Challenges : Face aux F-35 et aux avions chinois, le R la guerre et l'innovation

Face aux F-35 et aux avions chinois, le Rafale est-il encore au meilleur niveau ?
Le chasseur français a connu sa première perte au combat lors du bombardement de bases pakistanaises par l’Inde, début mai. Fait-il encore le poids face aux avions chinois et américains ? Enquête, entre manipulations sino-pakistanaises et questionnements légitimes.
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La petite musique, insidieuse, flotte dans l’air depuis quelques semaines. Comme un doute, léger mais persistant, sur les performances d’un avion auquel tout semblait réussir depuis dix ans. 7 mai 2025, 1 heure du matin : le Rafale fait son baptême du feu sous les couleurs de l’armée de l’air indienne. En représailles à l’attentat de Pahalgam au Cachemire (26 morts), l’Inde lance l’opération Sindoor, une série de frappes sur les sites terroristes et bases militaires du Pakistan. Le chasseur de Dassault participe au déluge de feu, de même que des Sukhoi Su-30 et de multiples drones suicides. Mais quelques heures plus tard, c’est le Pakistan qui crie victoire : ses appareils J-10 de conception chinoise, assure Islamabad, auraient abattu cinq avions indiens, dont trois Rafale.
Même si seul un Rafale semble avoir été perdu, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. New Delhi refuse tout commentaire. C’est le péché originel, qui laisse le champ libre à toutes les hypothèses. Un scénario se cristallise, jusqu’à être repris sans vérification dans la presse française : l’appareil indien aurait été détruit par un missile chinois PL-15, un armement de longue portée embarqué sur les J-10 de l’armée de l’air pakistanaise. Malgré le manque total de preuves, la sphère défense s’emballe. D’aucuns voient dans l’épisode le témoignage de la fin de la suprématie technologique militaire occidentale, face à des équipements chinois désormais plus avancés. D’autres font le procès du système de guerre électronique du Rafale, le Spectra, jugé incapable de repérer et de brouiller le missile chinois.
Faute de réaction officielle de l’Inde, Dassault et le camp français se murent dans le silence. A quelques semaines du Salon du Bourget, le « bad buzz » s’installe, et ne s’est pas vraiment dissipé depuis. « La première perte confirmée au combat d’un Rafale jette une ombre sur la récente dynamique de Dassault, analysait dès le 7 mai Fabian Hoffmann, chercheur à l’université d’Oslo et animateur du blog Missile Matters. Cela ne signifie pas que le Rafale soit une plateforme médiocre [l’Eurofighter ou le F-16 auraient pu avoir des performances identiques], mais cela souligne ses limites en tant qu’avion de quatrième génération, notamment en termes de survivabilité. »
Questionnement légitime ? Elucubrations de pseudo-spécialistes ? Manipulation ? Si le brouillard de la guerre, un mois après l’opération, reste épais, quelques certitudes commencent à émerger. La première, étrangement occultée, c’est que les Rafale employés lors de l’opération Sindoor ont fait mouche. Les images satellites des spécialistes américains Maxar et Planet montrent que les missiles Scalp tirés par les avions français, ainsi que les BrahMos russo-indiens tirés par les Sukhoi, ont touché au moins six bases aériennes pakistanaises.
Les photos mettent en évidence des impacts très précis sur la base aérienne de Nur Khan, très proche d’Islamabad. Ce site stratégique est situé à 1,5 kilomètre de la Strategic Plan Division, l’unité militaire en charge de l’arsenal nucléaire pakistanais (170 ogives).

Des cratères sont également visibles sur les pistes d’atterrissage et hangars des bases de Bholari, Sargodha, Jacobabad, Sukkur et Rahim Yar Khan, d’autres bases militaires de premier plan. « Sargodha est la base où s’entraînent les meilleurs pilotes du Pakistan, la frapper est le rêve de tout pilote indien », souligne un familier de l’armée de l’air indienne.


« Succès opérationnel »
Comme le soulignait le 21 mai une note du think tank britannique Rusi, les défenses aériennes pakistanaises, fournies par la Chine pour la plupart, ont donc été incapables de protéger des sites parmi les plus stratégiques du pays. Pas vraiment le refrain entendu depuis un mois… « Les fabricants d’armes chinois ont bénéficié d’un avantage médiatique disproportionné par rapport au contexte tactique ou stratégique de l’engagement », pointe le chercheur Walter Ladwig, maître de conférences au King’s College de Londres, dans la note du Rusi, qui évoque un « un succès opérationnel » de l’Inde.
