Challenges : Au cœur du procès Gourcuff, le roi de la restauration parisienne ju

Au cœur du procès Gourcuff, le roi de la restauration parisienne jugé pour trafic d’influence

Au cours des deux journées d’audience, jeudi 9 et vendredi 10 novembre, le patron de Paris Society a eu à répondre aux accusations de trafic d’influence et de recel de favoritisme dans l’attribution de la gestion des restaurants de l’hippodrome parisien de Longchamp en 2018. Il n’a pas nié les faits mais s’est efforcé de les minimiser, tout en dénonçant la "manipulation de la justice" par son ennemi intime Benjamin Patou, le patron de Moma Group. Il compte sur le droit pour obtenir sa relaxe.


Il est déjà 20h30 ce vendredi 10 novembre au Tribunal judiciaire de Paris quand le président de la 11e chambre s’adresse aux avocats des prévenus : « Il nous reste à entendre M. le procureur qui sera suivi de vos plaidoiries. Pour des questions d’organisation pouvez-vous m’indiquer combien de temps vont durer vos interventions ? »

Les trois juges ont déjà passé deux jours à éplucher minutieusement le dossier et questionné les trois prévenus : Laurent de Gourcuff, le président et fondateur de Paris Society ; le directeur du marketing de France Galop, Fabrice F. (il a changé d’employeur depuis les faits qui lui sont reprochés) ; et la personne morale « SAS Noctis », la holding créée par Gourcuff. Celle-ci appartient à 100 % au groupe Accor depuis 2022, et regroupe les participations dans les 70 restaurants, sociétés de réception et hôtels (Gigi, Piaf, Monsieur Bleu, Laurent, Apicius, Bonnie…)

« L’art » de l’invitation de Laurent de Gourcuff
Réponse des quatre défenseurs : « une heure à une heure et demie chacun, Monsieur le président ! » La négociation, qui n’en est pas une, dure deux minutes. Personne n’osera contrarier un Tribunal qui va rater le début d’un week-end bien mérité. Et qui va surtout décider de l’avenir de deux des personnes présentes. « Merci de vous efforcer de synthétiser votre propos car la soirée va être longue », tranche le juge.

En effet, il est quasiment 0h10 le lendemain, samedi 11 novembre quand la séance est enfin levée. Entre-temps, les plaideurs en robes, leurs clients et une poignée de journalistes ont profité d’une suspension de séance de 20 minutes pour aller dévaliser le seul distributeur automatique de biscuits et confiseries disponible au rez-de-chaussée de l’immense immeuble vide de la Porte de Clichy.

Un purgatoire alors que l’on juge un groupe et son dirigeant qui détiennent les meilleures tables parisiennes pour trafic d’influence et de recel de favoritisme. Plusieurs d’entre eux seront bientôt conviés par Laurent de Gourcuff, journalistes compris, à venir tester le Maxim’s, le restaurant chic de la rue Royale, récemment passé dans le giron du groupe Paris Society. L’établissement rouvre ses portes en ce mois de novembre après quelques semaines d’une rapide rénovation.

« Je n’organise jamais de fête d’inauguration contrairement à mes concurrents. Quand vous recevez 400 personnes en une fois, vous ne pouvez pas leur montrer votre savoir-faire et vous risquez d’avoir un maximum de pique-assiette, c’est sans doute excellent pour l’ego mais inutile et coûteux […] Je préfère créer un bouche-à-oreille plus efficace en invitant 750 personnes parmi mes clients, partenaires et salariés, à venir accompagnés, pendant les deux premiers mois », détaillait à la barre Laurent de Gourcuff, deux heures plus tôt.

On lui demandait alors de s’expliquer sur ses largesses à l’égard de son coprévenu, Fabrice F., suspecté de l’avoir favorisé. Un coprévenu qui avait lui-même expliqué assez benoîtement, faisant bondir les juges : « j’exerce depuis vingt ans dans le monde du marketing sportif et les invitations sont une pratique courante, mais j’ai toujours fait la part des choses ».

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« C’est peut-être pratiqué mais c’est interdit ! », n’avait pu s’empêcher de rétorquer l’un des assesseurs, signalant aussi à Laurent de Gourcuff que sa pratique d’invitations discrétionnaires à des partenaires triés sur le volet se heurte à la loi. « Vous invitez aussi Mme Hidalgo et les fonctionnaires parisiens ? » Réponse gênée de l’homme d’affaires : « je n’ai pas le souvenir d’avoir invité telle ou telle personne, je ne fais pas de distinction en fonction des professions ».

