Patrimoine français : la promesse saoudienne de 800 millions s’évapore
En 2018, l’Arabie saoudite s’engageait à financer un fonds de dotation pour restaurer le patrimoine français, en contrepartie d’un partenariat autour du site d’Al-Ula. Six ans plus tard, la promesse de 800 millions d’euros s’évapore, laissant un projet en demi-teinte.
Jean-Noël Barrot avec son homologue saoudien en octobre dernier.Jean-Noël Barrot avec son homologue saoudien en octobre dernier.
AFP / -
En 2018, la France signait avec Riyad un partenariat pour le développement d’Al-Ula, une région riche en patrimoine archéologique, que le royaume cherchait à développer sur le plan touristique. L’Agence française pour le développement d’Al-Ula (Afalula) est alors créée. Gérard Mestrallet, ancien PDG de Suez, assure la présidence pendant cinq ans avant d’être remplacé fin 2023 par Jean-Yves Le Drian. L’ancien ministre des Armées commande alors un audit à l’Inspection des finances sur l’agence. Une mission d’information du Sénat s’est, elle, récemment intéressée aux relations de la France avec l’Arabie saoudite. Dans une synthèse de ses travaux, les sénateurs présentent un bilan en demi-teinte du projet Al-Ula.
Du côté des coopérations réussies, le rapport souligne que « depuis la création d’Afalula en 2018, 346 contrats ont été signés par 203 entreprises privées et acteurs publics français, dont 194 contrats par des PME, pour une valeur totale de 2,32 milliards d’euros environ ».
Alstom, Jean Nouvel… Des entreprises françaises à l’offensive
Parmi les projets emblématiques : le tramway conçu par Alstom, pour un montant total de plus de 500 millions d’euros ; un hôtel conçu par Jean Nouvel au cœur de la réserve naturelle de Shaaran ; les bâtiments de la Villa Hegra par l’agence Lacaton & Vassal. Les sénatrices, rédactrices du rapport, soulignent que « la présence française est très visible à Al-Ula, et sera bientôt inscrite dans le paysage avec les projets architecturaux de la Villa Hegra ou l’hôtel de Jean Nouvel ».
Pour autant, il reste des déconvenues, notamment liées à un contexte de « concurrence exacerbée » mais aussi à des « frictions qui ont émaillé les discussions entre le PDG de la Royal Commission for Al-Ula (RCU), Amr al-Madani, et Afalula, qu’il avait tendance à considérer comme un partenaire parmi d’autres ». Le rapport souligne que « la RCU travaille également avec de nombreux consultants internationaux qui, dans certains dossiers, voient la concurrence française d’un mauvais œil ».
Ainsi, la participation du Centre Pompidou à la conception du futur musée d’art contemporain a été « moins importante qu’espéré ».
Le fonds de dotation : une promesse de 800 millions réduite à néant
Encore plus obscur, l’accord signé avec Riyad en 2018 prévoyait le versement d’une allocation par le royaume pour soutenir le patrimoine français : « La partie française alloue l’intégralité de cette somme à un fonds de dotation français, géré par des institutions françaises, dont l’objectif unique sera le soutien du patrimoine de la France », précise alors le décret sur le contenu de l’accord.
En 2019, Gérard Mestrallet disait que le fonds servirait « à financer des travaux civils, des ponts anciens, des châteaux de province ou des petites églises qui, contrairement à Notre-Dame, n’ont pas la chance de mobiliser des donateurs ».
Cinq ans plus tard, ce fonds de dotation ambitieux, dont l’objectif initial était de 800 millions d’euros, n’a toujours pas vu le jour. L’enveloppe envisagée a même été « considérablement réduite » : pas plus de « 50 millions, selon les réponses adressées par Afalula à un questionnaire écrit de la délégation », précise le rapport sénatorial.
Cette promesse contractuelle se voulait, au départ, une contrepartie à l’engagement français dans Al-Ula. Le projet avait ressurgi en mars 2023, à l’occasion du déplacement en Arabie saoudite de l’ex-ministre de la Culture Rima Abdul Malak. Mais les Saoudiens entendaient déjà diviser par deux leurs allocations et demandaient un « fléchage » partagé pour la désignation des sites censés profiter de ces aides.
La ministre de la Culture avait fait alors valider le principe d’une liste d’une demi-douzaine de lieux, tels que le château de Compiègne (Oise), qui auraient pu en bénéficier. Finalement, de tout cela, il ne reste vraiment pas grand-chose. Même si l’espoir subsiste. Le 16 novembre, une délégation du ministre de la Culture saoudien a été reçue au Quai d’Orsay.
Dernier espoir avec la visite de Macron
La réunion était présidée par le prince Badr ben Abdullah ben Mohammed Al-Farhan, ministre de la Culture et gouverneur de la Commission royale pour le gouvernorat d’Al-Ula, et Jean-Noël Barrot, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, en présence de la ministre de la Culture, Rachida Dati, du ministre de l’Économie Antoine Armand, et du président de l’Agence française pour le développement d’Al-Ula, Jean-Yves Le Drian. Rien de précis n’a été communiqué sur le financement de la fondation pour le patrimoine français.
Un dernier espoir subsiste encore avec la visite officielle d’Emmanuel Macron en Arabie saoudite, du 2 au 4 décembre.
Contactée, l’Élysée assure ne pas avoir d’informations particulières sur ce dossier et renvoie au Quai d’Orsay, qui lui-même renvoie au ministère de la Culture, qui, de son côté, ne répond pas… Même au Sénat, à l’origine du rapport, on reconnaît ne pas avoir eu accès à des informations claires sur le sujet.