Bolloré face au gouffre financier de Canal+
Vincent Bolloré précise pour la première fois à Challenges l'étendue des pertes subies par Canal+: 30% de son chiffre d'affaires en France.
Il devait être au Festival de Cannes. Mais après avoir coupé à la hache dans le confortable budget que Canal+ consacrait à la grande kermesse du cinéma, Vincent Bolloré a annulé sa présence. L'homme d'affaires n'a pas voulu prendre le risque de se faire chahuter sur la Croisette. Après des mois de polémique autour de Canal+, l’homme qui a décidé de diffuser les Guignols en crypté, confié le Grand Journal à Maïtena Biraben et laissé partir l’icône du Petit Journal, Yann Barthès, a préféré consacrer son déjeuner du 12 mai à Challenges.
Il semble heureux, Vincent Bolloré, comme d’habitude affable, homme du monde, le verbe facile, l’esprit clair et d’heureuse disposition autour de la table dressée au sommet de l’immeuble qui abrite le siège de Vivendi, avenue de Friedland à Paris. Mais cette belle humeur n’est pas sans nuages. "Ça cogne", confesse-t-il . Pour une bonne partie des médias et de l’opinion publique, l’ex-petit prince du cash flow, le patron et actionnaire de référence du groupe Bolloré, d’Havas et de Vivendi, maison mère de Canal+, porte désormais le visage de fossoyeur du sacro-saint "esprit Canal".
"Un déchaînement médiatique"
Le visage du patron se crispe ainsi instantanément, dès qu’on aborde les départs en série dans le staff de la chaîne cryptée. Le matin même, Manuel Alhuy, le patron du numérique de Canal+, a ajouté son nom à une liste déjà longue. Mais quand Challenges évoque un départ par jour, Bolloré bondit: "23 personnes sont parties depuis que je suis là, dit-il, sur 8.000 salariés du groupe Canal+", parmi lesquels un millier dans la chaîne cryptée elle-même. Il évoque "un déchaînement médiatique". "Cela ne sert à rien d’y répondre, poursuit-il, le procès est perdu d’avance". Il argumente tout de même. Il n’est pas la cause des soucis de Canal+, il en assume les conséquences.
La cause? Canal, "pour ne pas abîmer son image", avait masqué l’érosion de ses abonnés et ses pertes en France, explique-t-il. Des pertes dissimulées derrière les bénéfices de l’international - la Pologne ou l’Afrique -, de la production de cinéma chez StudioCanal ou du bouquet CanalSatellite. Le souci du court-terme, l’obligation de présenter de bons résultats à la maison mère et le caractère purement financier de Vivendi considérée comme une holding financière ont poussé les dirigeants à cacher sous le tapis les signes du déclin. Faut-il accuser l’ancienne direction du groupe Canal+, le PDG Bertrand Méheut que Vincent Bolloré présentait comme son maître voilà encore quelques années, et son directeur général Rodolphe Belmer? Non, "il était l’homme d’un système et personne ne le lui reprochait", répond Stéphane Roussel, le directeur général en charge des opérations, présent à l’entretien.
Des pertes de 30% du chiffre d'affaires
Pour conserver l’équilibre de Canal+ en France, l'ancienne équipe a économisé sur les programmes offerts aux abonnés, explique le patron breton: moins de films, moins de sport. Résultat: un souci "sérieux". En France, les pertes de 258 millions d’euros en 2015 passeront à 400 millions en 2016 "mécaniquement, hors pertes d’abonnés", rappelle Vincent Bolloré. Soit 30% du chiffre d'affaires de 1,5 milliard d'euros réalisé dans l'Hexagone, un chiffre qu'il communique pour la première fois.
Ce constat, bien des observateurs et des salariés peinent à y croire. Il hausse les épaules: "Un tiers du football français et international n’est plus sur Canal+: certains sont dans le déni". Lui veut se concentrer sur les solutions. Il s’attaque aux 400 millions d’euros de déficits prévus. Licencier n’aurait pas de sens: les salaires ne représentent que 10% du chiffre d’affaires. Il faut trouver des économies ailleurs. Il compte sur elles pour la moitié de la somme - "Les économies, c’est simple, quand on accepte de se faire défoncer dans la presse", dit-il - et sur les synergies au sein de Vivendi pour l’autre moitié. "Canal, seul, mourra", menace-t-il.
"Pas une télévision à péage au monde qui fasse du clair"
Tout va se jouer sur la qualité des programmes, dit-il. Des programmes payants. Car la tranche en clair de Canal+ a vécu ses grandes heures. "Il n’y a pas une télévision à péage au monde qui fasse du clair: vous pouvez aller en Roumanie ou en Terre de feu…", lance Bolloré. "On gardera du clair", dit-il. Mais, fini les émissions déconnectées du contenu crypté, type Grand et Petit Journal. Il veut que les programmes en clair incitent à l’abonnement et donnent une idée du contenu.
Est-il inquiet? "En réalité, l’affaire est déjà redressée", assure-t-il. Il n’a pas d’indices. Juste des intuitions. Il va élargir l’éventail des formules et des prix d’abonnements, aujourd’hui à 40 euros… ou rien. Mais tout dépend de l’accord de distribution exclusive envisagé avec BeIn Sports sur lequel l’Autorité de la concurrence tranchera fin mai. "Si on a le droit, nous emprunterons un petit chemin fleuri pour sortir de l’impasse, sinon, il nous faudra passer par la forêt des glaces". Il construirait alors une offre centrée autour de contenus cinéma exclusifs à la manière de la chaîne HBO. Le genre de stratégie qu’on ne met pas en place en 48 heures.
En attendant, il faut corriger les effets désastreux sur l’image de Canal+ et ses abonnés du chamboule tout Bolloré. Le patron breton entreprend une vaste offensive de communication, bien tard.