Challenges : « C’était le far-west » : comment la bataille de la reprise du Coq

« C’était le far-west » : comment la bataille de la reprise du Coq sportif a viré au pugilat
Le tribunal de commerce de Paris a validé ce 4 juillet la reprise de la marque de sport par l’homme d’affaires franco-suisse Dan Mamane. Un revers pour l’offre concurrente, portée par le fonds Neopar, mais aussi par le futur ex-PDG Marc-Henri Beausire, qui prévoit déjà des recours. Retour sur deux mois de bataille violente.

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Guillaume Echelard
4 juillet 2025 à 17h19
LECTURE 6 MIN
C’est la fin d’une âpre bataille de sept mois. Ce vendredi 4 juillet, l’offre de reprise du Coq sportif portée par l’homme d’affaires franco-suisse Dan Mamane a été validée par le tribunal de commerce de Paris. Elle l’emporte sur l’offre concurrente, portée par la famille Poitrinal et son fonds Neopar, associé au groupe Iconix (Lee Cooper) et à l'ex-PDG, Marc-Henri Beausire (Airesis). Mais ce dernier ne lâche pas l’affaire et annonce d’ores et déjà préparer un recours. Un final à l’image de ce combat entre les deux offres : acharné et impitoyable. « C’était le far-west ! », s’exclame une source proche du dossier. Récit.

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Retour en novembre 2024. Acculé par les pertes (28 millions d’euros en 2023) et les dettes (258 millions), le fournisseur officiel de l’équipe de France olympique aux 121 millions d’euros de chiffre d’affaires est placé en redressement judiciaire. L’administratrice judiciaire, l’emblématique Hélène Bourbouloux, se voit attribuer une « mission 3 ». Cette clause, rarement utilisée, permet aux administrateurs judiciaires d’assumer un rôle de gestion et de représentation de la société durant la période de redressement judiciaire. « Pour la justifier, les administrateurs ont voulu montrer que Marc-Henri Beausire était dépressif », raconte l’un des créanciers de l’entreprise vieille de près de 150 ans. Beausire tente alors de démontrer l’inverse, certificat médical à l’appui. « Dans tous les cas, on utilise cette clause dans des situations hors normes, juge un avocat. Peut-être y avait-il des anomalies fortes dans les comptes, par exemple ». Par conséquent, le PDG, qui a racheté le Coq sportif il y a 20 ans avec son fonds Airesis, se voit freiné dans son projet de présentation d’une offre de continuation avec le groupe Iconix (à la tête de Lee Cooper).

« Volonté délibérée d’exclusion »
En décembre 2024, face au besoin urgent de trésorerie du Coq, Iconix propose de financer la période d’observation. Les besoins en trésorerie sont alors estimés à 12 millions d’euros. Finalement, ces derniers sont réévalués à 16 millions, et sont apportés par Dan Mamane, qui se positionne pour la reprise. Grâce à un taux d’intérêt de 12 % sur un an, ce dernier touche des bénéfices importants sur ce prêt. « Iconix a été incapable de mettre de l’argent ! », estime-t-on dans son entourage. Dans le camp adverse, on juge que les délais donnés à Iconix pour trouver l’argent étaient impossibles à respecter, et qu’il s’agissait donc là « d’un premier signal fort d’une volonté délibérée d’exclusion ». Le bras de fer s’envenime déjà entre le camp Beausire et Iconix, et le camp Mamane.

Début 2025, c’est la veillée d’armes. Chaque camp affine son offre, lève des fonds, et s’écharpe sur l’accès à la data room. En mai, les deux offres sont révélées publiquement. D’un côté, Beausire, Neopar et Iconix s’adjoignent un casting cinq étoiles (Xavier Niel, Teddy Riner, la famille Camuset - fondatrice de la marque). Certains saluent cette équipe de choc, d’autres y voient un coup de communication. « Sur les 60 millions que veut mettre cette offre, Niel et Riner ne mettent que 100 000 euros », relativise une source proche du dossier. De l’autre, Dan Mamane, plus sobre, s’allie au fonds Mirabaud Patrimoine Vivant (Renaud Dutreil), actionnaire minoritaire du Coq, et recrute Alexandre Fauvet (ex-Fusalp). Mais ne débauche pas de noms célèbres, même si celui d’Amélie Oudéa-Castéra circule quelques semaines. Cédric Meston (Happyvore), repreneur de Tupperware, s’invite aussi dans la danse, discutant d’abord avec Marc-Henri Beausire et ses associés, avant de rejoindre le camp Mamane.