Au menu du dîner : un poste de directeur des opérations
Le procureur de la République plie son dossier en moins d’une heure, revenant rapidement sur les principaux griefs. Il requiert pour Laurent de Gourcuff une peine de 12 mois de prison avec sursis, 50 000 euros d’amende, 5 ans d’interdiction de gérer une entreprise et un an d’inéligibilité. Il est reproché au patron de Paris Society d’avoir « acheté » les faveurs du directeur marketing de France Galop lors de l’attribution par cette association du marché de la restauration, de l’événementiel et de l’animation dans l’hippodrome de Longchamp en 2018 pour 12 ans.

Le directeur du marketing de France Galop était membre de la Commission d’appel d’offres qui a désigné Noctis comme concessionnaire face à plusieurs concurrents (groupe Casino, Ludéric, Moma, Sodexo ont été candidats à divers moments). Il pilotait aussi le groupe de travail qui a préparé le dossier.

Alors que les règles encadrant un appel d’offres limitent de façon très restrictive voire interdisent les contacts entre le concédant et les candidats, le patron de Noctis et son interlocuteur de France Galop se sont passés de nombreux coups de téléphones (comme en attestent les écoutes demandées par le juge d’instruction) et se sont rencontrés à plusieurs reprises pour des repas dans les restaurants de Noctis.

Ces échanges auraient permis de favoriser le dossier proposé par Gourcuff en livrant à ce candidat des informations déterminantes sur les intentions de la commission d’appel d’offres, le contenu des autres candidatures et l’état d’esprit de son président, le banquier Edouard de Rothschild, dont l’avis est déterminant.

Ils laissent penser aussi à une tentative de Noctis de créer un climat de redevabilité avec l’un des décisionnaires. Le Tribunal s’est longuement arrêté sur l’invitation par Noctis d’une tablée de neuf convives au restaurant parisien Piaf à l’occasion de l’anniversaire de l’épouse du directeur du marketing de France Galop. Le tribunal n’a pas repris d’autres faveurs pointées par l’enquête mais a demandé aux prévenus de s’expliquer en détail sur leurs discussions concernant la possibilité d’offrir un poste de directeur des opérations de Noctis au salarié de France Galop. Une perspective de nature à fausser son jugement.

Gourcuff a cédé la holding de Paris Society au bon moment
« De qui se moque-t-on ?, s’énerve le procureur. Vous n’avez pas devant vous de simples salariés qui auraient commis l’erreur de ne pas respecter la loi parce qu’ils ne bénéficiaient pas d’une formation juridique concernant les procédures des marchés publics. Il s’agit de cadres dirigeants dont l’expérience, les responsabilités, la formation, les salaires justifient pleinement qu’ils maîtrisent la notion de favoritisme et de trafic d’influences ! »

Le Parquet demande une peine d’un an de prison avec sursis à l’encontre du responsable de France Galop et 15 000 euros d’amende. Il requiert pour la société Noctis, 150 000 euros d’amende et l’exclusion des marchés publics, une vraie catastrophe pour une entreprise dont l’un des métiers principaux consiste à exploiter des restaurants sur des sites appartenant à des organismes publics ou collectivités (ministères, musées, ville de Paris…).

Grâce à Dieu (et grâce à un timing idéal, le procès ayant été repoussé à la demande des prévenus), Gourcuff a vendu sa société au groupe Accor dirigé par son ami Sébastien Bazin pour la somme de 40 millions d’euros (chiffre non confirmé par les parties). Soit une valeur d’entreprise assez exceptionnelle de 220 millions d’euros (dont 140 millions de dette) avant ces potentielles condamnations qui empêcheraient une telle transaction. Déjà, à l’époque, le montant qui correspond à 14 fois l’Ebitda de 16 millions (loyers inclus) avait surpris les experts interrogés par Challenges, quand le ratio admis dans le métier est de 7 à 9 fois l’Ebitda.

Le patron du Moma, "lanceur d’alerte", sur écoutes
Les quatre avocats auraient pu être très brefs dans leurs plaidoiries, leurs clients n’ayant pas nié un seul instant les faits qui leur sont reprochés. L’un d’entre eux a même fait cet aveu : « ce n’est pas agréable pour moi de défendre ce dossier où les erreurs de mon client sont nombreuses, je ne demande pas que l’on décerne une médaille aux prévenus ! »

Mais les plaideurs ont su trouver ailleurs que dans les faits de quoi justifier leurs efforts d’éloquence : les subtilités du droit et l’incrimination systématique du concurrent de Noctis, le groupe Moma, seul plaignant de cette procédure mais qui a retiré sa plainte initiale dans un souci d’apaisement et qui n’a pas voulu assister à l’audience, sans donc possibilité de se défendre.

