Challenges : Les mystérieux intermédiaires qui aident la machine de guerre russe

Les mystérieux intermédiaires qui aident la machine de guerre russe

Un réseau d’intermédiaires dans des pays comme le Kazakhstan, l’Arménie et la Turquie permet de contourner les restrictions en détournant des produits interdits vers la Russie. Cette situation stimule les économies d’Asie centrale et du Caucase, tandis que l’Union européenne peine à enrayer ces fuites.


La semaine dernière, un haut fonctionnaire du ministère des affaires étrangères, Dmitry Birichevsky, a déclaré que la Russie se préparait à faire face à des décennies de sanctions occidentales. Cela ne devrait pas poser trop de problèmes. L’économie connaît, en effet, une croissance dynamique à un taux annualisé de 4 % au deuxième trimestre, après 5,4 % au trimestre précédent, malgré l’un des régimes les plus sévères jamais imposés. Le commerce continue de prospérer. Comment l’expliquer ?

Pour en percer les raisons, il suffit de regarder le Kazakhstan. L’année dernière, l’industrie technologique de cette république d’Asie centrale a triomphé. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les entreprises européennes se sont vues interdire de vendre la plupart des produits technologiques en Russie, alors qu’elles étaient auparavant les principaux fournisseurs de ce pays. Mais la minuscule industrie technologique du Kazakhstan, qui compte une cinquantaine d’entreprises, semble avoir comblé le vide. Ses exportations vers la Russie sont passées de 40 millions de dollars en 2021 à 298 millions en 2023. Et ses importations d’électronique en provenance d’Europe se sont également envolées, passant de 250 millions d’euros à 709 millions. Les entreprises kazakhes se sont-elles développées comme par magie ou les entreprises russes ont-elles plutôt trouvé un chemin détourné vers leurs anciens fournisseurs européens ?

L’Asie centrale organise un vaste détournement des sanctions
Le Kazakhstan est l’un des nombreux pays où le commerce avec la Russie et l’Europe a connu un essor mystérieux depuis l’invasion de l’Ukraine. Les autres sont l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et les quatre autres Etats d’Asie centrale. Les exportations de l’Union européenne vers ces pays ont augmenté de 46 milliards d’euros en 2023, soit 50 % de plus qu’en 2021. Cela équivaut aux trois quarts de la baisse des exportations européennes vers la Russie entre 2021 et 2023.

Avec l’aide militaire, les sanctions constituent la principale contribution de l’Occident à l’effort de guerre de l’Ukraine, mais contrairement aux missiles à longue portée, elles n’ont jusqu’à présent pas eu beaucoup d’effet. Après deux ans et demi, l’économie russe résiste bien. Il est difficile de dire quelles entreprises européennes s’adaptent simplement aux nouvelles restrictions et lesquelles contournent les sanctions. Mais il se trouve que les plus fortes hausses des échanges commerciaux transitant par les pays tiers ont été enregistrées pour les produits qui font désormais l’objet de restrictions sévères. Les responsables politiques européens tentent de colmater les fuites, mais cela implique de se montrer ferme à l’égard des gouvernements de certains des voisins les plus difficiles de l’Europe.

Les composants fabriqués en Europe arrivent toujours en Russie
L’essor de ce commerce caché vers la Russie s’explique d’abord par la persistance des ventes de produits interdits. L’UE a adopté 14 trains de sanctions, dont le dernier date du 24 juin. Ces sanctions interdisent aux entreprises fabriquant tout ce qui pourrait être utilisé sur un champ de bataille d’exporter vers la Russie. Cela inclut les semi-conducteurs et les drones, mais aussi les roulements à billes et les fours à micro-ondes. Malgré cela, plus de la moitié des équipements de combat que la Russie a acquis entre février et août 2022 contiennent des composants fabriqués en Europe ou en Amérique, selon le Royal United Services Institute, un groupe de réflexion londonien.

Par exemple, la croissance la plus rapide des exportations de l’UE vers le Kazakhstan et l’Arménie a concerné les produits chimiques, l’électronique et les machines, des groupes de produits soumis à de lourdes sanctions. Les exportations de machines de l’UE vers le Kazakhstan ont doublé entre 2021 et 2022, puis ont encore augmenté de 23 % en 2023 pour atteindre 6,4 milliards d’euros. En 2023, l’Arménie a importé d’Europe deux fois plus de produits chimiques, cinq fois plus de matériel informatique et quatre fois plus de produits électroniques qu’en 2021. Il y a aussi les marchandises qui sont passées en contrebande à travers les frontières et qui ne sont pas prises en compte dans les statistiques commerciales officielles.

Les envois peuvent passer par plusieurs intermédiaires avant d’arriver en Russie. Certains exportateurs de Turquie et d’Asie centrale n’ont vraiment aucune idée de la destination des marchandises qu’ils expédient. Mais d’autres le savent très bien. L’année dernière, les États-Unis ont imposé des sanctions à un réseau d’entreprises européennes organisées par Mayak, un conglomérat russe, pour transporter des équipements interdits via l’Ouzbékistan et l’Arménie. En juin, ils ont découvert deux réseaux différents d’outilleurs européens expédiant du matériel en Russie, l’un via la Turquie pour Ostec, une entreprise publique russe, et l’autre via le Kirghizstan pour Newton-ITM, une entreprise aérospatiale russe.

Une véritable manne pour l’Asie centrale et le Caucase
Conséquence de ce détournement massif : les économies d’Asie centrale et du Caucase semblent bénéficier de la guerre. Collectivement, le PIB des cinq républiques d’Asie centrale a augmenté de 6 % en 2023, contre 4 % en 2022, tandis que l’économie arménienne a progressé de 8 %, contre 5 % en 2022. Un secteur logistique en plein essor a vu le jour et le fret augmente de 20 % chaque année. Pour les dirigeants européens, c’est une mauvaise nouvelle. « Nous nous attendions à quelques fuites, explique un fonctionnaire, mais pas de l’ampleur que nous connaissons aujourd’hui. » En décembre, la douzième série de restrictions de l’UE a visé pour la première fois des entreprises d’Arménie et d’Ouzbékistan. Depuis, les bureaucrates ont brandi la menace de nouvelles sanctions à l’encontre des pays tiers et des Européens qui y exportent, mais ils n’ont pris des mesures qu’à l’encontre de quelques entreprises. Pour chaque société inscrite sur la liste noire, une autre est enregistrée ailleurs.

Pour trouver une véritable solution, il faudrait obtenir l’aide des gouvernements du Caucase et de l’Asie centrale. Ce n’est pas une mince affaire. Les hommes politiques de la région apprécient leur proximité avec la Russie et tirent souvent un profit personnel de la violation des règles. Néanmoins, les Européens pourraient leur offrir des compensations. L’Arménie a récemment commencé à fermer les entreprises qui commercent avec la Russie, après que l’UE lui a accordé 270 millions d’euros sous forme d’aide, de prêts et de contrats. L’Europe pourrait aussi recourir à la méthode du bâton plutôt qu’à celle de la carotte et étendre les interdictions d’exportation aux pays tiers. Mais cela pourrait mettre en péril ses dernières sources de gaz en Azerbaïdjan. La question est bien de savoir si l’UE veut vraiment un régime de sanctions plus strict pour l’Ukraine. Son comportement actuel montre que ce n’est pas le cas.