Les confidences de Rami Baitiéh après son départ de Carrefour France
Par Guillaume Echelard le 03.10.2023 à 08h00
EXCLUSIF - Un mois après son départ de la direction générale de Carrefour France, Rami Baitiéh, qui prendra la tête de l'enseigne Morrisons au Royaume-Uni au début du mois de novembre, se confie à Challenges sur les raisons de son départ. Et sur ses nouveaux défis de l'autre côté de la Manche.
L'étoile montante du groupe Carrefour, le dirigeant de la transformation, l'influenceur omniprésent sur le réseau social LinkedIn... Depuis des années, le nom de Rami Baitiéh est sur toutes les lèvres dans le petit monde hexagonal de la grande distribution. Autant dire que l'annonce de son départ de la tête du deuxième distributeur français fin août a suscité l'étonnement, puis l'attente. Mais Rami Baitiéh n'est pas resté bien longtemps sans donner de nouvelles. Le 28 septembre, l'ancien directeur général de Carrefour France annonçait sur LinkedIn prendre la tête de Morrisons, le numéro cinq de la distribution alimentaire au Royaume-Uni.
Evidemment, on ne pouvait pas résister à l'envie de lui demander quelques explications. Quelques échanges de messages plus tard, rendez-vous est fixé le 2 octobre à midi pour un échange par téléphone pour comprendre les raisons du départ surprise de celui qui - pendant 27 ans - a été fidèle à Carrefour. Et qui dans un mois prendra la tête d'un nom emblématique du commerce britannique, fondé en 1899.
Besoin d'évolution
"Je continue à me reposer mais je me prépare aussi, raconte Rami Baitiéh. Je me documente, je cherche à connaître la culture, les sociétés - la société britannique comme la société Morrisons", sourit-il. Ne regrette-t-il pas Carrefour, cette maison qui l'a hébergé pendant près de trois décennies ? "J’ai besoin de défis, de continuer à apprendre et progresser, répond Rami Baitiéh. Cela fait partie de mes valeurs. A Carrefour, j’ai fait ce qu’il fallait faire. J’ai des résultats qui sont là. Alors, en parfait alignement avec la boîte qui m’a formé, j'ai pris cette décision". Celle aussi de s'émanciper de devenir pleinement dirigeant d'une entreprise, lui qui jusqu'à maintenant était resté sous la direction du PDG de Carrefour, Alexandre Bompard. Passer un palier, un indispensable pour celui qui reste rarement plus de trois ans au même poste.
Certains voient d'ailleurs dans le départ de Rami Baitiéh le fruit d'un désaccord avec le PDG de l'entreprise sur la politique prix de Carrefour France, jugée trop chère par l'ancien directeur général. "Dire que je serais parti à cause de la politique prix serait exagéré", répond-il, sans nier pour autant de possibles désaccords, lui qui rêvait d'appliquer à 100% la politique de prix qui avait fait son succès dans d'autres pays du groupe Carrefour. Mais Rami Baitiéh ne s'épanche pas sur les éventuels différends de la fin de son aventure avec la société du Cac 40.
"Je suis loyal à Alexandre Bompard"
Et choisit plutôt de se rappeler ce qu'il a apporté : la méthode 5-5-5, axée sur quinze points clés de la relation avec les clients ; l'école des leaders pour accélérer la promotion sociale au sein de l'entreprise ; la méthode "Maxi" dans les hypermarchés qui vise à simplifier et rendre plus lisible leur offre ; le projet Top qui vise à spécialiser les équipes des hypermarchés. "On peut être fier", conclut-il, donnant sa bénédiction à son successeur, Alexandre de Palmas. Entre 2020 et 2022, le chiffre d'affaires de Carrefour France est passé de 34 milliards à 42 milliards d'euros ; le résultat opérationnel courant, lui, est passé de 629 à 834 millions d'euros. Beaucoup voyaient dans le natif du Liban un successeur naturel à Alexandre Bompard. Lui balaye : "Ce n’est pas vous qui décidez de cela au sein d'une entreprise." Mais il refuse toute polémique : "Je suis loyal, très proche d’Alexandre Bompard. C’est lui qui m’a fait évoluer."
Rami Baitiéh préfère regarder devant lui. D'autant qu'il va y avoir du travail : à Morrisons, la situation n'est pas évidente. L'entreprise a vécu un changement d'actionnariat mouvementé, après une bataille impitoyable remportée par le fonds Clayton, Dubilier & Rice. Elle a alors racheté les plus de 1.000 boutiques des magasins de proximité McColl. Mais Morrisons reste à la peine en termes de parts de marché, récemment doublé par Aldi. Certes, son chiffre d'affaires progresse, gonflé par l'inflation ; mais il progresse moins vite que celui de ses concurrents. "Le private equity vole-t-il l’âme du supermarché Morrisons ?", se demandait le Guardian en février 2023.
Le tout nouveau dirigeant, lui, assume une première phase d'observation de ce distributeur original qui - à la manière d'Intermarché en France - produit lui-même une bonne partie de ses articles de marque propre. "La première piste que j’ai, c’est de comprendre la culture, le client, les salariés", explique-t-il. En mode "éponge". Avant d'ouvrir ses valises remplies des concepts et des projets en tous genres dont il a le secret ?