La deuxième certitude, c’est l’intensité incroyable de l’affrontement aérien entre l’Inde et le Pakistan, probablement la plus grande bataille aérienne du xxième siècle. L’opération aurait impliqué au moins une centaine d’avions, qui se sont affrontés à longue distance, restant chacun de leur côté de la frontière. Dans ce type de conflit, l’attrition (le taux de pertes) est traditionnellement importante, surtout les premiers jours, où elle peut atteindre 5 %, voire 15 % selon un rapport des députés Thomas Gassilloud et Damien Girard publié cette semaine.
La perte d’un Rafale n’a donc rien de dramatique, et peut avoir des causes multiples : missile adverse, tir fratricide, problème technique. « Perdre un avion en vol quand on mène un raid de haute intensité est un fait de guerre, rien de plus, rien de moins, estime le général Bruno Clermont, ancien commandant de la base aérienne d’Istres et ex-conseiller du PDG de Dassault Aviation. Aucun chasseur n’est invulnérable. Aucun pilote n’est invulnérable. »
Ces pertes sont d’autant plus logiques que l’Inde, pour éviter une escalade incontrôlable, s’était accroché quelques fils à la patte. Le premier, c’est que Delhi avait prévenu Islamabad de son intention de frapper, pour éviter toute logique escalatoire. Le dispositif pakistanais était donc en alerte maximale, avec une quarantaine d’avions en vol selon plusieurs sources. L’Inde avait aussi imposé, rappelle le think tank RUSI, des « règles d’engagement strictes » à ses troupes, qui « interdisaient de lancer des attaques contre des avions pakistanais, ou de neutraliser préventivement les systèmes de défense aérienne ».
Défaite informationnelle
L’Inde a-t-elle sous-estimé la volonté – et les capacités – de son adversaire ? Possible. Une très bonne source assure que les Meteor, missiles air-air de longue portée, n’avaient pas été installés sur les Rafale employés lors de l’opération Sindoor. L’armée de l’air indienne se serait ainsi privée de son armement le plus redoutable en combat aérien. « Il est possible que les Indiens aient sous-estimé la portée des missiles PL-15 embarqués sur les avions pakistanais », estime un pilote français. D’autres sources évoquent l’appui décisif d’un avion radar Saab 2000 Erieye pakistanais, qui aurait permis de guider les missiles au-delà de leur portée classique, surprenant ainsi les pilotes indiens.
Aucune preuve tangible n’a pour l’instant été apportée pour confirmer l’un ou l’autre de ces scénarios. Mais la façon dont l’épisode a été exploité ne laisse guère de place au doute : l’affaire a fait l’objet d’une importante offensive informationnelle menée par la Chine et le Pakistan. Une note des services français, publiée le 19 mai, dénonce ainsi des « dispositifs pro-Parti communiste chinois (PCC) et pro-Pakistan », qui instrumentalisent les pertes supposées d’avions de combat « pour cibler l’Inde, mais aussi Dassault Aviation et la base industrielle et technologique de défense française ».
La note, évoquée par plusieurs médias et consultée par Challenges, pointe notamment des contenus satiriques partagés par l’influenceur chinois Brother Hao (16 millions d’abonnés) sur Douyin, la version chinoise de TikTok, puis repris par des centaines de comptes pro-PCC sur X (ex-Twitter). Le document met également en évidence une fake news lancée par le journal hongkongais South China Morning Post sur une supposée remise en question par l’Indonésie de l’achat de 42 Rafale, à la suite de la perte de l’appareil indien. Une infox grossière : Djakarta a signé une lettre d’intention pour l’acquisition de Rafale supplémentaires lors de la visite d’Emmanuel Macron le 28 mai.
L’affaire du Rafale ressemble donc bien, avant tout, à une défaite informationnelle du camp indien, qui a occulté ses succès tactiques, voire stratégiques. « Le silence initial des porte-parole militaires indiens a créé un vide informationnel, comblé par des commentaires techniquement mal informés et stratégiquement trompeurs », assène Walter Ladwig, dans la note du think tank Rusi. En gros, l’affaire a été réduite à un simple duel d’avions de combat, passant sous silence les buts de guerre, les résultats concrets des frappes, les règles d’engagement et les circonstances opérationnelles.
