Challenges : Lagardère: le partage de l'empire

Lagardère: le partage de l'empire

SERIE #5 - Où les scenarii se multiplient: OPA sur Lagardère? Scission? Il est encore trop tôt pour que les grands fauves Vincent Bolloré et Bernard Arnault ravalent leur égo.

La séquence décrit à elle seule la tension autour du capital de Lagardère. Le 25 septembre dernier, la Financière Agache, holding familial de Bernard Arnault, annonçait, via un communiqué de l'Autorité des marchés financiers (AMF), être entrée au capital de Lagardère, à hauteur de 5,5%. Petit vent d'émoi sur les marchés: Bernard Arnault avait déjà déboursé 80 millions d'euros, en mai, pour 26% du holding personnel d'Arnaud Lagardère détenteur de 7% du groupe Lagardère. Cette injection de capital à deux niveaux ne pouvait que perturber les actionnaires de référence de l'entreprise, à commencer par Vivendi. Cinq jours plus tard, l'entreprise de média et de divertissement majoritairement détenue par Vincent Bolloré annonçait avoir franchi le seuil des 25% du capital de Lagardère et en détenir 26,7%.

La guerre capitalistique est bel et bien déclenchée, même s'il est impossible de connaître les intentions réelles des belligérants quant à l'avenir de ce groupe de plus de 7 milliards d'euros de chiffre d'affaires, présent dans l'édition avec Hachette, les médias et le travel retail (boutiques de gares et d'aéroports) . Tous les scénarios sont possibles.

En gonflant sa participation, Vincent Bolloré a voulu envoyer un signal clair au camp adverse: la position de Bernard Arnault, aussi centrale soit elle, est loin d'être verrouillée. A toutes fins utiles, le propriétaire de Vivendi a tenu à préciser à l'AMF, le 2 octobre, qu'il était en mesure d'acquérir les 20% du fonds Amber Capital avec lequel il a conclu un pacte d'actionnaires, le 10 août dernier, comprenant un droit de préemption réciproque sur leurs participations dans Lagardère. Et que la perspective d'une OPA sur l'ensemble du capital, qui s'imposerait à lui s'il franchissait le seuil des 30%, ne l'effrayait pas. "Vivendi dispose d'une ligne de crédit de 10 milliards d'euros", rappelle un proche de l'homme d'affaires breton. Un trésor de guerre en partie constitué au début de cette année, lors de la cession de 10% du capital d'Universal Music Group au chinois Tencent. "On se réserve toutes les possibilités et toutes les options, y compris l'achat d'Amber et l'OPA", glisse un cadre de Vivendi.

Le jeu d'Amber et du Qatar
Une OPA? Arnaud Lagardère balaye l'hypothèse. Avec Vincent Bolloré, ils se parlent de temps en temps. "Il est le premier actionnaire de Vivendi, propriétaire d'Editis et donc notre concurrent sur le livre", rappelle-t-il. Cela détruirait beaucoup de valeur. Le scénario ne peut pourtant être exclu. Le fonds Amber Capital n'a pas vocation à conserver ses participations et ne s'en cache pas. Il les a acquises autour de 20 euros l'action et ferait donc une jolie plus-value, voisine de 200 millions d'euros, au cours de 28 euros atteint le 7 octobre. En cumulant les participations d'Amber (20%) et celles de Vivendi (26,7%), Bolloré frôlerait la majorité des parts. S'il passait cette barre des 50%, il priverait de facto Arnaud Lagardère de sa majorité au conseil de surveillance, provoquant un blocage stratégique et organisationnel au niveau du groupe.

Toujours dans une hypothèse hostile, Vincent Bolloré comptera-t-il sur un deuxième allié dans cette bagarre capitalistique? Le fonds souverain du Qatar, détenteur de 13% du capital et 20% des droits de vote. Fait rare, le 22 septembre dernier, le fonds qatari a publiquement communiqué estimant "légitime que l'ensemble des actionnaires soient équitablement représentés au conseil de surveillance", donnant ainsi raison à Amber et Vivendi. En mai 2017, alors qu'il venait d'accroître sa participation, il avait déjà poliment émis l'idée d'être représenté. En vain.

Le geste d'agacement du fidèle et silencieux allié de Lagardère fait les affaires de Vincent Bolloré. Le soir du 22 septembre, celui-ci annonçait à ses proches "une bonne nouvelle", à la manière d'une divine surprise. Présent au capital depuis 2006, le Qatar s'est montré plusieurs fois insatisfait du rendement de son placement, au cours des trois dernières années. Membre du conseil de surveillance depuis février, Nicolas Sarkozy, proche de l'émir, a su le convaincre de maintenir son soutien à l'héritier Lagardère, lors de la dernière assemblée générale du groupe en mai 2020. Mais ces anciennes conventions ne tiennent plus. Ancien actionnaire de référence du groupe, aujourd'hui surpassé par Vivendi et le fonds Amber, le Qatar pourrait sonner l'heure de la retraite.

"Les ego de deux fauves"
En privé, aucune des parties ne se laisse aller à des propos belliqueux. "La bataille contre Lagardère n'arrivera pas", assure même un dirigeant de Vivendi. Vincent Bolloré respecte trop Bernard Arnault. Arnaud Lagardère confirme: "Je ne pense pas que les deux aient envie de s’affronter." Dans la tête de Vincent Bolloré, la solution la plus raisonnable déboucherait sur un compromis avec le PDG de LVMH, où l’empire Lagardère serait scindé en deux. Sur le papier, le partage paraît évident. A Bernard Arnault, qui possède des produits de luxe et des journaux, le commerce d’aéroports, le Journal du Dimanche et Paris Match. A Vincent Bolloré, reviendrait Europe 1, qu’il rêve de rapprocher de sa chaîne de télévision CNews. Et l’édition, l’activité internationale d’Hachette, en particulier.

Arnaud Lagardère obtiendrait des deux hommes d’affaires son désendettement et quelques dizaines de millions d’euros de dédommagement pour l’abandon volontaire de sa commandite. Réaliste? "S'ils étaient rationnels et froids, c'est ce qu'ils feraient, mais il faut compter avec les ego de ces deux fauves", assure un bon connaisseur du groupe Lagardère. Et encore faut-il que le fils de Jean-Luc Lagardère accepte son sort. Il se dit prêt à lâcher sa commandite un jour si le contexte le justifie, mais pas avec un pistolet sur la tempe. Une manière de l'amadouer repose sur un schéma imaginé par un de ces soutiens de toujours, très habile financier Vincent Bolloré échangerait ses titres dans Lagardère contre Hachette ; et par la suite, Lagardère annulerait ces 26% d'actions, ce qui permettrait au titre de continuer à grimper en Bourse, et à tout le monde (Arnault, Amber, Qatar…) de rentrer dans ses fonds . Un scénario écarté pour l'instant par Vivendi, qui ne veut pas donner le sentiment de chercher trop vite une porte de sortie.

Trois pôles de Lagardère dans le viseur