Challenges : Armées et ESA : double coup de boost pour l’avion spatial Vortex de

Armées et ESA : double coup de boost pour l’avion spatial Vortex de Dassault
Le ministère des Armées et l’Agence spatiale européenne ont signé coup sur coup deux lettres de soutien au projet d’avion spatial Vortex de Dassault, présenté au salon du Bourget. Un prototype pourrait voler dès 2028, avant une entrée en service en 2031, assure le groupe… à condition de trouver les financements.


Vortex va-t-il décoller plus vite qu’escompté ? Cinq jours après la présentation de l’avion spatial de Dassault Aviation au salon du Bourget, le ministère des Armées et l’Agence spatiale européenne (ESA) ont donné un coup de boost indéniable au projet, en signant deux lettres de soutien ce vendredi 20 juin, en marge de la visite d’Emmanuel Macron. Côté armées, le document est une « convention de soutien » au développement d’un premier démonstrateur, un engin de 4 m de long et 2,5 m d’envergure que Dassault assure pouvoir faire voler dès 2028, qui permettra de « valider les performances critiques liées à la configuration d’un avion spatial, en particulier la maîtrise du vol hypersonique, les technologies avancées de protection thermique et le contrôle du vol ».

L’ESA a quant à elle signé une lettre d’intention pour soutenir le projet, dans le cadre de sa stratégie Explore2040 dédiée à l’exploration spatiale. « Avec Vortex, Dassault contribue à renforcer les capacités européennes et à garantir un accès souverain à l’espace dans un secteur spatial concurrentiel et en forte croissance. Nous sommes impatients de combiner nos expertises et travailler main dans la main pour une Europe spatiale plus forte », estime Josef Aschbacher, directeur général de l’ESA, cité dans un communiqué.

Développer Vortex, une urgence pour l’Europe
En quoi consiste exactement Vortex ? L’idée est simple : Dassault propose de doter l’Europe d’un avion, ou plutôt d’une navette spatiale, capable d’atteindre l’orbite pour des missions de surveillance spatiale, de transport de fret et d’astronautes, mais aussi d’action dans l’espace. Cette navette, qui rappelle un peu le projet avorté de navette européenne Hermès, serait mise en orbite par une fusée, et retournerait sur Terre en atterrissant comme un avion.

L’éventail de missions possibles est large : desserte de stations spatiales, retrait de débris spatiaux, mise en orbite de petits satellites. D’autres missions, non évoquées par Dassault, sont envisageables côté militaire : neutralisation de satellites espions (aveuglement, voire désorbitation), interceptions électromagnétiques, protection des satellites stratégiques…

Le développement d’une telle capacité est une urgence, estime Dassault. « On voit bien actuellement que le champ de bataille est en train de se porter dans l’espace, assurait Éric Trappier le 11 juin dans une interview à Challenges. Certaines puissances pourraient militariser l’espace avec des capacités défensives mais aussi offensives.» Les Etats-Unis disposent déjà d’une navette de ce type, le X-37B de Boeing, qui a mené à bien, depuis 2010, sept missions en orbite, dont la dernière de 14 mois jusqu’en mars 2025, sans qu’on ne sache exactement les tâches effectuées. La Chine s’est aussi invitée au club en 2020, avec un avion spatial expérimental qui a effectué trois missions en orbite, dont la dernière a atterri en septembre 2024.

Une navette de 15 tonnes en 2031
Pour développer son appareil made in Europe, Dassault propose une approche progressive. Un premier démonstrateur de 4 m de long et 2,5 m d’envergure, Vortex D, pourrait être lancé dès 2028, en suborbital (vol qui n’atteint pas l’orbite), puis en orbite. Ce prototype, d’un poids d’une tonne environ, pourrait atteindre 120 km d’altitude et la vitesse de 15.000km/h. Vortex D serait suivi d’un engin plus grand, Vortex S, probablement autour de 5 tonnes et 8 m de long.

