Hybrides rechargeables : l’État veut nous dicter notre conduite
Quitte à subventionner l’achat des voitures hybrides rechargeables, l’État aimerait s’assurer qu'elles circulent le plus souvent possible en mode électrique. D’où cet amendement à la loi Climat qui oblige les entreprises à former leurs salariés à la bonne conduite de ces autos.
Après les moteurs Diesel truqués, le prochain scandale à éclabousser l’industrie automobile sera-t-il celui des hybrides rechargeables, qui consomment bien plus de carburant qu’annoncé ? C’est ce que redoutent bon nombre d’acteurs du secteur, qu’ils soient constructeurs et équipementiers, ou bien distributeurs et gestionnaires de flottes de véhicules d’entreprise.
Bien sûr, tous se réjouissent de l’envolée des ventes de voitures hybrides rechargeables (+ 175 % en Europe sur les trois premiers mois de l’année, selon ACEA) : elles constituent un moyen commode d’échapper aux amendes de Bruxelles sur les émissions de gaz à effet de serre, tout en offrant au client une alternative au Diesel plus polyvalente que le 100 % électrique. En revanche, l’industrie s’inquiète d’un possible retour de bâton. Les ventes risquent en effet de s’effondrer et les reproches de voler quand Monsieur et Madame Tout-le-Monde auront compris qu’une hybride rechargeable réclame d’être fréquemment raccordée à une prise de courant. A défaut, elle traîne une batterie épuisée qui grève sa consommation de supercarburant.
Les hybrides rechargeables sont homologuées batterie pleine, alors qu’elles la chargent rarement dans la vie réelle
Rouler en hybride rechargeable réclame une discipline que tous leurs possesseurs ne sont pas enclins à adopter, particulièrement si la note d’essence est réglée par l’employeur. Voilà pourquoi un amendement au texte de la loi Climat et Résilience était déposé le 25 mars 2021 propose d’obliger l’entreprise qui fournit un véhicule hybride rechargeable à son employé, de s’assurer non seulement que “le conducteur a les moyens de recharger le véhicule”, mais encore qu’il a été “sensibilisé à l’usage du véhicule en mode électrique”. Tout un programme.
La précaution n’est pas vaine, à en croire Philippe Gattet, Directeur d’études du Groupe Xerfi. “Une étude publiée par l’ONG Transport & Environnement en novembre 2020 dénonçait des émissions 2,5 fois plus élevées que celles publiées officiellement”, déplore l’analyste lyonnais. “C’est que les conditions réelles d’utilisation des hybrides rechargeables sont la plupart du temps peu optimales. D'une part les entreprises les utilisent en grande partie pour effectuer de longs trajets bien supérieurs à la capacité de la batterie électrique ; d'autre part, ces véhicules pèsent 200 à 300 kg de plus qu'un modèle thermique équivalent. Enfin, d’après la plupart des enquêtes, les utilisateurs rechargent rarement leur batterie, ce qui au final en fait de véritables voitures thermiques, en plus lourdes et plus polluantes.”
Les entreprises peinent encore à évaluer le coût réel de possession des hybrides rechargeables
Les entreprises ne sont pas dupes : elles ont constaté que les hybrides rechargeables ne tiennent pas toutes leurs promesses. Pourtant, si elles en équipent volontiers leurs collaborateurs, c’est avant tout pour profiter des avantages fiscaux. Ainsi que le démontre le baromètre annuel des flottes Arval, le calcul de la TVS (taxes sur les voitures de société indexée sur les émissions de CO2 des voitures) est devenu un critère primordial pour les entreprises lorsqu’elles arrêtent leurs choix de véhicules de fonction (leur fameuse “car policy”).
“Les collaborateurs choisissent leur voiture de fonction dans cette liste, sans toujours bien savoir ce qu’implique la conduite d’une hybride rechargeable”, constate Philippe Ambon, Consultant Senior Fleet Manager chez Holson, qui intervenait le 29 avril dans le cadre du débat organisé par le Journal des Flottes sur l’électrification des flottes et le déclin du Diesel. “Certains jouent le jeu et chargent la batterie dès que l’occasion s’en présente ; d’autres jamais. Ils n’utilisent que leur carte essence, sans se préoccuper de rouler en mode électrique.”