Accusations de copinage
Au-delà de la forme, chacun fait valoir ses arguments. Côté Neopar, on explique vouloir préserver 20 emplois supplémentaires, maintenir la dimension populaire de la marque, ou encore l’internationaliser. L’accent est aussi mis sur l’origine des fonds de l’offre, essentiellement tricolores, là où l’offre rivale tire essentiellement ses financements des Emirats arabes unis, de Suisse ou de Malaisie. Côté Mamane, on assume une nécessaire montée en gamme, à l’image de Lacoste, pour atteindre les 300 millions d'euros de chiffre d'affaires, et on explique mettre au moins 10 millions d’euros de plus sur la table (ce que conteste l’autre camp), parmi lesquels 20 seront destinés aux créanciers. L’offre défendue par Alexandre Fauvet - futur directeur général - critique aussi le choix de Neopar de vendre la licence d’exploitation de la marque le Coq sportif aux Etats-Unis à Iconix, ce qui déposséderait l’entreprise de cet actif clé. Le clan soutenu par Teddy Riner réplique que Mamane chercherait lui déjà à vendre l’intégralité de l’entreprise pour 75 millions d’euros - ce que conteste ce dernier.

Très vite, au fil des débats, l’offre de Dan Mamane devient la grande favorite. Le CSE du Coq Sportif se prononce en sa faveur. Les administrateurs, les créanciers - qui y seraient mieux traités -, tout comme l’Urssaf semblent y être plus sensibles. « C’est la première fois qu’il y a l’unanimité contre une offre », sourit une source proche du camp Mamane. En face, on s’agace, et on s’estime mis sur la touche. « Il y a beaucoup de conflits d’intérêts, pointe un des détracteurs de Mamane. Alexandre Fauvet est un ancien de la marque de ski Fusalp, Mirabaud y a aussi investi… Or, le président du tribunal de commerce, Patrick Sayer, est un investisseur de Fusalp ! Il y a des copinages ! »

« Traque personnelle »
Marc-Henri Beausire, déjà scandalisé par sa mise à l’écart via la « Mission n° 3 », ne supporte pas de voir l’offre qu’il aurait soutenue en tant qu’actionnaire minoritaire (avec 7 % du capital) balayée de la sorte. Une lettre du cabinet August Debouzy est alors envoyée, demandant la réouverture de débats jusqu’ici biaisés, et mettant publiquement en cause la neutralité d’Hélène Bourbouloux. Cette dernière dénonce dans la foulée auprès du Monde une tentative de déstabilisation. « Ceux qui pensent qu’on peut instrumentaliser Hélène Bourbouloux, ils n’ont jamais pris un verre avec elle », sourit une connaissance de la plus célèbre des administratrices judiciaires françaises. Et la même source de glisser que Marc-Henri Beausire s’était déjà brouillé avec Joanna Rousselet, la précédente administratrice en charge du dossier.

Du côté des alliés du PDG d’Airesis, l’initiative musclée - restée sans réponse du tribunal des affaires économiques - ne fait pas l’unanimité. « Ce n’est pas le consortium qui a voulu faire ce courrier, on ne voulait pas aller jusque-là, estime une source. Même si l’on rejoint ce constat, on ne sait pas trop quels résultats peut avoir ce type de courrier ». Visiblement, en tout cas, la missive n’aura pas fait trembler le tribunal des affaires économiques. L’entourage de Marc-Henri Beausire, lui, persévère, et menace d’ores et déjà de faire appel et de divers recours. Son avocat, Edouard de Lamaze, estime : « Il a été spolié après avoir investi pendant des années des dizaines de millions d’euros dans le Coq sportif ! » Une autre connaissance dénonce « une traque personnelle ». Ses adversaires s’agacent : « Marc-Henri Beausire a un problème d’appréhension de la réalité, il est dans le déni ». Sans doute les débats risquent-ils, encore, de continuer devant les tribunaux.