Une troisième version d’une quinzaine de tonnes et de 12 m de long, Vortex C (pour cargo), serait la première navette vraiment opérationnelle en orbite. Elle pourrait être lancée en 2031. Une éventuelle version habitée, Vortex M, encore plus grosse, pourrait être développée dans la foulée. « Nous y allons par étapes, avec un démonstrateur que nous testerons en suborbital, puis en orbital, puis avec un équipage, expliquait Éric Trappier dans Le Figaro le 16 juin. Nous aurons besoin d’un petit lanceur très flexible pour le lancer. »

Intérêt en France, mais…
Ce petit lanceur, qui correspond assez bien au profil du lanceur Maia de MaiaSpace, sera suffisant pour mettre en orbite le premier démonstrateur. Mais pour lancer la version définitive de 15 tonnes, un lanceur lourd, comme Ariane 6, serait nécessaire.

Dassault, plus connu pour ses compétences en avions de combat et en jets d’affaires, n’a pourtant rien d’un néophyte du spatial. « Qui contrôle l’espace contrôle ce qu’il y a en dessous », assurait déjà Éric Trappier en 2018. Dassault était pilote du projet de navette européenne Hermès, qui devait embarquer sur Ariane 5 mais a été stoppé en 1992. Le groupe français avait aussi participé au développement du prototype de navette spatiale X-38 de la Nasa, abandonné en 2002 du fait de coupes budgétaires, avant de désigner le démonstrateur européen IXV, lancé en 2015.

L’Europe va-t-elle accepter de financer un tel projet ? « Les Américains sont sur ce segment, les Chinois aussi, l’ESA (Agence spatiale européenne) est intéressée, soulignait Éric Trappier le 11 juin. A la France et l’Europe de dire si elles veulent y être. » Les signatures de l’ESA et du ministère des Armées sont un signal positif, qui montre qu’un tel engin, par essence dual (civil et militaire), figure bien sur la feuille de route de la France et de l’Europe.

Mais le plus dur commence maintenant. Au-delà des lettres d’intention, un tel projet va nécessiter des centaines de millions d’euros, voire des milliards, alors même que l’enveloppe financière du ministère des Armées et de l’ESA peine déjà à financer tous les projets actés. Les militaires eux-mêmes ne semblent pas mettre le projet au niveau le plus élevé de leurs priorités. « Un avion spatial ? Oui ça nous intéresse, c’est probablement le futur, assurait le général Philippe Adam, Commandant de l’espace (armée de l’air), interrogé au Bourget par Challenges le 19 juin. Mais la question est : quel est l’intérêt immédiat ? A court terme, nous n’avons pas forcément besoin d’un design aussi compliqué. Nous avons des priorités plus urgentes. Mais il ne faut pas insulter l’avenir : des études commencent, nous allons y participer. »

Vers un programme en coopération ?
Le vrai juge de paix sera la capacité de transformer Vortex en un vrai programme de coopération européenne. Pour cela, il devra être soutenu par plusieurs Etats membres de l’ESA. L’Italie pourrait être intéressée : elle a été en première ligne sur les projets de démonstrateur IXV et du programme de petite navette Space Rider, un engin expérimental de l’ESA, développé par Thales Alenia Space, qui doit voler en 2027. Elle dispose d’un outil industriel de premier plan sur le sujet de l’exploration spatiale, avec l’usine Thales Alenia Space de Turin, qui assemble des éléments de cargos spatiaux (Cygnus) mais aussi de stations spatiales.

Les autres grands pays contributeurs de l’ESA (France et Allemagne) n’ont, jusqu’à présent, pas fait preuve d’un enthousiasme similaire sur le sujet. Le nouveau contexte géopolitique peut-il faire bouger les lignes ? La prochaine conférence ministérielle de l’ESA, en novembre à Brême, permettra d’y voir plus clair.