L’Etat subventionne les hybrides rechargeables : autant s’assurer qu’elles roulent en électrique aussi souvent que possible
Le constat n’est pas nouveau, et il inquiète passablement les députés. Au point d’introduire l’amendement précité à la loi Climat et Résilience. Objectif ? Prévenir les conséquences politiques et économiques potentiellement désastreuses d’un désenchantement, le jour où le gouvernement s’apercevra que les deniers publics versés sous forme de bonus écologique auront subventionné l’achat d’hybrides rechargeables qui ne roulent jamais en mode électrique.
“Chez Holson, nous recommandons aux entreprises de bien analyser les besoins et les usages que font leurs collaborateurs de leur voiture de fonction”, reprend Philippe Ambon. “Certains roulent beaucoup en ville, terrain de jeu idéal de l’hybride ; d’autre enchaînent les longs trajets et épuisent trop vite leur réserve d’énergie électrique. Pour éviter les désillusions côté usager comme gestionnaire de flottes, nous préconisons un programme sensibilisation des collaborateurs aux atouts de la circulation en mode électrique, en ville.”
Loi Climat espère obliger les entreprises à former leurs salariés à la bonne conduite d’une hybride rechargeable
C’est ce que propose l’amendement numéro 7212 à la loi Climat et Résilience. Les “entreprises gérant un parc de plus de 100 véhicules, l’État et les collectivités locales qui gèrent un parc de plus de 20 véhicules” se verraient tenus de “en œuvre des actions de formation ou de sensibilisation à l’écoconduite pour les conducteurs” de véhicules hybrides rechargeables. Reste à déterminer les moyens de mise en œuvre de cette politique.
L’expérience démontre que les stages de formation à l’éco conduite sont efficaces pour diminuer effectivement la consommation de carburant des véhicules en entreprise. Surtout si ces économies sont récompensées par le versement d’une prime ou d’un avantage quelconque. Néanmoins d’aucuns doutent qu’un stage de sensibilisation suffise à convaincre les collaborateurs à brancher leur hybride rechargeable.
“Tout dépend de la motivation du conducteur et de l’usage qu’il fait de sa voiture”, reprend Philippe Ambon. “Nous déconseillons l’hybride rechargeable aux entreprises qui n’ont aucun moyen de contraindre leurs collaborateurs à charger et à rouler en électrique. Elles doivent résister à la tentation d’équiper tous leurs collaborateurs de véhicules hybrides rechargeables, quels que soient leurs avantages fiscaux.” Un pragmatisme qui positionne Holson à contre-courant de la tendance actuelle à la dé-diésélisation des flottes.
Contraindre le collaborateur à charger sa batterie ? Le mot est peut-être un peu fort. Certains constructeurs préfèrent miser sur l’incitation. Chez BMW par exemple, plus vous roulez en électrique, moins chère est la charge. Il suffit au propriétaire d’une BMW ou d’une Mini de télécharger une application qui répertorie les minutes de conduite passées en mode “émission nulle”, traduites en nombre de points de fidélité. Ces “BMW Points” peuvent ensuite être monétisés sous la forme de sessions de charge gratuites.
Chez Fiat, des bons d’achat en monnaie virtuelle récompensent les conducteurs qui consomment le moins d'énergie sur la route. Depuis mars 2021, les conducteurs de la toute nouvelle Fiat 500 électrique peuvent autoriser son système d’info-divertissement à transmettre la distance parcourue et la vitesse. Un “mouchard” pour la bonne cause, ainsi que l’explique Gabriele Catacchio, e-Mobility Program Manager chez Stellantis : "Ces données sont envoyées au cloud de Kiri et converties automatiquement en KiriCoin, une monnaie virtuelle créée en 2020 au Royaume-Uni. Elle peut être dépensée en achats de produits et de services, sur une marketplace dédiée.”
L’usage de ce genre d’instruments numériques se développera-t-il en entreprise, sous l’effet de la loi Climat et Résilience ? Il reste à attendre l’issue du vote et à connaître la teneur des décrets d’application pour voir quels moyens matériels les entreprises seront tenus de déployer pour s’assurer que les hybrides rechargeables sont affectées aux petits rouleurs et aux automobilistes suffisamment consciencieux pour en charger la batterie.