Challenges : Rafale de l’armée de l’air : comment la France veut mettre fin à la


Rafale de l’armée de l’air : comment la France veut mettre fin à la pénurie
Pour redonner du muscle à une armée de l’air à l’os, l’exécutif prépare une commande de 20 avions de combats Rafale. Les usines de Dassault, qui croulent sous les commandes export, vont devoir mettre les bouchées doubles.

Chez Dassault Aviation comme dans les bases de l’armée de l’air, la petite phrase n’a échappé à personne. En déplacement sur la base aérienne 116 de Luxeuil (Haute-Saône), Emmanuel Macron a annoncé le 18 mars la nouvelle que tout le microcosme de l’aviation de combat attendait depuis des lustres. « Nous allons accroître et accélérer les commandes de Rafale, assurait le président de la République. C’est un impératif dans le contexte actuel. » Si les chiffres ne sont pas encore totalement fixés, le contrat, dont l’annonce est prévue avant l’été, porterait sur une vingtaine de Rafale pour l’armée de l’air, et une dizaine pour la Marine nationale, soit un investissement de l’ordre de 3 milliards d’euros.

Pourquoi cette annonce ? Face une menace russe croissante au flanc est de l’Europe, et à la probable mise en retrait de l’allié américain sur le Vieux continent, l’armée de l’air se débat depuis des années avec une flotte d’avions de combat au plus bas. Celle-ci atteint 194 avions cette année (hors Mirage 2000 d’entraînement), dont une grosse centaine de Rafale, soit une flotte divisée par trois depuis la fin de la guerre froide (600 appareils). « L’aviation de chasse française, avec 107 Rafale en service dans l’armée de l’air et 41 dans la marine nationale [en 2024], est à son plus bas volume historique depuis 1916 », calculaient même deux anciens pilotes de chasse, le lieutenant-colonel Adrien Gorremans et Jean-Christophe Noël, dans un rapport du think tank IFRI publié en janvier, consacré à la supériorité aérienne.

De fait, la flotte d’avions de combat fait grise mine. Depuis 2021, celle-ci est passée de 217 à 191 appareils, soit une perte de 26 avions, selon les chiffres transmis par l’armée de l’air à Challenges. Le nombre de Rafale en flotte a baissé sur la période, de 102 en 2021 à 100 en 2025. En retirant du décompte les 7 Mirage 2000B dédiés à l’entraînement, la flotte ressort à 184 appareils, soit un chiffre inférieur au format prévu de la flotte d’avions de combat (185 avions).

Aucune livraison à l’armée de l’air pendant 4 ans
Les causes de cette pénurie sont multiples. Pour économiser quelques milliards au profit d’autres programmes et servir plus vite les clients export, les livraisons de Rafale à l’armée de l’air avaient été stoppées durant quatre ans, de novembre 2018 à décembre 2022. Déjà affaiblie, la flotte d’avions de combat a dû subir, depuis, la ponction de 24 appareils, des avions d’occasions vendus par la France à la Grèce (12 avions) et la Croatie (12 appareils). Deux appareils ont également été perdus lors du dramatique accident entre deux Rafale le 14 août 2024, qui a coûté la vie à deux pilotes et blessé un troisième.

Le transfert de Mirage 2000-5 (6 chasseurs) à l’Ukraine, annoncé en juin 2024 mais effectif cette année, a achevé de fragiliser l’édifice. « Forcément, cela percute un peu le format de l’aviation de chasse, s’inquiétait le 20 novembre le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’air et de l’espace, lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense (AJD). Nous allons vers un déficit criant d’armement si nous ne corrigeons pas le tir. Le ministère l’a très bien compris et on a regardé comment on pouvait pallier cette cession. »

De fait, ces 30 avions prélevés (24 Rafale et 6 Mirage 2000) pèsent lourd pour une armée de l’air déjà à l’os. « La flotte d’avions de combat est, à l’évidence, insuffisante pour honorer sereinement toutes les missions : dissuasion, police du ciel, présence sur nos bases à l’étranger, réassurance sur le flanc Est de l’OTAN », estime le député RN Frank Giletti, rapporteur des crédits de l’armée de l’air à la commission de la défense de l’Assemblée nationale. Faute d’avions disponibles, c’est notamment la préparation opérationnelle qui trinque : alors que la norme OTAN est de 180 heures de vol par an, les pilotes français n’en réalisaient que 143 en 2023. Depuis, le chiffre précis, opportunément classé « diffusion restreinte », n’est plus publié.

