Challenges : La bataille de Suez France est relancée

La bataille de Suez France est relancée
Par Grégoire Pinson le 30.09.2021 à 07h00 Lecture 5 min.ABONNÉS
EXCLUSIF – Le gouvernement est de nouveau à la manœuvre autour de Suez France, alors que le fonds Meridiam exige désormais une participation majoritaire dans le groupe.
Après des mois de batailles, le tour de table de Suez France apparaît toujours instable.
GONZALO FUENTES
Le gouvernement en est désormais certain: les manœuvres autour de Suez vont reprendre. Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée et Nicolas Revel, directeur de cabinet du Premier ministre, ont reçu ces derniers jours des messages clairs du fonds d’investissement français Meridiam: Thierry Déau, son patron, refuse de se contenter des 40% qu’il a obtenus dans Suez France. "Il veut obtenir la majorité ou rien", explique une source proche du dossier.

De quoi remettre en cause le délicat équilibre échafaudé après une année de bataille homérique, qui a secoué le monde des affaires français. Au terme d’un long combat, Antoine Frérot, patron de Veolia, est en effet dans la dernière ligne droite pour absorber son concurrent Suez. Mais il n'a pu y parvenir qu'en délaissant les activités françaises de ce dernier, pour éviter une domination écrasante sur le marché de l’eau et des déchets de l’Hexagone. Le nouveau Suez France a donc ouvert son tour de table à la Caisse des dépôts, à hauteur de 20%, Meridiam (40%) et le fonds d’investissement américain Global Infrastructure Partners (GIP, 40%).
Problème: cette gouvernance morcelée rend toute prise de décision difficile. La société est toujours sans directeur général pour succéder à Bertrand Camus - même si la fumée blanche est promise pour les prochaines heures. Des semaines de discussions n’ont permis que de sortir du chapeau, en juillet, deux noms de directeurs délégués: Maximilien Pellegrini et Ana Giros. Venue de l’interne et dotée d’un solide parcours international, cette dernière était pourtant soutenue par la Caisse des dépôts pour accéder à la tête du nouveau Suez France. En vain.
D’après une source proche du dossier, Thierry Déau, soulignerait auprès du gouvernement qu’une telle situation, insatisfaisante, risque d’affaiblir une société dont la qualité de service est surveillée de près par les élus du territoire. Et l'ingénieur des Ponts et Chaussées se proposerait de monter à 55% du capital pour prendre en main la destinée de Suez France –une ambition qu’il avait manifestée dès l’annonce de l’assaut lancé par Antoine Frérot. "Le consortium actuel, si compliqué soit-il, a été béni par Bruno Le Maire en personne, temporise un bon connaisseur du dossier. Difficile pour lui de faire machine arrière. Et puis, même si c'est compliqué, le trio de gouvernance commence à apprendre à fonctionner."
Souveraineté économique
Thierry Déau estime, pour sa part, que le contexte favorise son retour à la charge. Ainsi que l’a révélé La Lettre A le 27 septembre, GIP a en effet déposé la semaine dernière son dossier de demande d’autorisation préalable auprès de la Direction du Trésor. La haute administration de Bercy, qui applique en cela le "décret Montebourg", doit examiner les risques que constitue, pour la souveraineté économique du pays, cette prise de participation d’un fonds américain dans le secteur sensible de l’alimentation en eau pour des villes comme Bordeaux, Poitiers et Dijon.
Pas certain que ce passage au crible soit une pure formalité. L’humiliation infligée à la France par les Etats-Unis, qui ont torpillé l’exportation de sous-marins de Naval Group à l’Australie, continue de nourrir les rancoeurs à Paris. La question de souveraineté économique est rendue encore plus sensible avec la campagne présidentielle. Arnaud Montebourg a dès le début dénoncé le scandale que constituait à ses yeux la fusion Veolia–Suez et l’entrée d’un américain au capital du fleuron français. Valérie Rabault, présidente du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, a emboîté le pas en adressant, le 6 mai, une lettre de mise en garde à Bruno Le Maire.
Scénario alternatif
Le gouvernement, comme Meridiam, ont d’ores et déjà repéré plusieurs portes de sortie. Si Bercy demande à GIP de descendre sa participation de 40% à 25%, Thierry Déau s'affirmerait prêt à reprendre séance tenante les parts remises en vente. De même, si GIP doit descendre à 10%, Meridiam serait d’accord pour prendre le solde de 30%, "ne serait-ce que pour porter les parts supplémentaires à destination d’un investisseur qui pourrait venir à terme", indique un proche du dossier.
Ce nouveau partenaire, susceptible aussi de remplacer GIP si ce dernier claquait définitivement la porte de Suez, pourrait être Ardian. Le fonds français avait été pressé par Bruno Le Maire de monter à bord du nouveau Suez. Mais il avait signifié par deux fois une fin de non recevoir. Pas sûr que sa présidente, Dominique Senequier, a changé d’avis depuis.

Le remplaçant pourrait aussi être l’Allemand Remondis, qui s’était montré intéressé par une participation de 40% dans Suez au printemps. Avantage: le groupe familial Rethmann, qui détient Remondis, est apprécié par la Caisse des dépôts, qui le connait bien. Le consortium a en effet contribué, depuis plus de trois ans, à la stabilisation du capital de Transdev, dont il détient un tiers des parts au côté de la Caisse. Une stabilité qui n'est pas encore à la portée de Suez France.