Atos, Safran, TotalEnergies... ces entreprises dans le viseur des fonds activistes
Comptes dans le rouge, crise de gouvernance, restructuration contestée: Atos, ex-fleuron informatique en déroute, a le profil pour intéresser des fonds activistes. Contrairement aux grands fonds d'investissement, qui votent "avec leurs pieds" - c'est-à-dire revendent leurs actions s'ils sont insatisfaits -, les gérants de ces petits fonds donnent de la voix pour peser sur la gestion des entreprises et faire valoir leurs intérêts. Leurs armes: la com', à coups de lettres ouvertes, rapports d'enquête accablants et interviews de presse, pour bousculer les dirigeants et rallier d'autres actionnaires à leur cause; et le droit pour contester auprès des autorités de régulation, voire devant les tribunaux.
Chez Atos, le fonds britannique TCI, actionnaire à 3% d'Airbus, a utilisé la première arme avec succès. Christopher Hohn, son fondateur, a pilonné le projet de Guillaume Faury, patron de l'avionneur européen, de prendre 30% d'une filiale de la société informatique, dénonçant "une opération de sauvetage forcée par l'Etat français". Finalement, Airbus a préféré renoncer.
Comptes dans le rouge, crise de gouvernance, restructuration contestée: Atos, ex-fleuron informatique en déroute, a le profil pour intéresser des fonds activistes. Contrairement aux grands fonds d'investissement, qui votent "avec leurs pieds" - c'est-à-dire revendent leurs actions s'ils sont insatisfaits -, les gérants de ces petits fonds donnent de la voix pour peser sur la gestion des entreprises et faire valoir leurs intérêts. Leurs armes: la com', à coups de lettres ouvertes, rapports d'enquête accablants et interviews de presse, pour bousculer les dirigeants et rallier d'autres actionnaires à leur cause; et le droit pour contester auprès des autorités de régulation, voire devant les tribunaux.
Chez Atos, le fonds britannique TCI, actionnaire à 3% d'Airbus, a utilisé la première arme avec succès. Christopher Hohn, son fondateur, a pilonné le projet de Guillaume Faury, patron de l'avionneur européen, de prendre 30% d'une filiale de la société informatique, dénonçant "une opération de sauvetage forcée par l'Etat français". Finalement, Airbus a préféré renoncer.
Le fonds français CIAM, détenteur de moins de 1% du capital d'Atos, a quant à lui brandi la deuxième arme et obtenu victoire. Anne-Sophie d'Andlau et Catherine Berjal, ses cofondatrices, ont porté plainte auprès du parquet financier contre le président d'Atos Bertrand Meunier, contestant la présentation "trompeuse" de son projet de scission et cession d'activités, au profit de l'homme d'affaires Daniel Kretinsky, "spoliant" les autres actionnaires. Finalement, Bertrand Meunier a été forcé de démissionner, le projet est reporté.
Animateurs omniprésents de la cote aux Etats-Unis, les fonds activistes ont longtemps eu mauvaise réputation en Europe, où ils sont vus comme des cow-boys brutaux et vénaux. Qu'ils jugent une société sous-cotée et interviennent pour faire remonter le cours ou que, au contraire, vendeurs à découvert, ils visent une entreprise surévaluée pour faire baisser le cours, leur méthode est la même: bien éplucher le dossier, construire un argumentaire, acheter quelques actions et faire du bruit, pour remettre en cause le management et infléchir la stratégie.
Un tableau de chasse français
Mais le regard sur ces investisseurs agitateurs a changé. Notamment depuis le scandale Wirecard, en 2020. Cette fintech allemande vedette a fait faillite après que le spéculateur activiste britannique Fraser Perring, entre autres, a révélé d'énormes fraudes comptables. L'affaire a même coûté son poste au directeur du gendarme de la Bourse de Francfort, la BaFin, coupable de n'avoir rien vu.
Du coup, les francs-tireurs, qui pointent les mauvaises décisions managériales voire les comptes trafiqués, ont gagné leurs lettres de noblesse. "On constate une lente évolution de la perception des activistes, se réjouit Anne-Sophie d'Andlau. Ces actionnaires font pourtant ce que chaque actionnaire devrait faire: avoir une approche engagée de manière à créer de la valeur pour tous."
Quitte à employer la manière forte. En France, en 2017, TCI a mené une offensive acharnée auprès de Safran pour l'obliger à renégocier le prix de son acquisition de Zodiac. En 2021, le fonds britannique Bluebell a poussé vers la sortie Emmanuel Faber chez Danone et s'est invité en juillet au capital de Kering, où il milite pour un rapprochement avec le suisse Richemont dont il est aussi actionnaire.
Amber Capital a participé en 2021 au démantèlement de Lagardère. Leur terrain de jeu est mondial. Ces six derniers mois, Google, Disney, Bayer, Goodyear, Spotify, Alibaba ont été ciblés, avec plus ou moins de succès. Et parfois une victoire à la David contre Goliath, comme quand le cabinet américain Hindenburg Research (5 millions de dollars de chiffre d'affaires), à l'issue d'un rapport approfondi, a fait dégringoler les actions du conglomérat du milliardaire indien Gautam Adani (220 milliards de dollars de chiffre d'affaires) accusé de fraudes et blanchiment d'argent.
Désormais, ces fonds spéculatifs ont pignon sur rue et multiplient leurs actions. Christopher Couvelier, associé gérant en charge du conseil aux actionnaires européens chez Lazard, ne dénombre pas moins de 130 fonds activistes à l'échelle mondiale quand ils n'étaient que quelques dizaines il y a dix ans. Et l'étude de Lazard a recensé 138 nouvelles campagnes au premier semestre, en hausse de 9%.
Une "chasse en meute"
La dynamique est soutenue en Europe, avec 21 campagnes recensées, un record. Le Royaume-Uni et l'Allemagne sont les plus ciblés. "Avec l'émergence des sujets environnementaux, les énergéticiens allemands sont dans le collimateur", note Christopher Couvelier. Dans l'Hexagone, "les grands fonds activistes n'osent plus trop intervenir car les conseils d'administration et les managers se tiennent les coudes à grand renfort de cabinets d'avocats et de consultants pour se défendre", analyse Catherine Berjal, cofondatrice de CIAM.
Le fonds Elliott, le plus puissant parmi ses pairs, s'est ainsi cassé les dents lors de ses offensives sur Pernod Ricard en 2018 et Norbert Dentressangle. Sur le dossier du groupe de transport, l'Autorité des marchés financiers lui a infligé une amende de 20 millions d'euros en 2020 pour avoir tenté de contrarier son rachat par XPO. Depuis, le fonds américain se tient à l'écart des sociétés françaises.
Cependant, TotalEnergies a expérimenté à ses frais, lors de sa dernière assemblée générale (AG), l'émergence d'un nouveau phénomène: la "chasse en meute". Une ONG écologiste a coalisé 17 investisseurs internationaux pour réclamer une stratégie climat plus ambitieuse (non adoptée). Outre la démonstration de force, voilà qui montre que, au-delà de leur rôle utile de poil à gratter, tous les activistes ne partent pas à l'offensive seulement pour gonfler leur portefeuille.
Certains conjuguent business et convictions, tel Christopher Horn, chez TCI, redoutable harceleur de patrons pour qu'ils dégagent plus de rentabilité, mais aussi écologiste militant, qui a imposé en AG à la société aéroportuaire espagnole Aena la mise en œuvre d'un plan d'action pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre. L'influence des fonds activistes s'exerce même là où on ne l'attend pas.