« Asymétrie technologique »
Les questions sur les capacités du Rafale ne sont pas à écarter d’un revers de main pour autant. En janvier, un rapport du think tank Ifri (Institut français des relations internationales), peu suspect d’accointances chinoises ou pakistanaises, jetait un pavé dans la mare. Signé des pilotes français Adrien Gorremans et Jean-Christophe Noël, il évoque une « asymétrie technologique franche » entre les Rafale et les avions de combat furtifs de type F-35, contre lesquels la « mission de combat est très difficile à gagner en l’état actuel des capteurs ». Et les auteurs d’enfoncer le clou : « Dans l’hypothèse d’un engagement aux côtés de ses alliés occidentaux dans un conflit de haute intensité, la chasse française pourrait être cantonnée au rôle de « supplétifs » des chasseurs de 5e génération, dans une coalition aérienne à deux vitesses », estimaient même les auteurs.
« Supplétif », le Rafale ? Au siège de Dassault Aviation à Saint-Cloud, on digère difficilement l’uppercut. « J’attends avec impatience de voir quand l’armée de l’air et de la marine françaises seront les supplétifs des Etats européens clients du F-35 », ironise Eric Trappier dans son interview à Challenges. L’avion de Lockheed Martin n’est, de fait, pas invulnérable : plusieurs F-35 de l’US Air Force ont failli être abattus ces derniers mois par les rebelles houthis au-dessus du Yémen, révélait ainsi le New York Times le 12 mai.
Pour autant, le manque de furtivité a bien été identifié par Dassault et la DGA comme un des ponts faibles du chasseur français. Le successeur du Rafale, le New Generation Fighter (NGF) franco-germano-espagnol du programme SCAF, sera bien furtif, mais il n’est pas attendu avant 2045. Pour combler le manque, le ministère des armées a lancé en 2024 un programme de drone de combat furtif, dit UCAV (Unmanned Combat Air Vehicle). Cet appareil, contrôlé depuis le cockpit du Rafale et dérivé du démonstrateur Neuron, accompagnera le chasseur, et mènera les missions les plus dangereuses, notamment celle dite de suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD).
Drone de combat de l’envergure d’un Mirage 2000
Problème : ce drone imposant, de l’envergure d’un Mirage 2000, n’est pas attendu avant 2033. L’armée de l’air va donc devoir se passer de capacités furtives encore huit ans au moins. L’autre limite du projet est le prix unitaire de l’appareil, qui s’annonce élevé. « Cet UCAV sera probablement comparable à un avion de chasse traditionnel en dimensions, en capacités et donc en prix unitaire, il ne sera donc pas consommable mais une ressource rare », soulignait le rapport de l’IFRI. Le document suggérait plutôt de « développer un UCAV à bas coût, autour de 5 M€ par drone hors charge utile, en priorité sur le drone d’accompagnement du Rafale F5, dont il pourra profiter de l’IA embarquée ». Le rapport évoquait une cible de 200 engins de ce type.
Au-delà de ses drones d’appui, le Rafale lui-même n’échappera pas à des évolutions importantes. Son futur standard F5, prévu pour 2030, intégrera un nouveau radar, un nouveau système de guerre électronique, de nouveaux capteurs optroniques. Le motoriste Safran propose, en option, une version musclée du moteur M88, dite T-Rex, qui passerait de 7,5 à 9 tonnes de poussée. Le rapport de l’IFRI suggère d’ajouter également des leurres tractés ou motorisés, pour augmenter la survivabilité de l’avion.
Ces améliorations seront-elles suffisantes pour maintenir le Rafale au meilleur niveau ces prochaines décennies ? Dassault en est persuadé. Mais il faudra de toute façon avancer sur le développement du successeur NGF, reconnaît le groupe. « Le Rafale F5 et son drone de combat furtif permettront d’attendre le futur avion de combat. Mais on ne pourra pas attendre éternellement : après le Rafale F5 et l’UCAV [drone de combat], il faudra enchaîner avec un nouveau chasseur », assure Eric Trappier à Challenges.
Ce qui n’empêchera pas le Rafale de voler encore longtemps. La note de l’IFRI estime que l’avion de combat, dans son standard F5, restera le cœur de la force de frappe française pendant un bon moment. « Le NGF et ses drones d’accompagnement seraient chargés de l’escorte et de la SEAD (suppression des défenses aériennes ennemies), le Rafale conservant l’essentiel de la puissance de feu », estimait le document. Pensé dans les années 80, l’avion de combat est bien parti pour voler jusqu’en 2060.