Challenges : Pourquoi la cession du Club Med est en panne ?

Pourquoi la cession du Club Med est en panne ?

EXCLUSIF – Malgré l’ouverture du capital du Club Med il y a un an par son actionnaire majoritaire, le groupe Fosun, l’opération tarde toujours à se mettre en place. L’annonce triomphale des bons résultats de l’entreprise a paradoxalement refroidi les investisseurs potentiels qui considèrent qu’on leur en demande un prix beaucoup trop élevé.

C’est un feuilleton qui passionne les banquiers d’affaires un brin désœuvrés ces derniers temps, mais aussi les fonds d’investissement, les milieux politiques parisiens, les journalistes, les élus locaux… Bref, toute une brochette de « GNM », les « gentils non-membres » comme on pourrait les appeler en reprenant la célèbre terminologie du Club Med.

Le « Club », fleuron du tourisme français devenu chinois en 2015, distingue depuis les années 1960 ses « GO » (pour gentils organisateurs : ses salariés), de ses GM (les gentils membres : les clients) et même depuis quelques années ses « GE » (gentils employés, une seconde catégorie de salariés qui ne sont pas considérés comme des organisateurs et sont le plus souvent soumis à des contrats de travail locaux).

L’affaire qui agite tout ce beau monde est l’ouverture du capital du Club Med par son actionnaire majoritaire, le groupe Fosun. Ce conglomérat présent dans l’assurance et les loisirs entre autres, est contraint de se séparer de nombreuses activités en raison d’un endettement très important. Mais contrairement à d’autres activités déjà vendues, ou en cours de cession, Fosun souhaite rester actionnaire majoritaire du Club Med, en cédant seulement 30 % du capital à un investisseur qui n’aurait pas voix au chapitre sur la stratégie et la conduite du voyagiste. Cela fait plus d’un an que l’opération a été annoncée et lancée, mais elle tarde bigrement à se concrétiser.

Départ de l’actionnaire chinois
Un moment chargé de trouver de nouveaux investisseurs, candidats à une participation minoritaire, le président du Club, Henri Giscard d'Estaing avait constitué un tour de table avec l’aide de la banque Lazard. Mais l’actionnaire chinois n’a pas approuvé le montage proposé par son représentant en France et lui a même retiré le dossier comme Challenges l’avait révélé en décembre 2023.

L’entreprise s’est efforcée de minimiser ce qui pouvait être interprété comme un désaveu mais il n’en reste pas moins vrai que dans la foulée, Giscard Junior, 68 ans cette année, a quitté ses fonctions d’administrateur exécutif, vice-président du conseil d’administration, membre du comité stratégique et du comité environnemental, social et de gouvernance du conseil d’administration de Fosun Tourism. Il en reste codirecteur général et président du Club Med.

Bank of America à la manœuvre
D’après les informations de Challenges, des discussions assez avancées ont eu lieu par l’intermédiaire des représentants de la nouvelle banque d’affaires mandatée par Fosun, Bank of America. Le fonds d’investissement souverain saoudien Public Investment Fund (PIF), qui pèse près de 800 milliards de dollars et prévoit d’arriver à 2 000 milliards en 2030 via ses acquisitions remarquées dans les loisirs notamment (Nintendo, Electronic Arts, le club de foot anglais de Newcastle…) fait partie des investisseurs potentiels. Comme le révélaient également Les Echos, en janvier, la holding de la famille suisse Maus, qui détient Lacoste et Aigle, s’est aussi manifestée. Plusieurs autres fonds originaires du Golfe se sont déclarés intéressés tels que le fonds d’investissement souverain d’Abou Dabi. Mais toutes ces marques d’intérêt se sont heurtées à un obstacle de poids : le prix demandé par le vendeur chinois pour une participation minoritaire.

En annonçant triomphalement qu’il a réussi un exercice 2023 historique avec des revenus record, Giscard n’a pas aidé à la bonne sérénité des négociations, explique un proche du dossier. Car ces bons résultats contribuent à relever la valorisation d’une entreprise que les parties prenantes considèrent comme déjà beaucoup trop chère. » Selon nos informations, les discussions sont aujourd’hui au point mort malgré le nombre non négligeable de marques d’intérêt.

Les vendeurs ont fixé une valeur d’entreprise à 2 milliards d’euros, ce qui correspond exactement au chiffre d’affaires annuel. Les experts du tourisme estiment cette valorisation beaucoup trop élevée pour une entreprise qui ne réalise que 90 millions d’euros de résultat net. Le management de l’entreprise étant détenteur d’une partie des actions (moins de 1 % selon la direction du Club Med), il a tout intérêt à gonfler la valeur de son patrimoine, surtout si cela risque constituer sa « prime de départ ».

Enjeux diplomatiques et économiques
« Les investisseurs potentiels ne sont pas prêts à payer si cher pour rester un actionnaire dormant, assure cet expert. La pression est de plus en plus forte sur Fosun pour qu’il cède la majorité mais la présidence du groupe chinois n’a pas encore renoncé à ses exigences. » Selon ce même initié, en toute logique les discussions ne peuvent qu’aboutir à une vente de la totalité du capital du Club Med car « Fosun a un très gros besoin de cash compte tenu de son endettement ». Voilà pourquoi l’affaire est au point mort mais devrait ne pas y rester indéfiniment.

L’affaire est surveillée par l’Elysée et Bercy comme le lait sur le feu. En préférant tel ou tel fonds du Moyen Orient, on espère faire d’une pierre deux coups au sommet de l’Etat, économique et diplomatique. Plus sensible encore, le poids économique du Club Med dans les stations de montagnes des Alpes, dont il est un moteur de développement, a incité la BPI à vouloir s’inviter dans le futur tour de table. Idem pour la Caisse des dépôts et consignations, le bras armé de l’Etat, qui se sent particulièrement concerné via sa filiale la Compagnie des Alpes (opérateur des remontées mécaniques et investisseur hôtelier à la montagne) et la Banque des Territoires, qui est propriétaire immobilier de plusieurs sites exploités par le Club Med.