Challenges : Comment Nissan veut reprendre le pouvoir sur Renault dans l'Allianc

Comment Nissan veut reprendre le pouvoir sur Renault dans l'Alliance

Nissan et Renault sont en pleine négociation pour recalibrer leurs participations croisées. Cela n’aurait pas d'influence sur les synergies de l’Alliance, mais permettrait au constructeur japonais de retrouver une certaine indépendance. Le pouvoir français serait affaibli au sein du conseil d’administration. Les relations se sont dégradées entre les deux partenaires.


L’Alliance Renault-Nissan, qui est désormais un partenariat triangulaire depuis que Mitsubishi est entré dans la danse en 2016, tient la route depuis plus de vingt ans. Mais, alors que le constructeur français s’était porté au chevet d’un Nissan au bord de la faillite en 1999, la situation a changé. Désormais, Nissan a renoué avec les profits, avec 1,6 milliard de bénéfice net sur son exercice annuel 2021-2022 (1er avril-31 mars). Fort de cette santé financière revigorée, le constructeur japonais semble de moins en moins supporter le poids de Renault dans son capital, qui s’élève à 43,4%. A mots couverts, une source interne haut placée chez Nissan concède que cette participation est la pierre d'achoppement de l'Alliance, vue du côté japonais. Car cette part accorde à Renault le pouvoir de bloquer certaines décisions capitales. Nissan, pour sa part, n'a que 15% de Renault, mais... sans droits de vote! Et, pour tout compliquer, l'Etat français détient 15% de Renault!

La prise de contrôle de Renault a été considérée comme une humiliation, mais, à l'époque, nécessité faisait loi. Depuis, le sentiment de fierté semble plus que jamais exacerbé. "Nissan est le seul constructeur à disposer d’une empreinte mondiale. Renault et Mitsubishi se concentrent sur des marchés régionaux", souligne sans pitié notre source. Voilà pourquoi Nissan est en pleine négociation pour que Renault accepte de diminuer sa part à son capital. En somme, le constructeur japonais aspire à redevenir maître de sa propre destinée. Les relations se sont dégradées entre les deux partenaires ces derniers temps. On se croirait revenu dans les temps conflictuels qui ont suivi l'arrestation de Carlos Ghosn, double patron de Renault et Nissan, en novembre 2018.

Une participation dans Renault Ampere encore incertaine
Les négociations ne pourront se faire sans contrepartie. Les contours de l’accord dont rêverait Nissan restent flous, notamment en termes de participation de Renault à son capital. Mais on évoque une participation du constructeur japonais dans Renault Ampere, la future entité du constructeur au losange dédiée aux véhicules électriques. Mais rien n’est fait à ce niveau. "Lorsqu’on investit dans une société, c’est en espérant un retour sur investissement. Nissan investit chaque année dans de nombreuses sociétés. Renault Ampere est un investissement possible parmi tant d’autres. Ce qui est certain aujourd’hui, c’est que Nissan ne peut s’engager dans une société sans connaître sa valorisation. Et Renault Ampere est encore à l’état de projet ", souligne-t-on chez Nissan.

Interrogé par Challenges, Renault s'est refusé ce jeudi à tout commentaire. Le groupe tricolore se borne à affirmer que la journée investisseurs de Renault, prévue mardi prochain, sera réservée à des annonces purement Renault. Une communication ultérieure devrait avoir lieu, toutefois, sur l'Alliance. Mais, visiblement, les âpres discussions ne sont pas terminées.

En affichant cette timidité face à une participation croisée, Nissan lâcherait-il son partenaire de vingt ans? En termes technologiques, non. "Les investissements financiers sont une chose, les partenariats stratégiques en sont une autre. L’Alliance fonctionne depuis plus de vingt ans pour partager des technologies et mettre en place des économies d’échelle. Le même principe est instauré avec Mitsubishi. Cela permet de partager certaines spécificités de certains marchés, comme les kei cars (mini-citadines) au Japon et les technologies d’électrification en Europe."

Nissan conservera pour lui ses technologies les plus sensibles
Ces partages de technologies n’empêchent pas certaines incohérences concernant les produits. Sur le segment des SUV compacts, les Renault Austral, Nissan Qashqai et Mitsubishi Eclipse Cross sont ainsi proposés en version hybride (rechargeable ou non)… mais ils disposent chacun de mécaniques radicalement différentes. Ce qui est compréhensible pour le Mitsubishi, de conception plus ancienne, l’est beaucoup moins pour les Renault et Nissan, qui partagent de plus la même plateforme CMF-CD. La raison? Nissan tient à sa technologie e-Power, qui consiste en un moteur thermique fonctionnant comme groupe électrogène alors qu’un moteur électrique entraîne les roues. Ce dispositif breveté par le constructeur japonais est un véritable carton sur son marché domestique, au point que la Note e-Power a longtemps trusté la tête des ventes, devant Toyota, pourtant un champion de l’hybride. Nissan a trouvé pertinent de proposer également le e-Power en Europe, mais couve jalousement sa technologie, interdite à son partenaire Renault… Du coup l'Austral a une technologie hybride qui n'a rien à voir. Drôles de synergies! Ce qui n’empêche pas le japonais d’utiliser, lui, l’hybride E-Tech français pour son petit SUV Juke hybride!

L’Alliance ne sera pas révolutionnée dans son principe, quelles que soient les issues des négociations concernant les participations au capital. Nissan continuera à picorer les technologies de ses partenaires pour répondre aux besoins de certains marchés, mais il fera toujours cavalier seul sur certaines autres technologies, surtout les plus cruciales. Il en est ainsi des futures batteries solides, sur lesquelles le constructeur japonais engage des recherches importantes. "Développer les batteries de la molécule jusqu’au produit fini, ce n’est pas la même chose que nouer un partenariat avec une société spécialisée", lâche notre source. Ainsi, Nissan pourrait être un des premiers, à l’horizon 2028, à proposer ce type de batterie à la densité énergétique plus élevée et capable de charger bien plus vite. Mais son partenaire Renault n’y aura pas le droit. Le comble. Luca De Meo confiait au magazine britannique Autocar en octobre dernier qu’il trouvait cette technologie trop coûteuse. Est-ce une vraie raison ou une manière de se désintéresser d’un projet qui lui échappe? Difficile à dire, mais ce qui est certain, c’est que Nissan compte conserver pour lui ses avantages concurrentiels. Alliance ou pas, le japonais retrouve son indépendance et son orgueil à peine ses comptes redressés.