Challenges : La saga Nord Stream ou comment Poutine a piégé l’Allemagne

La saga Nord Stream ou comment Poutine a piégé l’Allemagne

Dans un livre, publié ce jeudi, la journaliste Marion Van Renterghem retrace l'histoire des gazoducs sous-marins permettant d'acheminer le gaz russe de la Sibérie à l'Allemagne, en contournant l'Ukraine. Un marché de dupes.


C’est l’histoire d’un aveuglement collectif. De gros sous parfois dans le cas de Gerhard Schröder, enrôlé par le géant Gazprom, et qui célébrait encore, en mai 2023, la fête nationale russe à l’ambassade de Berlin. Mais le plus souvent d'une corruption intellectuelle, sur fond d’intérêts industriels bien compris et de rejet de l’énergie nucléaire. Dans son livre Le piège Nord Stream (Les Arènes), publié ce jeudi, la journaliste Marion Van Renterghem raconte avec brio comment Vladimir Poutine a manipulé l’Allemagne grâce à son projet de double gazoduc sous-marin, long de plus de 1.200 kilomètres, chargé d’acheminer le gaz naturel de Sibérie vers l’Europe, en contournant l’Ukraine. Une saga économique passionnante, doublée d’un thriller géopolitique puisque les gazoducs seront la cible d’un mystérieux sabotage en pleine mer, en septembre 2022.

Dans ce livre didactique, à l’écriture fluide, la journaliste, déjà biographe d’Angela Merkel, complice plus ou moins passive de Nord Stream, retrace les racines profondes du projet. Depuis les accords gaziers des années 1970 avec l’Union Soviétique, durant la politique d’ouverture vers l’Est, la fameuse Ostpolitik initiée par Willy Brandt. Jusqu’au discours du jeune président Vladimir Poutine, en allemand, devant le Bundestag, en septembre 2001. La construction d’un deuxième gazoduc, Nord Stream 2, se poursuivra dans les années 2010, malgré l’annexion de la Crimée et la dérive autoritaire du régime russe, pour s’achever peu de temps avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Tout sauf une coïncidence.

La journaliste a eu accès à une partie des acteurs clefs du dossier. Les hiérarques socio-démocrates fautifs, comme l’ancien ministre de l’Economie, Sigmar Gabriel (voir extraits ci-dessous), qui se livre à une auto-critique saisissante, et l’actuel président allemand Frank-Walter Steinmeier. Des Français aussi, l’ancien chef de l’Etat, François Hollande, et Jean-François Cirelli, l’ex-patron de Gaz de France (devenu Engie), l’une des quatre entreprises européennes actionnaires de Nord Stream 1, même si l’Hexagone n’a pas joué un rôle moteur dans le projet. Et enfin des protagonistes ukrainiens rencontrés à Kiev, de l’ancienne égérie de la Révolution Orange, Ioulia Tymochenko, la "princesse du gaz", à Andriy Kobolyev, ex-patron de la compagnie nationale Naftogaz, qui a tenté en vain d’alerter les capitales occidentales des visées impérialistes du Kremlin.


Extraits (Pages 97 à 99)

La Basse-Saxe est à Schröder ce que Saint-Pétersbourg est à Poutine : le socle des amitiés fidèles. Les membres du réseau de sociaux-démocrates embarqués par Poutine sont tous de ce Land du nord-ouest de l’Allemagne, bordé par la mer du Nord et situé au sud de la ville-État de Hambourg, le plus grand d’Allemagne après la Bavière et une région clé pour ses échanges commerciaux, avec sa quinzaine de ports et ses sites de production industrielle. Volkswagen, le plus important fabricant d’automobiles d’Allemagne, y a son siège social. BASF, la plus grande entreprise chimique au monde, basée à Ludwigshafen (Rhénanie-Palatinat), y a une installation importante. Vladimir Poutine lui-même a rendu hommage à cette Basse-Saxe sociale-démocrate à qui il doit tant : pour les 60 ans de Gerhard Schröder à Hanovre, en 2004, le président russe est arrivé à la fête, accompagné d’une chorale cosaque de quarante personnes qui ont entonné pour le chancelier l’hymne local, le Niedersachsenlied. Dans le trio de tête des Bas-Saxons du SPD, chacun a son profil. Schröder est aussi joyeux et bon vivant que Steinmeier est calme et sérieux. Gabriel, lui, est inventif et bon orateur mais d’un tempérament plutôt cyclothymique et incontrôlable. Il a les yeux gris, de bonnes joues et sourit peu.

Sigmar Gabriel me reçoit à Berlin, dans son bureau situé sur les berges de la Spree et dont l’immeuble, par un étonnant hasard, jouxte celui ou Angela Merkel a son appartement privé, face à l’île des Musées. Il fut ministre plusieurs fois dans ses gouvernements de coalition – à l’Environnement de 2005 à 2009, à l’Économie de 2013 à 2017, aux Affaires étrangères de 2017 à 2018 – et son vice-chancelier de 2013 à 2018. Dans ces années où Gerhard Schröder était passé lobbyiste en chef de Gazprom, le gaz russe arrivait plein pot par le gazoduc Nord Stream 1, en plus des autres passant par l’Ukraine, la Pologne, la Turquie. Les discussions à propos d’un second gazoduc direct, Nord Stream 2, avaient commencé dès l’achèvement du premier en 2011. Mais les temps changeaient. Les signes précurseurs du plan impérialiste de Vladimir Poutine, perceptibles dès son arrivée au pouvoir, devenaient difficiles à occulter même pour les plus réticents à ouvrir les yeux. Depuis 2008, Poutine occupait 20 % de la Géorgie. En 2013, il commençait une campagne de bombardements en Syrie contre les villes tenues par les ennemis de son allié Bachar el-Assad. En 2014, il commençait la guerre d’Ukraine en annexant la Crimée ukrainienne et en armant les indépendantistes du Donbass. Pour les partisans de Nord Stream 2, lancé en 2015 malgré l’annexion de la Crimée, l’affaire se compliquait. De l’Europe aux États-Unis, de Bruxelles à Washington en passant par Varsovie, les oppositions au projet grandissaient. L’Allemagne s’isolait. Angela Merkel s’obstinait. Le trio Schröder-Gabriel-Steinmeier restait parmi les plus mobilisés. A l’exception notable des Verts, militant pour l’opposition à l’autocratie russe, et de quelques voix dissidentes à l’intérieur des partis, l’ensemble des grandes formations politiques allemandes persistaient à soutenir Nord Stream 2 : la grande majorité de la CDU et de la CSU, sa sœur bavaroise, la grande majorité des libéraux du Parti libéral-démocrate (FDP), la grande majorité du SPD – y compris celui qui fut le dernier vice-chancelier et ministre des Finances d’Angela Merkel, l’actuel chancelier Olaf Scholz.