Vers une flotte à 205 avions ?
Les vingt Rafale supplémentaires, si le chiffre est confirmé, ne seront donc pas de trop pour redonner un peu de muscle à la flotte française. La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoyait 137 Rafale dans la flotte de l’armée de l’air à horizon 2030, soit 48 de moins que la LPM précédente. En intégrant les Mirage 2000D, la flotte devait atteindre 185 avions en 2030, un minimum vital, prévenaient les aviateurs.

Selon nos informations, l’armée de l’air milite pour que les livraisons des 20 appareils annoncés par Sébastien Lecornu soient effectives avant 2030, ce qui permettrait de faire remonter le format de l’aviation de combat à 205 avions. Un progrès indéniable, mais encore insuffisant, estiment les aviateurs. « Sans doute faudrait-il tendre vers un plancher de 225 avions afin de pouvoir remplir sereinement nos missions », estimait, mi-2022, le général Frédéric Parisot, numéro deux de l’armée de l’air, lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Selon nos informations, l’état-major de l’armée de l’air défend toujours ce format à 225 appareils, ce qui nécessiterait 20 commandes de Rafale en plus.

Livraison anticipée de 42 avions ?
Pour se redonner un peu d’air, l’armée de l’air et de l’espace milite également pour une livraison anticipée des 42 Rafale qui avaient été commandés fin 2023 (tranche 5), qui devaient normalement être livrés à partir de 2027. « L’idéal serait de les avoir à partir de 2026, pour compenser plus vite le retrait de service des Mirage 2000-5 », assure un gradé. Ces derniers doivent en effet être sortis de la flotte de façon progressive d’ici à 2029, soit mis au rebut, soit cédés à l’Ukraine.

Reste la grande question : Dassault Aviation sera-t-il capable de livrer rapidement tous ces avions ? Ralenti par les difficultés de sa chaîne de fournisseurs (400 entreprises en France), l’avionneur français a déjà toutes les peines du monde à assembler dans les temps les 273 appareils vendus à l’export. Si la cadence de production est passée d’un à deux avions par mois depuis 2020, il va falloir, au minimum, doubler la cadence d’ici à 2028-2029 pour honorer les commandes françaises et les probables nouveaux contrats export, comme les 26 Rafale Marine pour l’Inde.

Dassault pourrait passer de deux à cinq avions produits par mois
Dassault assure pouvoir relever le défi. « Le passage à la cadence trois est en cours, et on anticipe le passage à cadence quatre, expliquait le PDG de Dassault Aviation Eric Trappier le 5 mars lors de la présentation des résultats 2024 du groupe. S’il le faut, nous étudions la possibilité de passer à cinq Rafale par mois. On a les mètres carrés (sur le site de Mérignac, ndlr). On construira des hangars supplémentaires, et on embauchera des compagnons. »

En cas de victoire sur l’appel d’offres de l’armée de l’air indienne (114 appareils), l’avionneur a prévu d’ouvrir une ligne d’assemblage en Inde, ce qui permettrait de ne pas surcharger la chaîne de Mérignac. Mais il ne faut pas attendre de miracle sur les délais, prévient l’industriel. « Pour gagner un point de cadence, il faut au moins deux ans », rappelle Eric Trappier. Vu les difficultés de la chaîne de fournisseurs, ce sera peut-être plus. A ce rythme, le rythme de cinq avions par mois ne sera atteint, au mieux, qu’à l’horizon 2030. Un problème de riche, mais un problème quand même.