Après un passionnant développement juridique sur la matérialité du trafic d’influence, la notion de favoritisme, de leur recel et le principe de corruption, les arguments se sont très vite concentrés sur le lanceur d’alerte, décrit comme celui qui tente de « manipuler la justice » (selon les avocats de Gourcuff) : Benjamin Patou

Défait du marché de l’hippodrome de Longchamp, le patron de Moma Group s’en est étonné auprès du Parquet, provoquant l’ouverture de l’enquête. Il a été dépeint comme l’empêcheur de tourner en rond pour les défenseurs de Gourcuff. On a cru assister au procès de Benjamin Patou qui pourrait plutôt être considéré comme une victime du trafic d’influence et du favoritisme, s’il est avéré.

L’instruction a mis sur écoutes le téléphone du patron de Moma. Le magistrat instructeur avait été sensible aux affirmations de Gourcuff qui se dit victime d’un acharnement de son concurrent. Ces écoutes, visiblement passionnantes en raison du carnet d’adresses de Patou, versées au dossier, sont entre les mains de Gourcuff notamment, qui s’indigne en privé de leur contenu et promet les mines de sel à certains interlocuteurs, mais ces écoutes n’ont pourtant pas suffi à convaincre le juge de stopper l’instruction.

Dans leurs plaidoiries, il s’agissait pour les défenseurs de Gourcuff et Noctis de démontrer que le patron de Moma, accessoirement ancien associé et ancien ami de jeunesse du prévenu, avait déposé une candidature tellement mauvaise que la commission d’appel d’offres ne pouvait la retenir, et qu’il n’était donc pas utile de s’inquiéter des contacts privilégiés de Noctis avec le directeur du marketing de France Galop.

Fin du traité de Paix entre les deux ennemis intimes Patou et Gourcuff
Pas sûr que les juges aient suivi le raisonnement mais la démonstration a été faite si clairement que Laurent de Gourcuff n’entend plus respecter le contrat d’armistice signé en décembre 2019 avec son ennemi intime et qu’il avait demandé à Challenges de publier dans ses colonnes (Rubrique Double Jeu p. 106 du n°634 daté du 12 décembre 2019).

Il s’y félicitait de « pouvoir imaginer une partie de leur avenir ensemble » après le retrait de la plainte de Patou dans l’affaire de l’hippodrome car « elle reposait sur des faits qui s’étaient révélés inexacts ». Cela fait quatre ans, que pour sa part, Patou a tourné la page. Pour la petite histoire, c’est l’ancien président Nicolas Sarkozy, intime de Patou et administrateur d’Accor, actionnaire de Paris Society qui avait demandé aux deux parties de faire la paix. Le texte de leur trêve avait été âprement négocié par les avocats de Patou et Gourcuff. Que risque celui qui ne respecte pas ce traité de paix ?

Au moment où Laurent de Gourcuff inaugure son nouveau fleuron Maxim’S après une rénovation de 2 millions d’euros, le climat est loin d’être apaisé. Les héritiers du couturier Pierre Cardin contestent la signature de ce contrat par l’un d’entre eux et s’interrogent sur l’empressement de leur cousin de signer avec Paris Society alors qu’il existait au moins une autre offre mieux-disante.

Autre litige, révélé dans une enquête de Libération datée du 9 novembre 2023, Patou suspecterait Gourcuff d’avoir usé à nouveau des mêmes méthodes de séduction éprouvées avec France Galop pour convaincre le patron de VIParis, gestionnaire de l’hôtel Salomon de Rothschild à Paris. En jeu : l’exploitation du restaurant de ce site, jusque-là dans la sphère de Moma. VIParis, leader européen du tourisme d’affaires qui est également le gestionnaire du parc des expositions de la Porte de Versailles, de celui de Villepinte et du Palais des congrès de la Porte Maillot est une filiale du géant de l’immobilier Unibail-Rodamco-Westfield.

Succession : comment l’empire Cardin a viré à la guerre des clans
Libération s’étonne : « hasard ou coïncidence, le dirigeant de VIParis quitte ses fonctions sans la moindre explication… » après les protestations de Patou auprès de ses administrateurs et actionnaire. Certes, il n’est pas tenu aux règles strictes des appels d’offres publics, pas plus que le neveu de Pierre Cardin, mais si cette nouvelle attribution contestée débouche à nouveau sur une plainte, et oblige le tribunal correctionnel à l’examiner, il sera difficile à Noctis de démentir qu’il existe un système faussant l’attribution des concessions de restaurants à Paris, et qu’une jalousie pathologique est le seul moteur des détracteurs.

L’ensemble des personnes physiques et morales citées ici sont présumées innocentes dans l’attente du jugement qui sera prononcé le 8 février 2024.