez l’opérateur historique, avant de fonder un cabinet de conseil en réseaux et télécommunications. Ensuite, la députée d’Eure et Loire n’a jamais quitté des yeux le secteur. Membre de la commission des Affaires économiques, elle a entre autres co-présidé le groupe Cybersécurité et souveraineté numérique, et signé plusieurs rapports avec les députés Eric Bothorel et Corinne Erhel. Depuis les bancs de l’Assemblée, elle n’hésitait pas à aiguillonner le gendarme des télécoms. Auteure d’un rapport sur la couverture numérique du territoire, elle avait ainsi mis en lumière "un décalage préoccupant entre les cartes de couverture et la réalité perçue sur le terrain".
Le fait d’avoir travaillé chez Orange serait-il un péché mortel à la tête d’une autorité indépendante? Du point de vue des statuts de l’Arcep, le conflit d’intérêts ou de problème déontologique n’existe pas. L’autorité exige que le président n’ait pas travaillé pour une entreprise privée dans les trois ans précédant sa nomination. Or, il y a vingt ans que Laure de la Raudière a quitté ses fonctions chez Orange pour fonder une start-up, en 2001. Elle se consacre à la vie politique depuis treize ans.
Par ailleurs, les exemples de régulateurs issus des opérateurs ne manquent pas dans d’autres pays, même si ces présidents d’autorité sont plutôt issus des rangs des challengers et non des opérateurs historiques. L’Américain Tom Wheeler, qui a beaucoup œuvré à renforcer la concurrence aux Etats-Unis, avait par exemple dirigé la FCC (Commission fédérale des communications), alors qu’il avait précédemment joué les lobbyistes en chef à la tête de la fédération des câblo-opérateurs.
Les déclarations de Xavier Niel sont d’autant plus étonnantes que le processus de nomination à la présidence de l’Arcep a été, pour la première fois, balisé et organisé, avec des auditions des candidats finalistes, notamment auprès d’Alexis Kohler, secrétaire générale de l'Elysée, et de Claire Landais, secrétaire générale du gouvernement.
L’intervention de Xavier Niel, proche d’Emmanuel Macron, pourrait-elle rebattre les cartes du processus? L’ingérence du patron d’un opérateur dans la nomination de son autorité de tutelle serait choquante et, pour le coup, clairement contraire aux règles de déontologie. "Ce serait scandaleux, lunaire. Ca voudrait dire que le vice-président du pays a réussi à influencer le président de la République", tonne un observateur du secteur. En risquant même de pénaliser l’Elysée, la manœuvre semble donc peu susceptible d’aboutir. "Je vois plutôt dans le propos de Xavier Niel une manière de mettre la pression sur l’Arcep, pour les prochains dossiers, décode un autre connaisseur. Chaque fois que Laure de la Raudière prendra un dossier, Xavier Niel se fera fort de dire 'je vous l’avais bien dit' et de crier au favoritisme en faveur d’Orange". Un autre abonde: "De façon habile, Xavier Niel a créé par ses propos une onde de suspicion. A l’avenir, la nouvelle présidente de l’Arcep serait écoutée de façon particulière, quoi qu’elle dise, dès lors que cela concerne Orange ou même Free". Sympathique cadeau de bienvenue.